PREFACE XXIII
dernier eût dû s'en tenir à des feuilletons pour le peuple. 11 eût peut-être évité le déshonneur en n'écrivant pas la Grèce contemporaine. Ce livre fut d'ailleurs un gros succès. J'ai sous les yeux l'édition de i858, qui est la troisième., et si vous ouvrez le livre au chapitre consacré à La Société., vous y relevez, entre autres réflexions édifiantes, cette remarque qui symbolise assez bien l'esprit de l'ouvrage et se trouve page 409 : « Les chevaux de fiacre sont très laids, mais ils ne quittent jamais le galop. »
C'était là ce que M. About découvrait de plus notable chez le peuple Hellène. Et cela plaisait au public qu'il ne vit en la postérité de Démosthène et les descendants de Socrate que le physique de la race chevaline et les coutumes des gargotiers.
Tout assoiffé d'idéal, ardent à évoquer
les souvenirs de l'antiquité' heureuse, l'auteur des Rêveries d'un païen mystique de'daigna ces intelligences peu développées, joyeuses de la vie, satisfaites de leur destinée. Et parce qu'il méprisa ces pensées empreintes de petitesse ou voluptueuses,, pour reconstituer fidèlement tout un passé merveilleux qu'il connaissait comme s'il y avait vécu déjà une existence antérieure, pour échafauder des théories et magnifier le s dieux antiques, il n'eut pas ou il eut peu de lecteurs. Ilgagnadumoins,il est vrai, au recueillement de sa pensée, à la hauteur et à la sagesse de sa conception de n'être accompagné dans ses excursions vers le Beau que d'une élite.
Et puis, on attache aujourd'hui quelque importance à ce qui, autrefois, n'en avait guère et passait inaperçu : l'extérieur de l'écrivain. On ne considérait jadis que la b eauté morale. Le ph3^sique d'un homme,
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le désordre de sa tenue ne l'empêchaient pas d'être beau moralement.
Ronsard était sourd, Scarron cul-dejatte et La Fontaine semblait brouillé avec l'élégance.
De nos jours, ils passeraient difficilement pour d'honnêtes gens.
Ménard était un beau vieillard avec des yeux bleus. Il eût été sublime roulé dans le péplos. Mais comme il pratiquait les règles des stoïciens et qu'il était avare de ses richesses, il avait quelque négligence dans sa tenue.
Son mimi en poil de lapin, sa cravate en corde, ses chapeaux invraisemblables, ses gants de maître d'escrime, faisaient sourire.
Et on le connaissait surtout comme « un vieil homme affecté de quelque bizarrerie )>.
« Il y en a aussi d'autres, qui feignant » sur cela tout ce qui leur vient en fantai- » sie, voudraient nous faire croire que
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» Paul vivoit dans un antre sous-terrain, » et que les cheveux lui tomboient jusques n sur les talons; à quoi ils ajoutent d'auo très semblables contes faits à plaisir, et » que je n'estime pas devoir prendre la » peine de réfuter, puisque ce sont des ») mensonges ridicules et sans appa- » rence (i\ »
Chose grave, Louis Ménard ne savait point pourtant réparer par ses manières le tort qu'il avait d'être savant et polythéiste, ce qui fut l'art de M. Ernest Renan, devenu mondain, galant sur ses vieux jours, et s'appliquant — assure-t-on — à l'élégance. Et il manqua par là à Louis Ménard ce que l'auteur de VAbbesse de Joiiarre eut en trop, les suffrages, les applaudissements des femmes, reconnaissantes à re
(i) La vie de Saint Paul, premier hermite, écrite par Saint Jérôme, traduite par Mr Arnauld d'Andilh'. Paris, 1749.
vieillard bénin et obèse, des efforts inouïs qu'il faisait pour amener sur leurs lèvres un sourire et plaire à leur amour-propre flatté.
Gomme ce sculpteur sublime, maître Adoniram, dont Gérard de Nerval nous conta l'histoire, « indifférent aux femmes qui le contemplaient à la dérobée et ne s'entretenaient jamais de lui », Louis Ménard vécut en toute spiritualité.
Il n'eut que des ridicules respectables, de ces ridicules dont on se sent coupable et repentant sitôt qu'on vient d'en rire.
Son image ne traînait pas comme la figure artistement coiffée de M. Renan à la devanture des photographes, entre un général et une demi-mondaine en période d'exercices.
Les rédacteurs du Gii Blas n'éprou-
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vaient aucune nécessité de l'aller interviewer sur Tutilité de la lance dans la cavalerie.
Les fabricants d'épices ne donnaient point en « prime gratuite » la reproduction de ses traits.
A cette sorte de gloire viagère, Louis Ménard préférait une gloire plus discrète et plus durable. Il n'en obtint aucune, hélas ! Il est vrai qu'il n'en courtisa pas et fut, comme l'amant qui se résigne, silencieux. Ce vieillard s'éteignit sans avoir rien connu de ces « premiers regards de la gloire », dont parle amoureusement Vauvenargues, plus doux encore que les premiers « feux de l'aurore ».
Et pourtant, à l'égal de M. Renan, et plus peut-être que lui, Louis Ménard a été grand. Leurs œuvres sont également