PREFACE XXIX
discutables, parce que tous deux ne furent pas sans des partis-pris et des passions e'tranges, et qu'il leur arriva de confondre des réalités et des chimères. Mais, pour la vie, celle de Ménard, certes, est d'une bonhomie moins artificielle, moins compliquée.
11 ne cessa d'agir et d'écrire selon des convictions qui lui étaient propres. A défaut de mots d'esprit ou d'aimables travers, on peut citer de lui, ce qui est mieux, la force de son exemple.
Il fut plus grand encore en ce que, l'un des premiers, s'apercevant de la lourde erreur des romantiques, il retourna puiser aux sources naturelles et vraies de la seule Beauté : l'Antiquité.
Peintre du mal de René, M. de Chateaubriand avait créé un roman sorti de son imagination, plutôt qu'il n'avait décrit son état d'âme véritable et l'analyse exacte
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de sa propre sensibilité. Mais, bien vite, on copia son personnage; on devint malheureux parce qu'on se persuadait être tel ; on se lamenta sans cause bien digne et bien apparente : le Romantisme allait naître. Et avec lui, ne devenait-il pas e'vident qu'il faut toujours à l'homme une chimère ? L'existence lui en est aussi nécessaire que celle de rh3^giène. Elle est la condition primordiale et perverse de son bonheur. . . Chimère pour chimère, Ménard la voulut faire plus noble, la sienne, moins égoïste, moins emphatique. Bien que né au xix*" siècle, il ne se crut pas malheureux sans remède. Il se persuada que sa vie pouvait avoir une orientation différente de celle de Werther. Et puisque les temps présents ne pouvaient suffire, dès son adolescence, à sa culture intellectuelle^ il se réserva, au lieu d'accepter à l'aveugle son idéal, de le choisir dignement.
PREFACb:
Le Moyen-âge qu'on étalait alors avec profusion, pour la splendeur dorée de son héroïsme brutal, déplut à sa délicatesse. Esméralda ne l'inspira point. La bosse de Quasimodo lui répugna. A toutes ces recherches, à toutes ces brutalités, à toutes ces laideurs, il préféra le siècle de Périclès aux formes simples et pures, aux conceptions raisonnables et divines.
Comme jadis Pallas-Athénée aux yeux bleus, qui sortit toute armée du cerveau puissant de Zeus, cette pensée gracieuse naquit en Louis ^lénard que le Beau seul était vrai.
M. Hugo et ses disciples avaient déraciné pour un temps tout sentiment raisonnable de l'antique. De cela, Ménard s'attrista, et parce qu'il prévoyait la queue du romantisme qui serait longue, désolante, féconde, navrante. ^lais rien ne put diminuer un culte si bien arrêté en lui.
Enthousiaste sans lyrisme exagéré, il célébra l'amour des dieux et des héros, ainsi que les premiers poètes grecs, dans une langue harmonieuse et simple. — Car la recherche verbale était pour lui le signe de décadence littéraire d'une race, la preuve de décomposition d'une langue.
Certaines Lybiennes, conte une légende, dérobaient des cadavres pour les mettre en des bandelettes ointes de parfum. Leur passion était d'embaumer. — Louis Ménard aima l'antiquité comme une belle morte.
Le premier il conçut le Parnasse. Il en resta toute sa vie le théoricien savant et ignoré.
C'est l'homme qui a le plus influencé sur Leconte de Lisle, et par là même sur nos âmes modernes, atteintes du mal des illusions. Maître anonyme de la pensée de plusieurs de nos contemporains, ne fut-il pas superbe de désintéressement, cet hellé-
niste fier qui sema sans récolter lui-même ? Tout entier occupé à la sculture silencieuse de ses idées et de ses phrases, plus belles que les plus belles statues, et qui ont la grâce de ces antiques vainement mutilées par les mains violentes des Barbares, il n'obtint jamais la récompense que méritait son labeur.
Parce que je me suis dit tout cela, un jour, j'ai rêvé de prendre des feuilles volantes et d'y écrire mon sentiment. Gomme le pilote Thamus qui fut convié par l'Invisible à annoncer la mort du dieu Pan, j'irai donc répandre par le monde la tristesse de la disparition d'un génie.
Je vous dois mon cher Maître, la révélation de Louis Ménard. Il y a tantôt deux années que je le connus par vos Taches d'Ejicre^ et que j^appris à l'aimer. J'avais