‹ Le tombeau de Louis MénardChapitre 41 sur 54 · LE ONZIÈME JUSTE · texte numérisé non relu

LE ONZIÈME JUSTE

(Louis M é n a r d )

C'est bien assez peu d'être un homme sans y ajouter de n'être que de son temps et de son pays.

Un jeu qu'il y aurait instruction et distraction à jouer, pour peu que la bouche d'ombre consentît à nous donner la réplique, ce serait celui-ci : faire désigner par un représentant attitré de l'opinion publique celui des savants, artistes, philosophes contemporains que la postérité lui semble devoir saluer hors de tout conteste. Que de désaccords et que d'écarts !

« C'est moi qui suis le psychologue ! » aurait beau réclamer avantageusement, selon la formule appliquée par la Muse incisive de Becque à tel ou tel romancier plus ou moins en vogue ; « Erreur ! » réclamerait la voix de lavenir.

Et le nom substitué par elle au vocable démodé de l'amuseur déchu, risquerait d'être, la plupart du temps, fort peu conmi des thés de cinq heures.

Le nom de Louis Ménard pourrait bien être de ceux que l'oracle redresseur se plairait à honorer d'un : « ]\Ion ami, montez plus haut ! » à l'exclusion de quelque usurpateur de lettres ; un de ces honnêtes hommes de noms à pied, qui finissent par prévaloir sur tous les faquins de noms en litière. ■ — AntéroSy l'amour réciproque, le vengeur des cœurs méconnus, fut célébré par Louis ]\Iénard ; Antéros n'a-t-il pas une compagne : l'estime réciproque, la vengeresse des esprits méconnus ?... qu'elle se souvienne de cet homme.

En ce qui le concerne, ses multiples et subtiles attributions, ses titres divers et assez spécieux, restreindraient, non moins que son rare mérite, à un petit nombre, la quantité de ses possibles émules. Philosophe (hélas ! il l'aurait écrit : filosofe .') Ménard le fut ; mais de bien déliée essence ; linguiste, poète, humoriste un peu, théologien, voire casuiste, visionnaire, sinon nécromant.

LE TOMBEAU DE LOUIS MENARD l3^

Son principal, on peut dire son unique livre (car les autres y sont tous reproduits ou résumés), Poèmes et Rêveries cl un païen mystique, refondu et réimprimé en 1895, nous présente l'auteur sous tous ses aspects, et nous polarise à travers ce titre hybride, les lumières diffuses de tant de foyers distants et distincts.

Paganisme mystique, le mariage de ces deux mots, sinon ennemis, du moins peu compatibles, procrée le génie de Ménard, et, du même coup, le baptise. Père et Mère, parrain et marraine aussi : l'un couronné de roses, l'autre d'épines. Catèchis7ne religieux des libres penseurs ; c'est le titre d'un opuscule du même auteur qui se plaît à varier les deux termes de cette association divergente. D'autres intitulés tels que : Mythologie chrétienne, V Ascétisme chrétien et païen, Evolution religieuse. Psychologie mystique, Opinions d'un païen sur la société moderne, et jusqu'à cet énoncé : Commentaire dun républicain sur V Oraison dominicale contiennent des éléments de ce duel.

La poésie qui porte cette appellation latine : amant alterna camœnœ, en résume l'esprit. On

UO LE TOMBEAU DE LOUIS MENARl)

y entend sortir du temple, en même temps que s'élever au-dessus des catacombes, tour à tour une strophe et une antistrophe, dont l'une exalte le culte des dieux et l'autre la religion du Christ. A ce titre, la figure d'Hypathie, « vierge austère, une des saintes du paganisme » de qui « l'enseignement spiritualiste était pour l'Eglise chrétienne une concurrence dangereuse » séduit notre païen-chrétien qui la met en scène dans plusieurs de ses gloses.

Mais la meilleure allégorie de ces affinités divellentes en matière de religion réside dans cette Légende de saint Hilarion, la plus captivante de ces Rêveries. On y voit le disciple d'Hypathie devenu anachorète, mais divisé entre les voix de la nature qui lui parlaient autrefois et les chants du cloître qui le retiennent dorénavant. Un jour, au bord de l'eau, vision ou présence, une femme âgée qu'il avait connue et vénérée, lui enjoint de donner le baptême à l'enfant qu'elle amène, mobile esprit des eaux, capricieuse ondine reprise à la source, et que le saint replonge en elle-même pour la reprendre aux dieux, la donner à Dieu. Et depuis lors, pour l'ascète, l'eau prend, « sous les

branches inclinées, une transparence noire qui ressemble à un regard humain. Hilarion se sentait quelquefois troublé devant l'intimité de ce regard... N'y aurait-il pas, sous les formes multiples de la vie universelle, des âmes, différentes des nôtres, mais ayant comme nous une intelligence qui les éclaire, avec des douleurs et des joies, et des passions qui les entraînent et une force pour résister ?... Hilarion se rappelait avoir entendu raconter que le patron des anachorètes, saint Antoine, en traversant le désert, avait rencontré des centaures qui lui indiquaient sa route, et des satyres qui s'approchaient de lui d'un air craintif et doux en lui offrant des herbes et lui demandant ses prières. » Et, d'épreuves en épreuves, d'acheminements en acheminements, d'initiation en initiation, la pauvre ondine, rachetée prir l'amour du saint, ravie à « l'éternelle ennemie, à la reine du monde périssable, à la vie condamnée, à la nature maudite » se purifie en un monastère et reprend les routes de l'idéal. Son sauveur souffre, et lui-même meurt sauvé.

Que notre Ménard a donc de ressemblance à cet Hilarion ! Certes, des centaures lui ont

indiqué la route, et des satyres lui offrirent des plantes. Les voix de la nature lui ont parlé, et il a demandé, pour baptiser sainte Ondine, des pleurs à la Vierge ^larie.

Un tel mariage, paganisme et chrétienté pouvait, devait bien enfanter pour légitime fruit, le culte des Morts. Il est la sombre grâce des Rêveries 7nystiques de Louis ]\Iénard. Chaque page (et elles sont nombreuses), qu'il enguirlande de son mélancolique feston se décore d'une funéraire beauté propre à cet écrivain, et qui laisse flotter sur nos mythes chrétiens un voile d'Isis brodé de cinéraires et d'iris bleus. de violettes et d'ancolies.

Ecoutez cette invocation aux dieux mânes : « \^ous tous, innombrables, qui avez franchi devant nous les portes de l'inconnu, esprits des ancêtres, âmes des saints, Dieux mânes, ô morts oii êtes-vous ? En rendant à la vie universelle les éléments qui composaient vos corps, vous avez légué aux générations survivantes 1 héritage de vos pensées, de vos bienfaits ou de vos exemples : qu'avez-vous consente ? Cette seconde vie à laquelle les plus sceptiques d'entre nous voudraient croire, dont les plus croyants

voudraient trouver la preuve, est-elle autre part que dans les œuvres où s'incarnèrent vos idées, ou dans le souvenir de ceux qui vous aimaient ? Si la réponse vous était permise, il en est parmi vous qui ne nous auraient pas laissés si longtemps dans l'attente ; car nos angoisses ne viennent pas d'un égoïste amour de la vie, mais de la crainte des séparations éternelles, et nous accepterions ce long sommeil, sans le deuil et les derniers adieux.

O Morts, avant de vous envoler vers les lointains paradis, vous attendrez que tous ceux qui vous pleurent soient allés vous rejoindre ; vous les guiderez dans les ascensions lumineuses, d'astre en astre, comme vous les guidiez sur la terre où vous rattache encore un lien plus fort que la vie, l'indestructible chaîne de l'amour. Jusqu'au jour de la réunion c'est vous qui recueillerez nos prières^ Dieux indulgents, qui pardonnez toujours, car vous avez souffert et vous avez lutté. Les dieux supérieurs sont trop grands pour nous entendre ; ils ne changeront pas pour nous l'ordre immuable de la nature ; mais vous, ô médiateurs, dans ce grand concert d"hymnes et de plaintes où la

voix de l'humanité tout entière n'est qu'une note perdue, vous distinguez des voix amies, et vous savez adoucir, sans les violer, les lois éternelles. »

Le sonnet Initiation s'exerce sur un thème équivalent :

Du haut du ciel profond^ vers le monde agité S'abaissent les regards des âmes éternelles : Elles sentent monter de la terre vers elles L'ivresse de la vie et de la volupté;

Les effluves d'en bas leur dessèchent les ailes. Et tombant de Téther vers le cercle lacté Elles boivent avec l'oubli du ciel quitté Le poison du désir dans des coupes mortelles.

Pcurt nt dans leur exil, un retiet du ciel bleu Les remplit du dégoût des choses passagères; Mais c'est par la douleur qu'on franchit les sept

[sphères ;

L'initiation qui fait de l'homme un Dieu, La mort en tient les clefs ; le sacrifice épure Et le sang rédempteur lave toute souillure.

Ces spéculations spiritualistes, d'aucuns diront spirites, abondent en l'œuvre de Louis ^lénard qu'elles attendrissent de consolation et qu'elles ornent de foi ; d'une foi qui se

suffit à soi seule, et dont le dogme tient dans cette affirmation : « La mort ne brise pas les liens formés pendant la vie et ce n'est pas toujours en vain que l'amour prodigue des serments d'éternité. »

L'amour mortel inspire moins heureusement le poète. La Valse en bleu mineur ment à son joli titre ; et l'auteur en leur dédiant Thérapeutique et Vers d'album (ce mot en dit assez) n'a pas fait choix de ses meilleures pièces pour les offrir à ses deux grands amis : Leconte de Lisle et Théodore de Banville. Certes un volume avare de dédicaces aurait pu élire pour y faire rayonner ces deux illustres noms des pages mieux venues.

Le vers de Ménard n'est pas sans rappeler celui du Maître des Pohnes Barbares, dont il fut l'intime et qui le tenait en haute estime. Les mêmes sujets les ont tentés (Les Elfes et Lied). Des poésies telles que Pygmalion, Empédocle, mieux encore, Les Filets d'Héphaïstos s'achevant sur ce radieux vers :

Le rire éblouissant des cieux immaculés et surtout cette noble Hellas qui termine le

volume, durent remporter ce suffrage hautain.

Sur les pièces politiques telles que Gloria Viciis et Adrastée, passe comme un souffle de Chénier, un^ clameur de Barbier, un soupir épique et indigné de Desbordes-Valmore, dont on n'a pas oublié l'alexandrin saisissant :

L'air n'a pu balayer t nt d'âmes courroucées!

Je citerai encore le grave sonnet de Résignation qui mêle à l'inspiration et à certaines rimes d'un sonnet de Ronsard, le fatalisme plastique du poète de Kaïn :

Page 1