‹ Le tombeau de Louis MénardChapitre 42 sur 54 · RESIGNATION · texte numérisé non relu

RESIGNATION

C'est une pauvre vieille, humble, le dos voûté Autrefois on l'aimait, on s'est tué pour elle. Qui sait? peut-être un jour tu seras regretté De celle qui dit non, maintenant qu'elle est belle.

Elle aussi vieillira, puis l'ombre universelle, La noiera, comme toi, dans son immensité : Il faut que les grands Dieux pour leur œuvre

[éternelle Reprennent le bonheur qu'ils nous avaient prêté.

Nous scmmes trop petits dans Tensemble des choses;

La ncture mûriî ses blés, fleurit ses roses

Et dédaigne nos vœux^ r os regrets, nos etïorts.

Attendons, résignés, la fin des heures lentes ; Les étoiles, là-haut, rou'ent indiff'érentes; Qu'elles versentl\-ubli sur nous; heureux lesmortsl

D'autres noms, ceux de Chateaubriand et de Renan s évoquent aussi parfois à la lecture de certaines pages en prose du Faïen mystique, de celles qu'assouplit la poésie, et surtout l'attendrissement qui lui vient de cogitations funèbres. Quand la pensée se raréfie, que la forme se fait plus concrète, il fait alors songer à Pascal, à Rysbrock, à Hello, à Villiers. Témoin celte méditation transcendantale et vertigineuse : a La conscience publique a souvent protesté contre le dogme implacable des peines éternelles : peut-être saisirait-on mieux cette théorie de l'irréparable si on la dépouillait de sa forme mythologique pour lui en donner une autre mieux appropriée aux habitudes de l'esprit moderne. Essayons :

Un homme a commis un crime cette nuit, sous le regard des étoiles. Elles sont si loin

qu'elles ne l'ont pas vu encore ; mais dans un siècle, dans deux siècles, dans trois siècles, leurs rayons échelonnés dans l'infini du ciel, éclaireront le meurtre. Ce qui est passé sera toujours présent quelque part ; s'il y a là-haut, n'importe où, dans une planète inconnue, un ciel ouvert, un télescope braqué (et pourquoi pas ?) il y aura là une voix qui sera la voix de la conscience éternelle, et qui dira : « Oh ! l'assassin ! » A toute heure, à jamais, l'écho de cette voix sera répercuté dans l'espace. Il y a des astres dont la lumière met trois mille ans à nous parvenir : pour eux, l'heure du crime sera dans trois mille ans l'heure présente. Le meurtrier s'est corrigé, il est devenu un saint ; mais quand ces juges lointains donneront leurs suffrages, il ne sera pour eux qu'un meurtrier.

Le sang répandu ne rentre pas dans les veines et aucun Dieu ne peut faire que ce qui est arrivé ne soit pas arrivé. Toute action coupable, injustice, violence, lâcheté ou trahison, une femme séduite, un enfant abandonné, un mauvais conseil, un mauvais exemple, entraîne dans la voix du mal des âmes qui,

sans cela, auraient pu tourner au bien. Elles en corrompront "d'autres à leur tour, et indéfiniment se prolongera la chaîne maudite : malheur donc au premier anneau. Si le criminel se repent, sa conversion s'étendra-t-elle à tous ceux qu'il a perdus ? Que leur répondrat-il quand ils l'accuseront devant l'inflexible justice ? Contre les arrêts de la loi morale, il n'y a pas de prescription : œtcrni antoritas esto, comme dit la loi des douze tables, la revendication est éternelle. »

L'humoriste dont j'ai parlé, moins âpre qu'Hello, moins mystérieux que Poë, moins aigu que Carlyle, offre plus d'analogie avec le Léopardi des réflexions philosophiques. La Lettre d'un mythologue à un naturaliste en fait foi, avec ses boutades sérieuses : « L'intelligence est partout même dans le règne inorganique. En voyant la régularité des formes cristallines, j'ai peine à croire que les minéraux soient aussi bêtes qu'on le dit. » — Cela ne fait-il pas songer à ces poissons auxquels Loewenhoeck promet l'immortalité ?

N'oublions pas certaine comparaison entre la femme et l'Amphioxus, l'ancêtre des vertébrés.

qui vit « sans cerveau ni cœur » : « La femme n'est pas moins spontanée que l'homme dans ses affinités électives. Elle sent sa faiblesse, il lui faut un maître, et celui qui a pu la dompter pourra la protéger au besoin. L'histoire de ]\Iars et de Vénus est éternelle ; ce n'est pas avec l'intelligence qu'on améliore les races : tant pis pour les philosophes s'ils sont plus chétifs que les sous-lieutenants. La femme est faite pour être mère : c'est sa fonction dans la nature et dans la société : tout ce qui ne sert pas à cette fonction est un horsd'œuvre. Il ne faut pas trop d'esprit, cela fait des Célimènes, aussi inutiles que les fleurs doubles. » - — « Dans les fables poétiques sur l'origine des héros, il est à remarquer que jamais les femmes mortelles n'acceptent de bonne grâce l'amour d'un Dieu. Zeus est obligé de se changer en cygne, en aigle, en taureau, il ne peut réussir qu'en prenant la forme d'une bête : si la femme savait que c'est un Dieu, elle n'en voudrait pas. Apollon le plus beau des immortels, n'a aucun succès en amour. Daphné se sauve à son approche, Coronis le trompe indignement, on ne sait pour

qui, pour le premier venu ; il suffit que ce ne soit pas un poète. Le Féminin, qui est la matière et la vie a une répugnance instinctive pour l'intelligence et l'idéal. »

Savant linguiste, poète plastique, Alénard devait se préoccuper des prosodies, qu'il étudie en effet, dans leurs rapports avec le latin dont il transpose les rythmes. Il va plus loin, et ce serait un étonnement de le voir tomber dans le volapuk bizarre représenté par l'orthographe simplifiée (qu'il invente et qu'on adopte après lui), si toute manifestation de cet esprit grave sans affectation et sérieux sans pédanterie ne devait faire réfléchir jusqu'au sourire. Car je commets l'infidélité de ramener les textes cités à leur écriture classique pour éviter le trouble qui résulte d'abord, d'une telle transformation dans Xhabitiis corporis du vocabulaire. Certes, c'est une déception pour les étymologistes épris de la figure des mots, que de trouver au substantif filosofe, une amoindirissante ressemblance avec filoselle ; et à l'appellation de crétienne une pénible similitude avec crétine. Louis Filippe, orthographié de cette façon s'apparente sou-

dain à Filippo Lippi pour nos souvenirs pleins de musées. Et c'est une injustice, à 1 égard du peintre ému de tant de madones, que de l'assimiler à une poire. Le mot faîne, écrit ainsi, ne semble-t-il pas bien plutôt offrir au latiniste le sens de far.ia, renommée; que la signification de femme, qui, pour nos cœurs, non moins que pour nos yeux, fournira toujours une presque rime avec gemme ? Cependant, un esprit soigneux s'y reconnaît encore. ^lais combien d'ambiguités en présence du mot luter dans le sens de lutte, que la tournure de la phrase peut seule empêcher de confondre avec le même infinitif pris dans l'acception de boucher hermétiquement qui lui est propre. Bêle sera tenu par nous encore longtemps pour l'indicatif ou l'impératif du verbe bêler, plutôt que pour l'infaillible qualificatif dès longtemps appliqué à Hélène. Des dates demeureront des quantièmes et non des fruits. Et faudra-t-il s'accoutumer à lire écrit de la sorte l'adorable vers vespéral de Victor Hugo dans la « Prière pour Tous :

Alêne du soir !

qu'on expose pourtant ainsi à se voir confondu avec l'aiguille d'un savetier manœuvrant dans le crépuscule. En outre, les privilèges déroutent dans ce 93 des lexiques. Pourquoi une exception en faveur du mot science osant conserver, par je ne sais quel passe-droit, une consonne surégatoire ?

Et cependant, Ménard n'a pas dû se tromper, imbu qu'il était du sens intime des vérités, orienté vers les mystères sacrés et les lois secrètes. ^léfions-nous de nos vieux yeux routiniers, pleins de formules apprises, de caractères conser^'és, d'habitudes invétérées ; non moins que de nos antiques oreilles toutes bourdonnantes d'acoustiques en désuétude et de phonétiques révolues. Fions-nous à la conduite du savant et du sage qui a écrit comme un autre Ottoniéri : « Je suis habitué à être seul de mon avis et je m'en console, sachant que les paradoxes de la veille deviennent les axiomes du lendemain. C'est seulement quand les idées arrivent à cette dernière phase d'évo- , lution qu'elles sont acceptées par les femmes, les fonctionnaires, les journaux républicains et les académies. »

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Le portrait de Louis Ménard peint par son frère René Ménard, et qui se voit exposé au Luxembourg est ressemblant. Des yeux clairs dans un visage fumé, un peu d'un Çakya Mouni d'Occident, d'un Confucius Européen. Non des yeux limpides d'ignorer, mais illuminés d'avoir considéré toutes choses. Ascète ou brahme, dans la vie civile, ce petit vieillard sec, proprement mais peu élégamment vêtu de noir, offrait plutôt l'aspect de Schmiicke, aux funérailles du Cousin Pons. Tel Louis Ménard aux obsèques de Leconte de Lisle. Mais un Schmiicke lequel eût été lui-même collectionneur de concepts et de systèmes ; un Schmiicke, niger sed fonnosus, tout en noir à l'extérieur celui-là, mais dont l'ârne est étoilée, et dont le caractère se dépeint et s'illustre tout entier dans ce mot cristallin et clair : « Je doute fort que le plus beau progrès de la science vaille le sacrifice d'un seul principe de morale. »

A la peinture dont je parlais plus haut se rattachent une anecdote typique et deux mots notables de notre penseur : « Je suis bien vieux et bien cassé, disait-il un jour ; néan-

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moins une bien grande et belle dame est devenue amoureuse de moi et sollicite mon portrait : c'est la ville de Paris qui souhaite cette effigie pour un de ses Musées. — Mais, ajoutait-il plus mystérieusement, ce n'est pas la seule dame qui me désire, je suis aussi courtisé par une autre. Cette dernière est moins belle, mais encore plus puissante, ce qui ne suffit pas à me la faire aimer. Cependant elle sait que je ne la crains pas. Elle s'appelle la Mort. » Ce dernier mot contient de la grâce et de la sagesse antiques. En effet, Ménard était un antique et un sage, en même temps qu'un chrétien et un juste, c'est le sceau de son effigie que cette médaille à double face, sans hésitation, sans hypocrisie. Elle lui vaut le titre géminé qu'il n'est que juste de lui offrir au début de cet Essai. Son paganisme mystique demeurera dans le Muséum des cultes exclusifs, comme une sorte de scepticisme croyant, d'électisme pieux, de religion encyclopédique — dirai-je de dandysme de la Foi, qui fait d'un tel dévot, comme un Brummel du rite, un d'Orsay du dogme. Le voici promulgué de sa propre plume : « Nous

consacrerons le Panthéon de l'Eglise universelle, et nous y replacerons toutes les foi mes de l'idéal que l'homme a appelées ses Dieux.

Car l'humanité ne s'est jamais trompée, tous ses dogmes sont vrais, tous les dieux quelle a adorés sont réellement des types divins. » Et il ajoute : « Quelques-uns de mes dialogues pourraient être signés par un évêque, d'autres sont plus sceptiques que mystiques. Cela n'est pas incompatible. Les philosophes reconnaissent depuis Socrate que le doute est le vestibule de la foi. J'ai introduit dans mes dialogues, tantôt un dieu, ou un diable, tantôt un abbé ou un libre penseur. Pour faire la synthèse des croyances il faut d'abord les critiquer. Cette synthèse religieuse, je l'ai reléguée comme un testament à la dernière page mais elle se déduit de l'ensemble du livre, oîi j'ai amassé les matériaux d'un panthéon ouvert à toutes les religions du monde, et assez large pour contenir les formes multiples de 1 idéal.

Qui sait si les saintes traditions des vieux âges ne calmeront pas les inquiétudes modernes ? Assez de négations nous enchaînent dans la nuit, assez de doutes amoncelés nous

ferment la route de l'inconnu. Pour briser ce rempart, ce n'est pas trop de l'effort de toutes les croyances réconciliées. De plus en plus l'ombre nous enveloppe : que le grand ciel allume pour nous toutes ses étoiles. S'il est bon d'avoir une religion, il ne peut pas être mauvais d'en avoir plusieurs. Evoquons-les toutes à la fois du fond des vieux sanctuaires et qu'elles nous fassent entrer dans la communion universelle des vivants et des morts. »

Et c'est un gracieux couronnement de cette pyramide de dieux, que le culte suprême et final voué par notre pèlerin libre penseur à Marie Immaculée. Nombre de fois il en témoigne au cours de son livre : son amour du Féminin contrarié par les faiblesses de la femme, semble se raffermir et se rafraîchir au penser de la Vierge. « Quand une femme s'est trompée si tristement, dit-il d'une autre Eve, elle devrait au moins s'essuyer le cœur. » Mais, ailleurs, il conclut : « Rien de plus transparent, que ce gracieux symbole de la Vierge Mère, qui devait fournir à la Renaissance un type nouveau du Féminin éternel. La madone est la plus subtile création de l'art chrétien :

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c'est encore plus beau que les cathédrales gothiques ou les fresques du Vatican. »

Parmi toutes les idoles qui faisaient de l'oratoire de Louis Ménard comme un vestibule de la Tentation de saint Antoine, je ne doute pas qu'on n'ait vu fleurir et s'azurer les pédestres roses blanches et les pans de l'écharpe de la Vierge de Lourdes. Mais il y a mieux. Un grand chagrin de famille attrista les derniers ans du vieux mythologue : la consomption d'une fille chérie. Et ce fut le calice d'amertume de ce vieillard crédule et incroyant de ne pouvoir obtenir des siens le transfert de la malade au sanctuaire pyrénéen qui lui promettait le miracle.

La synthèse religieuse promise, le testament de la dernière page les voici dans les strophes de Panthéon, conclusion et couronnement de cette Babel des Religions qui, toutes, s'y confondirent sans cesser de s'entendre.

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