‹ Le tombeau de Louis MénardChapitre 46 sur 54 · LETTRE DE M. MARILLIER · texte numérisé non relu

LETTRE DE M. MARILLIER

Cher Monsieur Champion,

Par un gai soleil, qui vêtait d'argent clair les branches défeuillées et mettait un sourire aux façades des maisons, nous avons accompagné au cimetière la dépouille frêle de Louis Ménard. Son corps amenuisé par la vieillesse s'en est allé vers le ciel lumineux en légère fumée, ainsi qu'une offrande à ces vivants radieux, à ces astres bienveillants et forts qu'adorait son âme éprise d'harmonie, d'ordre et de beauté : il ne reste plus de lui qu'une poignée de cendres et déjà l'oubli se fait autour de son nom. Il était oublié d'ailleurs longtemps avant qu'il eût quitté la terre , l'ombre où il aimait à vivre s'était faite plus épaisse sur ses dernières années et nul bruit du dehors ne le venait troubler en cette calmie solitude oii il s'était enfermé parmi les livres d'autrefois et les images des dieux morts. De cette solitude, il lui eût été fort aisé de sortir et cette ombre, il l'eût dissipée d'un geste, s'il

l'eût souhaité, mais il dédaignait les succès faciles et les applaudissements qu'arrachent à la foule la réclame et la mode. Passionné de justice, affamé d'égalité, il avait payé de l'exil le cri de pitié et de haine qu'avaient arraché à ses lèvres les cadavres sanglants des travailleurs qu'en ces journées sinistres de juin le parti de l'ordre avait entassés sous les pas de la République, et dans toutes ses paroles rayonnait le culte du droit, du droit surtout des vaincus et des faibles, qu'il magnifiait en ce langage élégant et robuste que lui avaient enseigné ses ancêtres spirituels, les chantres inspirés de la Hellade, mais il se complaisait dans son isolement et ne désirait point la société de ceux qui ne s'enchantaient pas au même rêve d'idéale liberté et d'universelle tolérance. Ce n'était pas chez lui aristocratique dédain ni morgue de lettré : il avait pour le travail et pour la pauvreté un respect ému et religieux et tenail en haine les pédants. Les âmes simples ne s'y trompaient pas au reste et les auditeurs de ses leçons du soir, ceux du moins que ne décourageait pas la faiblesse de sa voix et qui ne se laissaient pas déconcerter

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par l'apparente étrangeté de sa dévotion à la Grèce d'autrefois, ouvriers manuels, employés de commerce ou de banque, sentaient se communiquer à eux l'ardente chaleur de sa foi démocratique et cette passion frémissante pour la beauté dont il était possédé tout entier. En ce maigre visage de vieillard vivaient de grands yeux, qui semblaient toujours regarder l'invisible, et en ces yeux une lueur s'allumait qui illuminait de joie ses traits ironiques et austères quand passaient devant eux la théorie sacrée des Immortels, le chœur glorieux des lois vivantes du Cosmos, des lois d'harmonie et de justice. Sa vie s'était passée dans la familiarité des héros et des dieux de la Hellade, mais il n'était devenu étranger ni à son temps, ni à son pays et il unissait en un même amour Athènes et Paris. Il semblait qu'au jour de ses funérailles la grande ville eût le sentiment de la jalouse tendresse qu'il éprouvait pour elle et qu'elle se fût parée d'azur léger et de clair soleil pour lui faire fête, alors que pour la dernière fois il parcourait ses rues. Sans doute, il aimait la France, mais son attachement n'allait pas sans réticences et sans réserves. Le

vieil esprit communaliste était demeuré en lui singulièrement vivace, il se méfiait des « ruraux », auxquels il prêtait de noirs desseins d'oppression et de basse tyrannie, il raisonnait avec des souvenirs et se représentait Paris comme le champion, jamais dompté en dépit de ses défaites, des libertés publiques et des doctrines d'égalité. Il avait adoré d'une trop exclusive piété les dieux de la cité et, dans sa conscience, Paris s'était transformé en une sorte d'Héraklès, lumineux vainqueur des Puissances de la nuit, protecteur des faibles et des souffrants, sectateur fidèle de la justice et du droit, inaccessible aux défaillances et aux lâchetés qui sont le lot commun des hommes. Il avait négligé en son culte les divinités rustiques ; il semble qu elles se soient vengées et qu'elles aient pris à faire mentir quelques-unes de ses prédictions une cynique et subtile joie. Les dieux se plaisent aux erreurs des sages et il n'est par bon de blasphémer les noms sacrés de Déméter ou du grand Paris, protecteur des bergers. Dans la pénombre de la nuit pâle, qui descendait sur son âme où se dressaient, en leur candeur victorieuse des âges, les

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statues des Immortels, gardiens des traditions des cités, Athènes et Paris s'étaient confondus; il lui semblait entendre Sophocle chanter près du grand fleuve où flotte le vaisseau de Lutèce, et il s'étonnait que dans les jours de crise Démosthène n'haranguât point le peuple sur la place de l'Hôtel-de-Ville ou du haut des marches du Palais de Justice. Confusion du reste n'est point toujours erreur : rame ardente et légère d'Athènes vibrait, elle aussi, à tous les soufPies qui passaient dans l'air ; elle ne fut peut-être jamais infidèle à son idéal — il faut honorer les morts d'une bienveillante piété — mais elle prit souvent pour monter jusqu'à lui de bien étranges routes. — Cette inquiète défiance envers la Province étonnait en ce libre esprit, hospitalier à toutes les croyances, sympathique à tous les hommes, encore qu'il ne pardonnât qu'avec quelque effort aux Barbares leurs victoires sur les aigles romaines. Il leur en voulait surtout de s'être convertis au monothéisme, qu'il jugeait attentoire à la dignité de l'homme, et périlleux pour sa liberté. Il avait admis le Christ en son panthéon : c'était pour lui le

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dernier né des dieux et le plus grand de tous, le plus digne d'être aimé. Mais il se rebellait contre sa prétention de régner seul sur les âmes et de les posséder tout entières. Zeus, Athéné et la blanche Artémis, Héra, gardienne de la sainteté du mariage, et Hermès à la verge d'or, lui semblaient avoir droit à une place dans le temple aux côtés du Fils de l'Homime et de la Vierge très pure, dont il est né.

Il aimait d'ailleurs à exonérer la mémoire de Jésus de cette accusation d'absolutisme et il rejetait la faute tout entière sur lahvé, le dieu sombre et jaloux des déserts d'x-Yrabie, comme il se plaisait à l'appeler ; s'il avait été antisémite, c'eût été sans doute parce qu'il aurait pris en mains les droits méconnus de tous les Baâlim dont l'Eternel n'avait pu souffrir les images devant sa face. Louis Ménard ne fut jamais intolérant que pour l'intolérance : il était accueillant à toutes les pensées, à tous les dogmes, à tous les symboles ; il lui semblait qu'il n'était pas d'erreur où ne palpitât une âme de vérité. Il se croyait citoyen d'Athènes, mais il l'était bien plutôt d'Alexandrie. Son intérêt s'étendait à toutes choses et

les limites de sa curiosité étaient celles de l'univers : jamais il ne put prendre sur lui de se spécialiser, il avait en haine et le mot et ce qu'il signifiait. Il fut peintre, poète, historien et philosophe ; il prit — par la plume — la part la plus active aux grandes luttes politiques qui déchirèrent sa patrie (Le Prologue d'une Révolution) et il se montra en toutes circonstances l'infatigable champion de cette patrie de son âme, la Grèce. Comme ses grands ancêtres de la Renaissance, il ne comprenait pas que l'on pût séparer de l'étude de l'homme celle de la nature et il s'appliqua avec la passion d'un Paracelse à des recherches de chimie organique : il fit, chemin faisant, une découverte, celle du collodion, qui aurait pu lui créer une fortune. ]\Iais, épris de la vérité, il ne sut jamais s'astreindre à la poursuivre avec les méthodes précises et rigoureuses que la science moderne met aux mains des chercheurs.

Prodigieusement instruit, il avait un dédain pour l'érudition exacte et minutieuse. Les éditions critiques des auteurs grecs et latins, publiées au cours de ce siècle en Allemagne

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et en France, lui déplaisaient ; les notes qui encombrent le bas des pages lui semblaient enlever au livre quelque chose de sa grâce et de sa beauté, et il relisait Homère et Hésiode, Lucrèce et Virgile, dans les feuillets jauni:; sortis des presses des Elzévirs ou des Aides. Il s'intéressait moins à l'histoire en naturaliste qu'en philosophe et en artiste ; la légende lui paraissait plus vraie que la réalité, si elle était plus belle et les actions des hommes lui importaient surtout par les leçons qu'il en tirait pour bien vivre : enseigner l'histoire, c'était avant tout pour lui enseigner la justice. Il n'admettait pas que l'injuste pût jamais être utile et il croyait fermement qu'une Némésis s'attachait à ceux-là qui avaient violé les lois non écrites, gravées dans la conscience humaine, et qu'ils étaient condamnés à périr au sein de leur triomphe, accablés sous le poids de leurs fautes. Sa morale était la morale même du stoïcisme, mais c'était celle des premiers disciples du Portique qui divinisaient l'effort, ce n'était pas la morale d'un Marc-Aurèle. Il n'eut jamais l'âme d'un résigné : il lui semblait qu'il y avait une lâcheté

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et une sorte de crime contre l'immanente justice à se laisser écraser par les forts sans tenter contre eux la lutte, sans jeter vers le ciel un cri vengeur et douloureux. Sans doute, alors que ses forces l'avaient abandonné, il s'enferma dans le silence et dédaigneux de la douleur, indifférent à ce qui passe, les yeux fixés sur son rêve de vivante beauté et d'équité éternelle, il attendit stoïquement la mort. Hermès Psychopompe lui montrait la route de l'Hadès et son âme se réjouissait de trouver parmi les justes, le Christ près de Socrate 'et Hypatie assise aux pieds de Marie. Mais ce repos, il estimait que nul n'y a droit qui ne l'a conquis par l'incessante bataille pour la cause sacrée du droit ; il n'avait que dédain pour les poètes qui s'enferment en leur tour d'ivoire et méconnaissent leur fonction divine : ils étaient à ses yeux les conducteurs du peuple, les apôtres de la liberté et de la justice, c'était à eux de dire le droit et de mettre au cœur des humbles un songe de beauté où se put consoler leur misère.

Votre bien dévoué.

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