ENTRETIENS AVEC M. JOSE-MARIA DE HEREDIA
Nous eûmes, à l'Arsenal et dans son atelier de poète, de longs et fréquents entretiens avec l'auteur des Trophées] parmi bien des anecdotes vivantes et alertes qu'il nous conta, et parmi beaucoup de jugements précieux, notre plume retint fidèlement ces noies volantes :
Je m'associe bien v.olontiers, mon cher Champion, m'a dit M. de Hérédia, à cet hommage pieux et attendri dont vous entreprenez de saluer la mémoire du noble philosophepoète Louis Ménard. Mes premières relations avec le délicieux auteur du Polythéisme hellénique datent de chez mon maître, qui fut aussi mon ami, Leconte de Lisle. On a parfois écrit que Leconte de Lisle avait pour Louis Ménard la plus grande amitié et la plus cordiale sympathie. Ce n'est pas assez. Il semble qu'il s'y mêlait parfois un grain d'admiration.
L'avis de Louis Ménard, en bien des points
poétiques ou politiques, était écouté avec respect. Et les boutades sévères de Leconte de Lisle, aussi répandues qu'elles étaient cinglantes, s'arrêtaient pourtant à ce contemporain étrange qui ne parlait que des héros grecs et paraissait participer des choses divines. Les passions de Louis Ménard et de Leconte de Lisle avaient été communes en 48 ; tous deux ils avaient eu de grands enthousiasmes pour la liberté ; et plus tard, au seuil de la vieillesse, ils aimaient à se rappeler les élans aventureux de leur jeune énergie. Je crois qu'ils en causaient tout le temps que leur laissait le vieil Homère. Car vous savez, n'estce pas, que Leconte de Lisle a commencé la traduction des premiers chants de Ylliade et de Y Odyssée en collaboration avec Louis Ménard. Il les acheva seul officiellement, il est vrai, Louis Ménard s'étant retiré. Mais il continua son œuvre dans la tradition de Ménard et s'aidant de ses conseils, car c'était à ses yeux et ce fut aux nôtres, l'homme de France qui savait le mieux la langue des Hellènes. Je ne crains pas de le dire : si Leconte de Lisle traduisait et interprétait un texte grec, c'est
qu'il en avait reçu l'amour de la bouche même de Ménard.
Dès les premiers instants de nos relations, Louis Ménard se montra ce qu'il est toujours resté à mon égard, très affectueux et très affable. J'eus avec lui un premier entretien très différent de la fameuse présentation à Baudelaire que m'avait facilité un ami.
Comme je lui disais mon admiration respectueuse, le poète des Fleurs du Mal me dévisagea d'un air froid en me fixant de ses yeux vifs qui semblaient bien en effet a deux grains de café noir » et, m'interrompant brusquement, il me dit : a Monsieur, je n'aime pas les jeunes gens. » Puis il se tut, m'ayant tourné le dos.
Louis Ménard, au contraire m'invita bientôt très aimablement à l'aller voir, pour faire du grec et causer des grandes civilisations disparues. Je profitais souvent de la permission et, deux ou trois fois la semaine, je gagnais cette maison de la place Sorbonne dont il était propriétaire et où il occupait une sorte de mansarde, très haut, avec un balcon. L'ameublement était fort modeste : une chaise, un fauteuil, un lit. Des livres s'amoncelaient en
piles dans les coins ; des tableaux encore frais, des esquisses inachevées pendaient aux murs ; ornés de bas-reliefs et de reproductions d'antiques aux teintes vieillies ils en devenaient plus solennels. Et Louis Ménard aimait à dire qu'il vivait avec ses dieux pénates. — Le visiteur prenait la chaise : Ménard occupait le fauteuil et s'il ne pouvait le dégager de tous les objets multiples qui l'encombraient, il s'asseyait sans plus de façon sur le lit. Puis, il bourrait et allumait sa pipe. Il en rejetait la fumée presque religieusement et ainsi qu'il aurait fait une dévotion à quelque dieu de son Olympe. La fumée montait en de régulières spirales, comme de ces cassolettes d'encens qu'agite l'hiérophante. Après qu'il nous avait montré ses dernières peintures, Louis Ménard prenait un livre, vieil in-folio, à la reliure fatiguée, Homère, Anacréon, Théocrite ou Porphyre, et traduisait. Non seulement aucune difficulté dans le texte ne pouvait l'arrêter, mais il mettait alors dans sa voix l'expression d'une passion telle que je n'en ai connue chez aucun autre homme de notre génération. La vue seule des caractères
grecs le transportait de joie ; à la lecture, il était visible qu'il s'animait intérieurement ; au commentaire, c'était un enthousiasme. Sa face noble s'illuminait. Un mot, une phrase évoquaient en lui d'autres aventures qu'il disait. C'est ainsi qu'un passage de VIliade fit qu'il rhe raconta son rôle pendant la Révolution de 48. Sa mémoire était incalculable et lui permettait d'oser d'ingénieux rapprochements. Il pouvait, sans le secours d'aucun livre, établir des corrélations subtiles entre Euripide et Platon. Dans sa joie de causer des Grecs, il s'animait à tel point qu'il en oubliait alors les soins matériels de l'existence et du bienêtre. Et il m'arriva, un soir d'hiver que nous expliquions l'antre de Porphyre, de lui faire tout à coup remarquer qu'il faisait plus froid dans sa chambre sans feu qu'en l'antre des nymphes.
Depuis ce jour-là, et aussi parce que j'avais refusé de lui acheter de ses toiles, il ne m'invita que rarement à continuer mes leçons de grec.
Et il dit à Leconte de Lisle, en parlant de moi : « Il est têtu. Je n'en ferai jamais rien. »
Mais j'avais dès cette époque assez fréquenté Louis Ménard, pour l'apprécier très haut, comme le méritait son esprit, original et distingué. Ce fut pour moi un maître qui m*éclaira sur bien des points de l'antiquité païenne. Sans lui, assurément je n'aurais pas écrit les Centaures et je n'aurais peut-être jamais eu cette conception Il faut bien le dire, j'avais peu de mérite à écouter et à comprendre Louis Ménard : il parlait la même langue qu'il écrivait. Et ses phrases harmonieuses se déroulaient si doucement que la persuasion entrait en vous sans violence ; ajoutez à cela deux yeux d'un bleu halluciné qui vous fixaient et ce sourire très doux de ses lèvres plissées. Les images les plus hardies, les injustices les plus flagrantes étaient alors pardonnées. Louis Ménard nous amenait à ses idées autant par ses raisonnements que par le charme étrange dont il les entourait. Tandis qu'il avait une grande admiration pour Zeus, Jésus-Christ et Jules César, il n'avait pas assez de malédictions pour en charger Alexandre. Il défendait qu'on l'appelât le grand parce qu'il était, disait-il, une des
LE TOMBEAU DE LOUIS MENARD 1j
causes prépondérantes de la décadence hellénique, un des ouvriers maladroits qui avaient travaillé à la ruine de la Grèce: a Les républiques de l'antiquité, disait-il, n'étaient grandes que par l'anarchie organisée. Alexandre en changeant l'ordre des choses, détruisit 1 harmonie qu'il prétendait ramener. Il prépara la Grèce pour les Romains. Ce fut le plus vil des Macédoniens et le plus imbécile de tous les hommes. » Il développait cette idée, assez juste en somme, en des termes si magnifiques et il savait si bien nous communiquer son indignation qu'on ne pouvait pas ne pas charger d'anathèmes, celui qu'on se laissait aller à nommer avec lui a le plus vil des Macédoniens ». Si grande était la force de persuasion de cet extraordinaire rhéteur.
Seulement, mon cher Champion, Louis Ménard qui faisait de si beaux rêves et savait si bien les communiquer, n'était en rien le théoricien qu'il faut à une école. Grand orateur, superbe en son éloquence, dans ses colères et ses passions, il n'avait rien du professeur qui enseigne, du maître qui groupe des disciples autour de sa chaire, et les initie à sa science
28 I-E TOMBEAU DK LOUIS MKDARD
minutieuse et théorique. Il avait trop d'enthousiasme pour préciser. Son influence sur nous autres Parnassiens, se marqua en ce qu'il nous donna la compréhension générale, l'amour et le regret de cette divine civilisation ensevelie sous les ruines des temples.
Mais, comme il était absolument incapable de pédagogie, c'est par l'entremise de Leconte de Lisle qu'il nous transmit ses leçons. Leconte de Lisle qui avait tout le calme voulu pour descendre aux petits détails, aux précisions, eut sur nous une influence de métier, de technique, de forme. Pour les idées Louis Ménard répercutait par notre maître sur nous-même.
L'influence de l'auteur du Polythéisme hellénique sur le poète des Pointes antiques fut, je puis donc le dire, prépondérante. N'en doutez pas, elle fut sur lui plus saine, meilleure et surtout plus originale que celle d'Hugo. Victor Hugo ! C'est une espèce de gong qui recueillerait tous les bruits de tout ce qui se passe et qui les renverrait dans un tonnerre centuplé. Le génie d'Hugo est un composé, un amalgame, un mélange du génie de tous les poètes du XIX® siècle. Cela il ne
ll: tombeau de louis menard 29
voulait pas qu'on le dise, bien que ce fût la vérité et, comme on lui parlait un jour de M. de Vigny, il répondait : a M. de Vigny ! Ah oui ! il a fait de jolis vers espagnols. » — Ceci n'est pas à Thonneur du grand poète et il nous plaît que Leconte de Lisle n'ait pas agi ainsi à l'égard de Louis Ménard. Sans proclamer très haut toute la dette qu'il devait à ce rare esprit, il lui témoigna du moins une reconnaissance suffisante en l'honorant jusqu'à son dernier jour d'une inaltérable amitié. —
Voulez-vous mon sentiment tout entier ?
Ni Théodore de Banville, ni Leconte de Lisle, n'eurent d'aussi justes visions de l'antiquité que Louis Ménard.
Théodore de Banville fut un mythologue à la façon de Boucher ou de Watteau.
Leconte de Lisle voyait l'antiquité comme déjà représentée dans un bas-relief de marbre.
La Grèce de Louis Ménard fut plus vivante, plus humaine, plus active — et ceci encore atteste sa prépondérance et nous prouverait qu'en restant le plus éclairé, il fut aussi l'initiateur. Il ne devança pas seulement les
3o LE TOMBEAU DE LOUIS MÊNARD
poètes. Il montra le chemin aussi à plusieurs de nos prosateurs. Ouvrez les Rêveries d'un païen mystique ; tout Ménard aboutit dans ce petit livre, digne de la postérité. A côté de très beaux sonnets comme Stoïcisme ou Thébaïde vous y lirez une légende de saint Hilarion qui vous fera dire qu'Anatole France a fait un noble usage d'un sujet si magnifiquement traité déjà par un de ses maîtres les plus aimés.
Mon cher Champion^ durant ma conversation avec vous, s'est glissé soudain en ma mémoire un fantôme ami. Je suis trop honoré de sa présence pour vous la cacher. C'est un vieillard. Sa physionomie est admirable. Les yeux bleus semblent regarder très loin. La barbe est rare comme les mousses ou les lichens qui tapissent un chêne d'une essence noble. C'est un vieillard. Et pourtant ses cheveux blancs se retournent coquettement en des boucles blondes comme des cheveux d'enfant. Ce visage est contemplatif et songeur. Il évoque au souvenir une belle sculpture de bois clair, œuvre expressive et très fine d'un ingénieux artiste du Moyen âge. Voici bien Louis Ménard tel que je l'ai connu
LE TOMBEAU DE LOUIS MENABD 3l
et aimé, le voici bien tel que je l'ai admiré, hautain contemplateur, capable de s'animer seulement pour les actions dignes et les chants glorieux des magnanimes ancêtres du pays d'Hellas...