‹ Le tombeau de Theophile GautierChapitre 5 sur 23 · L' ENSEVELISSEMENT · texte numérisé non relu

L' ENSEVELISSEMENT

'es gens en blouse, doux et forts, Sont venus apporter la bière.

Elle est moins mesurée au corps Qu'à son volume de poussière.

Mais que le chêne en est épais !

Au festin des vers quelle table!

Qui donc prétend qu'on dort en paix Dans cette boîte épouvantable?

Est-ce là pour l'éternité Dans ce coffre étouffant et sombre Que ce grand chasseur de clarté Sera couché, dévoré d'ombre?

Lui, qui dans l'épaisseur des nuits Submergé de terreurs funèbres, Comme un aigle au profond d'un puits Disputait son rêve aux ténèbres.

Pour la première fois qu'il dort

En soixante ans de vie humaine,

Il a bien le droit d'être mort

Sans qu'on le cloue et qu'on l'emmène !

Comme son beau front de héros Fait face au ciel et le défie!

Il a les blancheurs du paros Et semble refléter sa vie!

Pareille à du granit soyeux, Sa barbe a des reflets d'aurore Et sa bouche est moulée encore Sur un sourire de ses yeux;

Ainsi qu'en ses rières estampes Qui nous le rendaient à vingt ans, Ses cheveux bouclés et flottants Naissent en gerbes de ses tempes,

Et, séparés par le milieu, Ils marquent déjà le sillage De F aile qui remporte à Dieu Cette âme éprise de voyage.

A quel dieu ce front raffermi Ne fait-il pas encore envie?

Est-ce un mort que cet endormi Qui se réveille de la vie?

Que veut donc ce cercueil béante Et son vainqueur, qui le lui livre } Qui jette en pâture au néant Celui que la Mort laisse vivre?

Vain combat! Nous ne verrons plus Cette face pâle et superbe, Qui déjà défiait le Verbe Dans le langage des Elus !

Voilé! — Le drap encore ondoie!

De la tête aux pieds un sillon Blanc se creuse! Le papillon Est clos dans son cocon de soie! —

Ils le soulèvent doucement Et, comme un glaive dans sa gaine, Le glissent dans ce vêtement Tissu des fibres d'un vieux chêne,

D'un vieux chêne fort comme lui, Comme lui frappé dans sa force Et dépouillé de son écorce Ainsi que lui de son ennui!

Et quand dans une étreinte brève Cette tête a heurté ce bois, Crâne sans vie et bois sans sève Ont sonné le vide à la fois.

Sous ce crâne de leurs mains froides Ils ont mis un oreiller blanc; De chaque côté, sur le flanc, Ils ont ramené ses bras roides.

O Mort, contemple ton soldat, Sur les rangs et dans la tenue!

Attendant la grande Revue Et le clairon de Josaphat !

Sur la poitrine qu'il consacre Un chapelet aux grains rivés Épand de sa grappe de nacre Le vin mystique des avés.

Et, dernier présent d'une année Qui meurt, elle! pour refleurir, Une rose blanche et fanée Cherche son cœur pour y mourir!... —

Et c'est tout! Phorreur est gravie!

Sur ce front deux fois dérobé, Porte suprême de la vie, L'épais couvercle est retombé. —

ÊmiLE rBE%GE%Q/i*I.

Page 1