‹ Le ton de la predication avant BourdaloueChapitre 12 sur 33 · HUICTIESME DISCOURS · texte numérisé non relu

HUICTIESME DISCOURS

Je dis que l'Espouse est fort discrette, et advisée : pour ce que devant que demander une si grande chose, comme nous verrons, elle n'allègue autre chose pour y pousser son espoux, que l'amour qu'elle luy porte, quem diligii anima mea. Car en vérité, c'est la seule chose que Dieu estime. S^ Bernard dit, que l'homme ne peut payer à Dieu les faveurs qu'il reçoit de luy, avec autre monnoie qu'avec de l'amour : c'est le fonds que nous avons, si tant est que nous en ayons, et mesme afin que cette monnoie vaille quelque chose, il faut que ce soit par la grâce de Dieu : pour ce que la volonté estant en certaine façon toutes choses, et ceste volonté estant menée par l'amour où il veut, pour ce que, comme dit S*. Augustin, c'est le poids en l'ame, celuy qui ayme donne toutes choses à ce qu'il ayme. A cette occasion Dieu nous demande tant de fois en la saincte escriture cett' amour: pour ce qu'en luy donnant, nous luy donnons tout le bien que nous avons, et tout ce qui est en nous d'estimable. Et celuy qui luy denye cestui cy ne luy donne rien, encor qu'il luy donne tout le monde : pour ce qu'il n'y a rien qui soit à l'homme, que la volonté et l'amour, qui sont choses libres, et qui ne peuvent estre forcées. Véritablement l'amour est fort précieux, et de soy mesme, sans autre présent, aymable, doux et agréable : et tout le reste, sans luy, n'est point aymé, ny trouvé agréable,

ny digne d'estrc convoité. C'est pourquoy S*. Bernard a dit : Tamour suffit tout seul pour soy mesme, et est le mérite et la récompense de soy mesme. Et quand à moy je pense que le charme le plus puissant, la lettre mieux faicte, le plus riche présent, la promenade plus à propos, et le plus agréable service pour obliger une personne à ce qu'elle nous ayme, c'est de l'aymer premièrement. Seneque l'a dit de cette sorte à un sien amy en ces paroles : c'est en vain que tu cherches des sorcières, pour faire qu'on t'ayme : Je te veux monstrer un charme tout plein d'efficace. Ayme, et tu seras aymé.

Ce fut de ce charme que Dieu mesme se servit pour nous enchanter, en telle sorte que nous nous perdissions pour luy. Il s'advança de telle façon à nous aymer, qu'aucun ne le pouvoit devancer en cette partie. Non quasi nos dilexerimus Deum, sed quoniam ipse jprior dilexit nos. Il ne nous devoit pas cela : veu qu'il nous a aymé premièrement, et l'amour est aussy ancien que Dieu mesme. A cette occasion, l'espouse désirant obliger son espoux, et obtenir de luy l'accomplissement de son désir, n'allègue autre chose et ne demande avec autre tiltre, qu'il luy montre le lieu où il est exposé à midy, sinon qu'elle l'ayme, non pas à demy, comme quelque créature, mais tout seul, et de toute son ame. Indica mihi quem diiigit anima mea. Le bien aymé de mon ame, seul, qui est ce que l'époux céleste prétend de nous : pource que, comme S^ Augustin a dit parlant à luy, celui t'ayme moins, ô mon seig'', qui ayme avec toy quelque chose. Dieu peut bien aymer tous les hommes, et tous les anges, sans faire faute à aucun, pource que son amour est infiny, comme sy c'eust esté un seul Ange ou un seul homme : mais l'homme, dont l'amour est limité, et finy, et dont le cœur est estroit, ne peut aimer aucune chose avec Dieu, sans manquer à l'amour qu'il doit à Dieu. S'. Anselme demande pourquoy Dieu nous voulut rachepter tant à ses despens, puis qu'il pouvoit faire cette rédemption par un Ange, ou par quelques autres moyens faciles, et qui ne luy eussent donné aucune peine. Et il respond : ne amorem divideres inter creatorem et redemptorem, idem iibi factus est creator et redemptor. Afin que tu ne divisasses point ton amour entre le créateur et le rédempteur, veu que tu le devois à tous deux, voire beau-

coup plus grand peut estre à celuy qui t'eust rachepté, qu'à celuy qui t'avoit créé^ il t'a voulut rachepter après t'avoir créé, afin d'avoir tout ton amour par cette voye. Et de là naquit aussy, dit S^ Clément Alexandrin, qu'il joignit à la rédemption la nourriture, avec son corps et son sang, pource que nous aymons mieux bien souvent nos nourrisses, que les mères qui nous ont mis au monde : afin que nous ne poussions diviser nostre amour par aucune considération, ains que nous le donnassions tout entier à celuy qui nous a créés, racheptés, et nourris de toutes sortes. O que l'ame qui demande avec un si bon médiateur est bien advisée. Quem diligit anima mea. [Fol. 250 et 251.]

Rien de plus étonnant, si on n'avait par ailleurs d'autres exemples d'une sorte de curieuse insistance à poursuivre les femmes (1), que le très court entretien intitulé Dixiesme Discours. Je le donne ici en entier, à raison de sa brièveté même, qui tranche singulièrement avec la longueur démesurée de l'exhortation qui le suit, la onzième, stu^ les Tentations.

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