DIXIESME DISCOURS
La Retraitte est fort nécessaire aux femmes, et c'est chose fort importante qu'elles ne commencent pas à courir : veu que si elles commencent, il n'y a pas moyen de les retirer. Les Egyptiens entendirent bien cecy (comme Plutarque rapporte) veu qu'ils avoient une loy, qui commandoit aux femmes d'aller pieds nuds, les obligeant par ce moyen a ne sortir jamais de la maison. Et les gentilshommes de la Chine ne laissent pas croistre les pieds à leurs filles, leur donnant des souliers fort courts et estroits, afin qu'elles ne puissent pas aller d'elles-mesmes, mais seulement en des chaises couvertes, où elles sont portées.
Quand Dieu voulut tirer hors d'Egypte le peuple d'Israël, il dit a Moyse : dy à tout le peuple, que les hommes empruntent
(1) Il y aura lieu de revenir sur ce sujet à propos de deux sermons du P. Léon sur les femmes et surtout de ses apostrophes fréquentes et très topiques, qui préparent et expliquent les nombreux passages analogues de Bourdaloue.
de leurs amys les pièces d'or et d'argent qu'ils auront, et les femmes de leurs voisines. Et Nicolas de Lyra a remarqué sur ce lieu 2. choses la première est la modestie de ces femmes, qui ne cognoissoient que leurs voisines : la seconde est la prudence, et l'advisement de Dieu, qui ne veut pas qu'une femme emprunte d'un homme, dautant que c'est une bien grande occasion pour offencer la chasteté, pource que la femme qui demande perd sa liberté en recevant, et l'homme l'acquiert pour demander ce que n'est pas licite. [Fol. 255, verso. J
ONZiESME DISCOURS.
Vous vous mettrés au lieu de l'oraison, pour parler seul à seul une heure avec Dieu, et il semble qu'au mesme instant vous reveillés contre vous tout l'enfer. C'est la que se présente le soucy du bien, des enfans, ou du mary (si vous l'avez) de l'honneur, de la vengeance (si l'on vous a offencé) et finalement de ce que vous n'avez jamais imaginé. Je trouve fort plaisant ce que l'on dit de Belzebuth, prince des diables, a sçavoir qu'il estoit prince des mousches, non seulement pour ce qu'il s'en trouvoit beaucoup autour de luy, a cause de la chair qu'on luy offroit, mais encor pource que véritablement cet esprit malin a les propriétés de la mousche : laquelle comme dit Pierius, estoit le hiéroglyphique (1) du prince des diables. Il n'y a créature au monde plus importune, et plus opiniastre que la mousche : si vous la chassés cent fois, elle retournera autant à vous persécuter, et vous donner de la fascherie : en tout temps elle vous attaque, soit que vous dormiez, mangiez, parliez, beuviez, priez, estudiez, contempliez ou disiez la Messe, et finalement en toute sorte d'exercice, et de repos ; son office, ou son naturel, est d'inquiéter, de troubler, et de
(1) Cette expression est précisément employée par le P. Léon, carme, dans un sermon prêché à S. André des Arts, intitulé : La Croix de S. André changée en un lict de repos et en char de Tinomphe : « La croix est l'ecusson & le blazon de cete noble Paroisse; ahsit mihi... Remarquez-vous, mes frères, qu'il n'est permis de se glorifier qu'en la Croix, non dans l'humilité, non dans l'obeïssance, ni en aucune autre vertu : la croix est le hiéroglyphique de nos vies... » [Somme des Sermons, Métamorphoses sacrées, p. 505). Cf. plus haut, p. 7V.
donner de l'ennuy : il semble qu'elle vous veut quelquefois arracher les yeux, elle entre en vostre bouche, et vous attaque par le nez. O animal importun, et effronté. Les Grecs voulant peindre la violence et Teffronterie, peignoient une mousche. Et de la nasquit le proverbe, dont Ciceron a usé au 2. de l'Orateur. ^6<^e muscas,puer; chasse les mousches, garçon : c'est a dire les fascheux, et importuns demandeurs. Suivant cecy, que chacun regarde, si ce nom de mousche convient bien au diable. Y a t-il chose plus effrontée et importune que luy ? Qui est celuy qu'il ne tente ? Quand est ce qu'il ne tente? Comment ne tente [t]il pas? quels stratagèmes ne cherche [t]il pas? Maintenant il vous tentera de parler, tantost de vous taire, maintenant de luxure, et de là a un peu de chasteté, vous louant de cette vertu afin que vous perdiez l'humilité. Jean Gerson dit qu'il se porte en nostre endroict, comme un fin voleur, qui se joinct avec les voyageurs, et leur faict compagnie, en se feignant leur amy, jusques à ce qu'il les vole, et les prive de vie. S'il ne peut empescher le commancement d'une bonne œuvre, il travaille pour le moins à corrompre et souiller l'intention, afin que la fin en soit mauvaise, vous mettant en teste la vaine gloire, l'orgueil, ou la volupté charnelle. Si vous surmontez cette tentation, pour ce que Dieu est vostre fin aux bonnes œuvres que vous faictes^ il vous attaque par une autre voye plus dangereuse, et de laquelle les saincts sont eschappez avec grande peine. Tu as vaillamment, dit il, achevé ton œuvre : tu as vaincu l'ennemy ; la vaine gloire, ny aucun autre vice ne t'a peu abbatre. Qui est celuy qui eust faict ce que tu viens de faire? non pas un tel,ny un tel, &c. De sorte que lors que nous pensons bien souvent de chasser de nous la tentation par quelque voye, nous y tombons, et demeurons vaincus, lorsqu'il semble que nous sommes victorieux. Et d'icy je viens à recueillir que si nous n'allons au devant du diable, qui nous tente avec un soin particulier, estant favorisez de Dieu, il fera que le vice s'engendrera bien souvent des vertus, et l'orgueil de l'humilité. 11 arrivera quelque fois que le diable ne vous tentera point durant plusieurs jours, ou afin que vous vous asseuriez, et ne pensiez pas à vostre deffence, et lors il vous attaquera soudainement avec une tentation de haine, ou d'envie, ou de concupiscence charnelle, ou afin qu'avec l'asseu-
rance, et rimmiinité de la tentation, vous vous enorgueillissiez, comme ayant vaincu l'ennemy par vôtre vertu, ou bien afin que le travail des tentations estant diminué, vostre mérite soit moindre devant Dieu : ou afin que vous mesprisiez ceux que vous verrez tentez. Quelquefois il vous persuadera de commencer des choses hautes et difficilles, comme de trop g-rands jeusnes, des pénitences rigoureuses, et de longs pèlerinages, ou atin que tombant à terre avec la charge vous deveniez lasche au bien : ou afin que ces excès vous donnent des grandes melancholies, etchoses semblables. Et au contraire il vous conseillera que laissant les œuvres héroïques de la vertu, vous vous occupiez entièrement en de moindres œuvres, afin que voyant que vous les faictes avec perfection, vous vous teniez pour sainct, et pour consommé en toute vertu, ou afin que vous n'arriviez jamais à la perfection, estant occupé en des Enfances, ou bien afin que par cette humilité, veu que selon vostre opinion ce l'est de n'aspirer pas a des grandes choses, vous vous enorgueillissiez et condamniez les autres qui ne suivent pas cette route... [F° 255 et 256.]
J'omets ici deux pages, tout aussi peu saillantes, pour revenir à des passages offrant plus de couleur locale, et surtout à la péroraison où l'orateur excuse des longueurs insolites.
. . . S'il conjecture que vous ne devez pas prendre les bons conseils qu'on vous donnera, il vous persuadera d'aller de théologien en théologien demandant, afin que vous n'ayés après aucune excuse, ny espérance de pardon au mal que vous ferez : et mesmes afin que les conseils n'estant pas bons, vous, et celuy qui vous a conseillé alliez en enfer. Quelqu'autres fois il vous fera mespriser toute sorte de conseils, ou bien fera que vous les demanderez à Dieu seul dans l'oraison, ou que vous vous fierez à vostre prudence, plus que de l'advis d'autruy : jugeant que tous ceux qui vous conseillent cherchent leur profit, et non pas le vostre. Et cette tentation est la plus dangereuse de toutes, spécialement pour des personnes dévotes, ou de subtil entendement, pour ce que c'est manifestement un orgueil et précipice d'enfer.
S*. Jean Climaque dit, qu'après qu'on a bien mangé et bien beu, le diable a accoustumé de faire venir la dévotion et les larmes, afin qu'on perde la crainte de la gourmandise : et quand à moy, je dy qu'il les amené aussy après les jeusnes, et les abstinences rigoureuses, afin que les homaies estant afi"riandés par cet appas ne mangent pas ce qui leur fait besoin : et faisant tord à leur cerveau deviennent melanclioliques, courroucez, et mesmes superbes. . . [F°. 257.]
. . . Touchant l'eslection de quelque estât il est très fascheux, pour ce qu'en quelque estât que vous soyez il vous représente les difficultés, ses charges, ses dangers et tout ce qui vous peut causer de la désolation, et de la fascherie. Si vous estes continent il dit que vous estes en grand danger de vous perdre, et que c'eust esté chose plus asseurée d'estre marié. Si vous vous mariez, ainsy qu'il voit que le changement d'estat est impossible, ou difficile il vient avec une si grande batterie de tentations, qu'il semble que le ciel vous est entièrement fermé. O que ceux qui sont libres, dit il, sont heureux. Comment peux tu servir Dieu nourrissant des enfans, estant occupée avec un mary, et estant distraitte par le soucy du bien? De là naissent les impatiences et les haines entre les gens mariez : et pource qu'il n'y a point moyen de changer d'estat, plusieurs fois ils se désespèrent. Le mesme arrive aux autres estats, pour parfaicts et saincts qu'ils puissent estre. Tellement qu'on ne trouve pas presque un homme, ny une femme qui se contente de leur condition. . . [F°. 258.]
Je laisse icy les inquiétudes que cet adversaire nous pourchasse aux confessions, et communions : pour ce que j'en ay beaucoup dit aux dialogues, traittant des scrupules. [F°. 260.]
... Je concluds ce discours, en disant, que de mesme que Dieu et le bon ange exhortent, et incitent tousjours au bien, et convertissent en nostre profit toutes les choses favorables ou contraires, et nos maux propres ou ceux des autres : ainsy au contraire Satan pervertit toute chose, et tire de tout quelque subjet de nous tenter et de nous abbatre: de la richesse et de la pauvreté, du jeusne et du manger, de la compagnie, et de la solitude, du laid et du beau, du mariage et de la continence, du silence et du devis, et choses semblables. O que le Juste Job a bien dit : Quis reveiabil faciem indu-
menli eius et médium oris eius quis inirabil? 'portas vuUus eius quis aperiet ? Qui pourra descouvrir ses ruses ? entendre ses tromperies, et s'adviser de ses inventions ? Il n'y a qu'un remède pour cette generalle et ordinaire guerre de tentation : qui est la grâce divine qu on acquiert principalement par l'oraison humble, et dévote. VA pource que ce moyen est de telle importance pour un si grand bien, l'ennemy garde toutes ces machines pour le contrarier : si bien qu'il nous attaque au temps de la prière, plus qu'en aucun autre : et la plus grande persécution que je trouve est lorsque le cœur erre, et vagabonde avec des pensées (sic) qui le tourmentent, qui sont différents, contraires, importuns, et sans aucun ordre. Job a dit : cogitationes meae dissipatae sunt, lorquentes cor meum. Et ce qui nous peut icy consoler est, qu'entant que cecy peut estre nommé guerre, il n'y a point de consentement, et il y a un grand mérite. S*^ Geltrude (sic) (lisoit que la distraction du cœur, que celuy qui prie endure, sans le vouloir, n'empesche pas le fruict et utilité de l'oraison, non plus que la froideur de l'esprit, quand une bonne volonté nous accompagne. On dit à ce propos, qu'ainsy que Nostre Seigneur parloit une fois avec cette sienne religieuse servante, il luy tint ce langage. Je voudrois que tous mes serviteurs se persuadassent, que leurs exercices vertueux et toutes leurs bonnes œuvres me sont entièrement agréables, quand ils me servent à leurs despens : ce qu'ils font, quand ne sentant aucune dévotion, ils accomplissent fidellement, et comme il leur est possible leurs tasches spirituelles, s'asseurant de ma bonté, et croyant que je recevray fort volontiers leur œuvre, et qu'elle me sera du tout agréable. Quelquefois le travail qu'on endure avec l'instabilité de l'arae est si grand, que si nous voulons eslever le cœur à Dieu par la prière et la méditation, il semble qu'elle nous jette hors de sa présence. C'est ce que S*. Augustin a dit fort élégamment en ces paroles : bien souvent nos oraisons sont empeschées et troublées par les vains pensers de sorte que le cœur ne se peut presque trouver présent devant son Dieu, encor qu'il le désire et pourchasse : pour ce qu'il le fuit en certaine sorte, et ne trouve aucune retraitte, où il se puisse enfermer, ny retenir par manière de dire ses absences et mouvemens vagabonds et pleins d'incertitude :
Et entre plusieurs prières on n'en voit pas presque une stable, et enfin Dieu supporte les coeurs de ceux qui prient, encor qu'ils pensent diverses choses, et mesme quelquefois mauvaises, et dommageables. Et pour ce que véritablement sa miséricorde est grande nous luy pouvons et devons dire avec le psalmiste : Jucuncla, ou Laetifica animain servi lui quoniam ad te^ Domine, animam meam levavi. Resjouy l'ame de ton serviteur, Seigneur, pource j'ay eslevé à toy mon ame. Comment est ce que je Tay levée? Comme j'ay peu et selon les forces que tu m'as données. On vient à recueillir de là, que celuy qui prie avec une bonne volonté, ne se doit troubler, ny attrister desordonnément pour l'instabilité de ses pensées : qu'il face allègrement de son costô ce qu'il pourra, qu'il persévère en l'oraison avec patience, et qu'il croye qu'il plaira beaucoup à Dieu. Et pour ce que les afflictions des justes en cecy sont en fort grand nombre, et leur arrivent journellement, veu que se voyant distraits en l'oraison, et combattus de diverses imaginations, ils s'attribuent plus qu'ils ne doivent : et que quelques autres au contraire ne sentent pas le dommage qui les suit par le moyen de cette distraction de leurs âmes, j'ay trouvé bien à propos en considération des uns et des autres, d'estendre quelque peu davantage cette doctrine, en telle sorte que tous demeurent desabusez, et que les premiers reçoivent de la consolation, et les seconds de la crainte, en telle manière qu'ils s'amendent. Le plus grand stratagème dont Pharaon usa a l'endroit des enfans d'Israël, afin qu'ils ne pussent pas sacrifier a Dieu ny faire leur... (L) ... visions et révélations admirables. C'est la que la volonté s'enflamme, et s'affermit au bien, pour ne suivre plus les appétits sensuels, ny les pistes des troupeaux qui ayant perdu la conduite de la raison vont après leurs fantaisies jusques à se précipiter en enfer, où la mort est leur berger, comme le psalmiste a dit en ces paroles. Mors depascet eos [F°. 261.]
(1) Il manque dans le manuscrit plusieurs pages ^de la p. 46 à la p. 49 de l'ancienne pagination i, ce qui suppose une conclusion bien languissante de cet interminable discours.