‹ Le ton de la predication avant BourdaloueChapitre 14 sur 33 · DOUZIESME DISCOURS · texte numérisé non relu

DOUZIESME DISCOURS

Or combien qu'il soit vray que Dieu a plusieurs sortes de cavalerie, qu'ainsy que Pharaon, il y en a deux dont il fait plus d'estime, et dont il use ordinairement, à sçavoir des Anges et des âmes sainctes. S^ Denys et sainct Jerosme sur Isaye alléguant ce passage d'Habacuc, viam fecisti in mari equis luis in luto aquarum multarum, disent que les chevaux qui ouvrirent le chemin en la mer rouge, afin que le peuple passast à pied, y ayant tant de bourbe, furent les saincts Anges. . . etc., [F^ 262.]

Le commentaire se poursuit ainsi, changeant en une subtile dissertation sur les diverses interprétations des Pères, l'instruction que l'orateur se proposait de faire sur les anges gardiens. Il est inutile de prolonger cette citation. Recueillons toutefois ce trait qui sent mieux le temps et le milieu où vivait l'auteur :

C'est un grand honneur pour toy, chrestien, que tu ailles dans le chariot de Dieu, et que les grands de sa maison et de sa cour soient tes gouverneurs et te servent depuis ta naissance jusques à ta mort. S*. Bernard sort hors de luy mesme avec cette considération... S'estonneroit on pas de voir un laboureur assis a table, et que les ducs, marquis et comtes le servissent? Et quoy filz de la terre, qui penses tu qui est celuy qui te sert ? qui est celuy qui te garde ? qui est ce qui te deffend, et t'accompagne ? les ducs et les grands du ciel. Je pense qu'encor que chacun de nous aye un ange qui l'accompagne en ses chemins, et le deffend aux périls et porte ses oraisons a Dieu, toutesf ois plusieurs anges sont bien souvent occupez à nostre service. Je me fonde sur ces paroles de S. ^ Paul, omnes surit administratorii spiritus. etc. [F°262,v°.]

Le onzième discours, par sa curieuse comparaison de l'importunité des mouches avec celles des tentations, ainsi que le suivant, avec les traits de mœurs qu'il reflète, manifeste ce caractère de familiarité

que les orateurs du temps paraissent avoir communément conservé. S'il allait parfois aux dépens de la noblesse, il chassait peut-être aussi l'ennui. Ces passages, au risque de descendre parfois trop près du ridicule, étaient tout au moins exempts de pédantisme.

Il n'en va pas de même partout. Ainsi, au même manuscrit, un sermon, d'avent sans doute, mais n'ayant pour titre que les mots Quarante-deuxième discours^ et roulant sur le texte Tu quis es, nous offre ces considérations guindées :

QUARANTE DEUXIE[ME] DISCOURS Ta quis es ? loannis. I.

Or (M . ) ( 1 ) pour ce grand f ruict qu'il y a à attendre de la double connessance de soy mesnie, sur l'exemple que nous en fournit notre Euangile, en la personne de S*. Jean interrogé, 7'w quis es? j'y veux auj ourdhuy appeller tous les hommes, et je désire qu'ils y estudient soigneusement : nous leur en ferons les leçons profitables, quand nous aurons demande le secours d'en haut nécessaire pour cela. Ave.

Or c'est de la manière dont j'en veuxvser maintenant et «m voulant apprendre a l'homme ce qu'est l'homme. Tu quis es? et voulant estre son peintre, je le representcray en son entier, et en deux parties de mon discours je feray connoistre en la première ses Grandeurs, et en la seconde ses bassesses, pour tout scavoir de l'homme, sans rien ignorer de l'honmie.

Commençons par ses grandeurs, 2^u quis es^ etc. [fol. 208.] ... 2. Il est admirable en son Corps, non de la part de la matière dont il est pétri ; car selon cette considération, il n'y a rien de si vil que le Corps humain. ]\Iais si ie regarde son architecture et sa composition, je ne vois rien de pareil à luy, ny rien qui le vaille. Cet ancien Philosophe

(1) C'est ainsi que débute le discours, extrait sans doute d'un sermon plus complet.

Zoroastre considérant un jour la teste d'un homme, dont on faisoit l'anatomie, du moment qu'on vint a découvrir le cerveau, et qu'il eut commancé à appercevoir les diverses membranes, les agréables cellules, et toutes les richesses que la nature a enfermées dans cette petite partie du corps humain, il s'écria 0 audax nalura (sic) inuenlum ! O que voilà un coup hardi !... La reine de Saba ayant apperçeu la magnificence du Palais de Salomon, et la diversité des officiers de sa Cour, pasma d'admiration... Mais je maintiens qu'il y a tout autre sujet de tomber dans l'admiration en considérant la simetrie, l'ordre et l'œconomie du corps humain... lF".209, v^.j Fais un peu, ô homme, de reflexion la dessus et puisque tu te eonnois maintenant une chose si relevée, regarde donc quel usage tu dois faire de tout ce que tu es. Elophas (sic) non capit muscas. On se moquoit de Domitian l'Empereur, parce qu'au commancement de son règne, il s'amusoit avec un tranche-plume à percer des mouches (1). [F°. 210. J O homme mortel ! si tu es si noble en ton àme, que rien sous le ciel ne la vaille, la plongera tu dans l'ordure et dans la volupté ? Sainct Bernard. 0 anima insignita Dei imagine, clecoraia similitudine, rationis parliceps, quid tibi cum carne? Regarde qu'en vérité il n'y a que Dieu qui puisse la remphr : pourquoy donc voudrois tu la nourrir des choses caduques et périssables? Notre ame est comme vn triangle ou comme une petite Egypte triangulaire avec ses trois puissances, il est du tout impossible que le rond du monde la puisse remplir ; faisons doucement comme les mathématiciens, et remplissons le triangle par un autre triangle ; c'est à dire remplissons nostre ame douée d'une Trinité de puissances, de la très Sainte Trinité des personnes divines, employant nos trois facultés à connoistre Dieu, a se ressouvenir de luy, et à l'aimer. O homme puisque tu n'es fait que pour la grâce et pour la gloire ; qu'as tu doresnavant à demesler avec la terre? [F°. 211, v°.]

(1) Cet exemple de Domitien s'amusant à des bagatelles sera classique dans la prédication du XVII<= siècle et nous le rencontrons chez Bourdaloue, au sermon sur la Fausse prudence du monde (Sermons inédits, p. 291), dont un nouveau texte, récemment retrouvé, sera publié prochainement dans la Bévue d'Bisioire littéraire de la France. Cf. plus bas. p. 99.

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