G LE TON DE LA PREDICATION
Veut-on cependant un étalage scientifique plus candide encore, qu'on lise les fragments suivants, empruntés à un sermon du P. Léon, affectant ex prq/esso, de traiter « pour les doctes » le sujet de l'existence de Dieu.
C'est au troisième mercredi de carême, sous le titre de Dieu preuve pour être adoré, que l'orateur se propose d'instruire « I. Les Doctes, par la démonstration des Sciances. IL Les plus Simples, par l'experiance des sens » (1), et d'appeler à son aide la « la Logique, la Morale, la Politique, la Physique, la Métaphysique. » Ecoutons-le, autant qu'il se pourra, sans sourire :
Empruntons, s'il vous plaît, de la Mathématique, qui est la plus certaine de toutes les Sciances, trois riches démonstrations; lesquelles je déduis ailleurs [Liv. I de la Vraye Religion (2)] avec plus d'étandue, que la Chaire ne m'en permet.
I Premieremant donc les Doctes, k les Ignorans s'accordent en ce poinct, que toutes les Maîtresses parties de l'Univers se couvrent, s'enferment k s'enveloppent les unes dans les autres; à peu prés comme des bouettes de sapin, k les diverses pellicules d'un œuf ou d'un oignon. De sorte que selon la constitution naturele,consequammant nécessaire, le globe de la terre doit estre plongé, enfermé k noyé dans l'abyme des eaux ; tout ainsi que le moyeu est au milieu de l'œuf, couvert du blanc k de la cocque. Il faut donc de nécessité que ce soit la main souveraine d'un Esprit tout-sage k toutpuissant, qui ait changé cet ordre naturel : tirant les eaux à l'écart, les retirant des deux cotez : k laissant la surface de la terre libre, pour la génération k pour la norriture de tous les Estres compozez.
IL De la terre montant au ciel, je remarque que le Soleil n'éclaire pas le globe de la terre tout à la fois, k en même ins-
(1) Somme des Sermons, p. 831.
(2) Les passages mis entre crochets sont les références marginales imprimées par l'orateur. Le P. Léon renvoie ici à l'un de ses propres ouvrages, que je n'ai pu rencontrer.
tant. Mais par un roulemant successif & sansible, il applique les rayons de la lumière sur une des parties de ce corps rond & opaque : puis éclipsant le jour en une contrée, il le fait poindre sur l'autre hémisphère. Surquoy je demande, qui est-ce qui a déterminé le Soleil à illuminer la terre par ce poinct & par cete partie plutôt que par une autre ? Par A, plutôt que par B, C ou Û. On peut faire la môme instance, pour le mouvemant des Corps Celeste.s. Car de vray, tous les endroits sont indifferans à la Terre, au Soleil, au Ciel, Se au bien public de la Nature. Il faut donc absolumant, que ce soit une Cause Supérieure & un Maître Souverain, qui ait marqué lors qu'il luy a plû, le mouvemant du Ciel en ce poinct, & rOriant du Soleil en cet endroit de la Terre.
III. le presse davantage. Comme il est évidant, que la boule de la Terre ne pouvant estre illuminée du Soleil tout à la fois, mais seulemant une partie après l'autre : il est aussi vray de dire selon toutes les loix de la Philosophie, que cete illumination n'est pas éternelle ; puiqu'une partie de la Terre reçoit la Lumière une heure, six heures, douze heures, auparavant que l'autre perde sa nuict 8c ses ténèbres. Or par tout où il y a nombre divers, premier k second, devant & derrière, ce sont des marques infalibles d'un temps limité, à l'exclusion formele de ce que nous appelons éternité. Puis donc que ny le mouvemant des Cieux, ny l'illumination de la Terre n'est pas éternelle; je dois conclure par une nécessaire consequance, que ny la Terre, ny la Lumière, ny le Soleil, ny le Ciel : ny enfin tout l'Univers compozé de ces pièces, ne peut estre nécessaire ou éternel ; mais qu'il relevé d'un Maître, et d'épand d'un Créateur qui n'est autre que Dieu.
Cependant je ne m'apperçoy pas dans la poursuite de ces belles idées, de ce que m'apprand l'auguste S. Augustin. Tandis que les Aigles se repaissent k s'élèvent dans les nues, les simples Colombes, qui ne volent que terre à terre, meurent de faim. Laissant donc aux beaus Esprits l'avantage des deux sens qui ouvrent la porte aux Sciances, aux Arts & aux Disciplines ; je ne veus employer en la Seconde Partie de ma Méditation, que les trois autres plus grossiers, le goût, l'odorat, Se l'attouchemant pour l'instruction des plus Simples, & du Peuple plus dévot que savant.
Ce Religieus uzage du goût Se de l'odorat, faisoit goûter &
flairer à un grand Roy la Divinité que nous devons adorer ; nos adoramus quod scimus. Goûtez, dit-il, dans le Pseaume trante-troizième,& jugez par là combien vôtre Dieu est doux 8c. suave. Et où est-ce que je le dois goûter ? Justemant dans le Monde, que le Maître des Evéques Salvien (1) appelé pour ce sujet fort subtilemant le gage de son Créateur... [Mandas est pignus creatoris sui, Salvian. 1. 4.]
Pour bien comprendre la force de ce raisonnemant (l'argument de Tordre du monde), je dois suppozer trois grandes maximes avancées par le tres-subtil Evéque de Paris [iVatura univer salis non mentilur (Gaillelm. cap. L de virlute)].
. . . Où est-ce donc, poursuit admirablcmant ce très docte Prélat, où est ce que les araignées ont appris à filer k tirer des toiles si déliées, que lob les compare aux espérances de l'hypocrite, k David aux pansées de sa méditation ? Où est ce que les petits canetons, à peine encore sortis de la coque, ont appris à nager k à voguer sur les eaux ? [ Vhi didicerunt araneae filare, anales natare, formicœ kc, 3 Part. Vnivers, c. 3], les fourmis à faire durant l'Automne leurs provisions pour THyver ? les Perdreaus à reconnoître le cry de leur Mère ? les Pies k les Hirondeles à dresser leurs nids, avec tant de justesse k d'artifice, que les premiers samblent des forts revêtus de palissades, k les secons sont des maisons à chaux k à sable ? Omettant ce qui est de plus bas ou de trop d'étandue, qui est-ce qui a appris au ver à soye à tirer du threzor de ses entrailles cete matière si délicate k tout à la fois si precieuze, qu'elle fait le luxe des Cours, k l'ornemant de nos Tamples? Enfin, qui est-ce qui a enseigné aux Abeilles, ces innocentes k raisonnantes ouvrières [Apis argumentosa. Ecoles. Mellis celestia dona. Greg. A] à vivre dans une Republique dont celle de Platon n'est qu'une grossière idée : a cueillir sur les fleurs ou fabriquer dans leurs ruches k cellules, le miel cete liqueur douce, époisse
(1) Le titre de « Maître des évêques ^) appliqué à Salvien à cause de ses illustres élèves saint Eucher de Lyon, saint Salone, saint Honorât, est rappelé aussi, à plusieurs reprises, par Bourdaloue qui le nomme lui-même évêque de Marseille. Voy. Dominicales, éd. princeps, in-8 t. I, p. 20. Cf. Sermons inédits^ p. 80^ note 5.
& dorée, qui est un prcsant du ciel, & une richesse de la terre? (1)
Certes lorsque le bon goût et la science vraie de la chaire auront pris le dessus, on ne trouvera plus rien de ces longueurs presque burlesques, et ce serait faire tort à Bourdaloue de chercher chez lui rien de pareil. Mais n'est-ce pas un vestige lointain de cette manière ancienne que tel trait naïf comme on en rencontre encore dans ses sermons, et surtout dans ceux de son contemporain et rival Giroust.
Écoutons Bourdaloue dans le sermon sur la fausse prudence du monde, après avoir rappelé, comme son devancier le P. Léon, le trait de Domitien perçant les mouches de son poinçon :
« Entre les deux termes prendre des mouches et gouverner un empire y pouvoit^on trouver quelque proportion, mais entre travailler à son salut et s'appliquer aux bagatelles de ce monde, il n'y en a aucune. Finiti ad infinitum nulla estproporlio. Les savants entendent bien la force de cet axiome » (2).
Il y a loin sans doute des intempérances du P. Léon à ce discret appel à la science de quiconque avait étudié en philosophie le principe de métaphysique jeté ici en passant. Mais comme les organes témoins dont l'histoire naturelle essaie par l'évolution d'expliquer le rôle, ces traits isolés, qu'il y aura profit à grouper quelque jour, ceux surtout, plus nombreux encore, que les manuscrits du P. Giroust donneraient à glaner, offriraient un point de comparaison autorisant à mesurer les difîérences entre Bourdaloue et ses devanciers.
Les exemples puisés dans le Carême du P. Léon,
(1) Somme... des Sermons, p. 833 et 834.
(2) Sermons inédits, p. 291.