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Ô LE TON DE LA PREDICATION

loi spéciale de se conformer à sa nature de « conversation », et partant de conserver, ou de reprendre, s'il l'a perdue, sa note de « popularité. » Est-il, du reste, si certain, à mettre à part le dix-huitième siècle, que les sermons, durant ce règne de Louis XIY qu'une histoire apparemment trop « convenue » nous représente dans une raideur solennelle, aient jamais cessé d'offrir un ton de familiarité et d'abandon absent des éditions officielles?

De nombreuses citations nous montreront, à côté des graves défauts du temps, mauvais goût, intempérance et étalage souvent burlesque d'érudition ou de bel esprit subtil et mignard, trivialités surtout, les mérites indiscutables que nous avons signalés au début de cette étude, de réelles qualités « d'abandon, de sincère accent ou de familiarité apostolique ». (1)

L'ordre selon lequel ces spécimens peuvent être présentés n'importe guère, et le pêle-mêle amené par le hasard des rencontres ne nuirait en rien à la démonstration. Toutefois, à défaut des dates précises

leurs successeurs ont étudié la chaire du grand siècle, ce qui n'a point peu contribué à en fausser lliistoire. M. l'abbé Grente, dans le chapitre cité plus haut, a nettement indiqué ce rôle respectif de la littérature et du sermon : « L'orateur sacré, écrit-il, ne se propose pas d'enchanter les esprits en leur donnant de pures impressions d'art, mais d'agir sur leur volonté. « Pour enseigner et pour convertir, il faut, dit Pascal, se mettre à la place de ceux qui doivent nous entendre. » [Pensées, XXIV, 87). Tel genre littéraire se contentera d'applaudissements rares et distingués, il se passera même de l'approbation des contemporains et attendra le jugement plus équitable de l'avenir. L'éloquence religieuse ne peut pas s'isoler de la sorte, sous peine de faillir à sa mission. Si la littérature s'en empare et lui offre dans son domaine une place honorable, elle n'a pas le droit d'y prétendre. Ainsi un prédicateur qui veut remplir sa tâche, reflétera, ce semble, plus qu'un autre auteur, les idées de son temps. » [IbicL, p. 328.) (1) Voir plus haut, p. 8.

qu'il est rarement possible d'indiquer, un classement chronologique approximatif a son avantage. Empruntons donc d'abord d'amples extraits aux sermons de Jean Bertaut, imprimés en 1613, après la mort de cet évêque de Séez et par les soins de son frère. Ces discours furent prêches dans sa cathédrale «aux principales fêtes de l'année» durant son court épiscopat. Installé en 1608 et mort en 1611, le poète Bertaut, qui jusque-là n'avait point cultivé l'éloquence sacrée, nous fournit donc des spécimens remontant aux premières années du siècle. c( Bertaut, dit son dernier historien, garde en général le ton noble, comme il sied à un homme qui a longtemps fréquenté la société polie. (1) Il ne dédaigne

(1) Est-il bien sûr, néanmoins, que la « société polie » d'alors ait été aussi ombrageuse que le semble croire le dernier biographe de Bertaut? M. labbé Grente, après avoir cité quelques-uns des passages qu'on va lire, extraits du Sermon pour la fêle de tous les saints, ajoute cette note : « Cette familiarité eût paru déplacée au Louvre ou à Paris ; les dames qui admiraient la courtoisie du poète et que formaient au grand goûl Malherbe et Catherine de Vivonne, auraient été surprises et choquées (*) d'un tel abandon. Qu'auraient-elles dit en entendant ce passage trivial : « Hé, malicieuses bestes que vous estes (dit Sainct Augustin), puisque vous auez besoing de faux-tesmoins que n'en forgez-vous au moins qui veillent? Quoy, voulez-vous prouuer vn fait par le tesmoignage de ceux qui protestent auoir esté endormis au temps qu'il est aduenu? Pendant que nous dormions, leur font-ils dire, ses disciples l'ont dérobé. Lourdaut! Hé, que sçais tu s'ils l'ont dérobé, puis que tu dormois à l'heure... Mais ces mots désobligeants sont très rares » [Ibid., p. 321, note 2). Ces « mots désobligeants » qui offusquent le critique et qu'il taxe de trivialité semblent bien, à en juger par l'emploi courant qu'on en faisait, n'avoir pas eu pour les contemporains ce caractère. Il est certain du moins que l'exemple de « familiarité ^> cité ici, n'aurait

(*) Le « mouchoir » (v. plus bas, p. 156'), a-t-il pu choquer le « grand goût » d'alors, c'est un point qui demanderait à être prouvé, car l'influence d'Arthénice et de Malherbe est peut-être invoquée un peu tôt avant 161L

point pour cela de recourir au langage familier. Allègue-t-on contre les sdiinisle texte Deosoli servies, il réplique avec bonne humeur :

Ce n'est pas à dire qu'il ne faille seruir que Dieu seul, mais qu'il ne faut seruir personne, comme Dieu fors luy seul. Car, ie vous prie, ne faut il point que les seruiteurs seruent leurs maistres ? Vraiement, ie voudrois bien que mon serviteur me vint dire quand je lui commande quelque chose (1) : Mon-

en aucune façon, choqué à la cour, car les sermons authentiques des prédicateurs les plus en faveur, les Cohon, les Cospeau, les Lingendes, etc., foisonnent de traits analogues. (1) Je me suis conformé, pour les citations, à l'édition originale, ce qui m'a conduit à modifier plusieurs détails qui ne sont pas seulement orthographiques. Ainsi dans cette phrase, il faut lire : quand je lui commande quelque chose, et non pas, comme dans le livre de M. Grente (p. 321) : quand je lui commande quelque jour. — Le titre complet de l'œuvre oratoire de Jean Bertaut est celui-ci : Sermons/ sur les/ principales/ pestes de l'année./ Composez par tres-Reuerend Père en/ Dieu Messire lean Bertaud/ Euesque de Seez, Conseiller du Roy/ en son Conseil d'Estat Se Prieué, Se pre/ mier Aumosnier de la Reyne./ Prononcez en son Dioceze. Auec vn ample indice des Matières./ Edition première./ A Paris, en lahovtiquede Nivelle,/ chez Sebastien Cramoisy, rué Sainct Jacques aux Cigognes./ M.DCXIII./ Auec Priuilege du Roy. In-8 de 386 p., (Bibl. nationale, Inv. D 15503.) L'exemplaire porte au dos : Sermons du Sr Bertaut. Le privilège, avec signature Pastovrel, est accordé pour six ans à Sébastien Cramoisy, daté de Paris, 2G novembre 1012. L'approbation des Docteurs en la faculté de Théologie de Paris, Avrelle de Pogge et Anthoine Lambert, est du 23 novembre 1612. La dédicace à la reine, signée du frère de Bertaut, contient des détails qui nous garantissent en quelque sorte la fidélité de l'éditeur, qui s'est abstenu de compléter un sermon inachevé. On y lit : » Madame, Je ferois plaindre et souspirer les cendres de feu mon frère si faisant mettre en lumière quelques sermons qu'il a preschés en soi Dioceze, je ne les venois consacrer aux pieds de Vostre Majesté comme une posthume offrande, laquelle toutes fois il vous auoit dédiée de son viuant. C'est un fidelletesmoignage en quel exercice il passoit le temps, & un échantillon de la pasture spirituelle dont il paisboit le troupeau, que Dieu par votre moyen, luy auoit commis, sur lequel il a heureusement fini ses jours, ainsi que peut faire foy son dernier sermon, où, la mort le

sicar, il est escrit en Sainct Mathieu qu'il ne faut seruir que Dieu seul. Allez, dirois-ie, badin que vous estes, il ne faut seruir que Dieu seul de ceste espèce do seruitude qu'on luy doit comme au souuerain seigneur du ciel & de la terre, mais vous, ce pendant, si vous ne m'obeissez, je vous chastierai, sçachant bien que Dieu ne s'en courroucera pas. (1) »

Les répliques de controverse portaient bonheur à l'évêque de Séez, pour le faire descendre au langage de la conversation. Peut-être tombe-t-il un peu bas dans certains passages de son sermon pour le jour du Saint-Sacrement de Uautel, bien qu'en somme l'excuse soit amplement suffisante. « Si une erreur, écrit M. l'abbé Grente, s'est glissée dans la foule et a causé de l'inquiétude et du doute, il ne craint pas de recourir aux paraboles familières plus intelligibles pour des auditeurs peu éclairés. » (2)

surprenant (si c'est estre surpris que d'y penser toujours) il a été contraint do le laisser imparfait. Je l'eusse fait achever, sinon qu'vn des beaux esprits de vostre royaume, auquel j'auois prié d'en prendre la charge, m'a dit par honneur que pour faire ressembler la partie à son tout, il faudroit ressusciter l'auteur... » Sans prendre à la lettre ces déclarations, nous avons quelque chance, sauf des retouches inévitables, de retrouver dans ces pages la parole de l'évêque de Séez, son frère ayant publié, sinon tous les discours religieux de Bertaut, mais, nous dit M. l'abbé Grente, « seulement ceux qu'il a proches dans sa cathédrale aux principales fêtes de l'année, et « dictes » ensuite. Cette *- édition première » risque fort de n'être jamais suivie d'aucune autre » ; j'ai donc tenu, comme son dernier biographe, à lui accorder souvent la parole, et je dirai avec lui de son héros, qu'il a eu le mérite de ne point surfaire et l'avantage de défendre contre des jugements trop sommaires de M. Jacquinet : » On le connaît si peu comme orateur, et ses œuvres rencontrent une chance si hasardeuse d'être réimprimées et popularisées ! Ne vaut-il pas mieux permettre au lecteur de juger lui-môme, que le contraindre, par un contrôle insuffisant, de s'en rapporter à notre avis personnel ? » (Jean Bertaut, p. 324.)

(1) Sermon pour la feste de tous les Saincls, p. 34. Grente, op. cit., p. 321.

(2) Grente, p. 310.

Au lieu de nous borner aux quelques phrases citées à ce propos par M. l'abbé Grente, nous lirons ici de longs passages de ce sermon sur le Saint- Sacrement. A côté de multiples exemples de la familiarité que nous étudions, ils nous offriront, dès l'exorde, un spécimen de l'érudition bizarre, et en maint passage, des traces de. « controverse », groupant ainsi dans une démonstration unique le triple caractère qui distingue la prédication au début du XVIP siècle.

SEBMOiY POVR LE JOVR DV SAINCT-SACREMENT

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