‹ Le ton de la predication avant BourdaloueChapitre 19 sur 33 · DE L'AUTEL · texte numérisé non relu

DE L'AUTEL

Panis quem ego dabo caro mea est pro mundi vita.

lOAN. 6.

Le pain que ie donneray, c'est ma chair, laquelle ie donneray pour la vie du monde.

Le pain entre les Hebrieux se prenoit pour toute sorte de viande (1), seruant ordinairement de paslure à l'homme, de sorte qu'en leur langage, c'estoit repaistre k disner ou souper, bien que ce fust quelquefois assez délicieusement, k semble aussi que pour vne pareille occasion, quelques vns aycnt deriué ce mot Panis de -av, terme Grec, qui signifie autant que tout, pour la sociable <^ compatible nature du pain auec toute autre sorte de viande, à laquelle il sert comme de baze k de fondement, k de principale matière de solide nourriture : chose aussi .qui peut estre a conuié Homère à l'appeler [jloeXov àvSpwv, lamouëlle des hommes, comme estant la meil-

(1) Notez cette acceptation du mot viande, au sens général d'aliment, tout à fait classique, et qui persistera longtemps à travers le XVII« siècle. Je l'ai signalée à plusieurs reprises dans la langue de Bourdalouo. Sermons inédits, p. 15<>, 323^ Nouveaux Sermons inédits, 76\ Hist. crit., t. 111, p. 160\ Cf. M. l'abbé Ch. Urbain, Bossuet, Sermons choisis, p. 24-.

leure nourriture de toutes : mais quelques prero^atiues qu'ait le pain par dessus toutes les autres viandes, rien ne l'honore tant, fust-il le pain des Anges, comme la faueur que nostre Seigneur luy fait de s'appeler de son nom, & de dire qu'il est le pain vif du Ciel, ou de tesmoigner que le pain qu'il donne, c'est sa propre chair qu'il a liurée à la mort pour la vie du monde, tant seulement est il incompréhensible & totallement ineffable, comme il est possible qu'estant assis au Ciel à la dextre de Dieu son Père, il se baille toutesfois à manger icy bas en mesme temps à tous ceux qui le reçoiuent sacramentallement, sous les espèces du pain, à la saincte Communion des fidelles, & pour demesler vn nœud si difficile véritablement, il est bien besoing que le sainct Esprit soit notre Alexandre, & la foy la trenchante espée qui le coupe tout d'vn coup par la seuUe considération de la toute puissance de Dieu, sans nous amuser à le dénouer par les soUutions Se distinctions de la Philosophie : Aussi pour en venir à bout n'implorerons nous autre assistance que la sienne, par l'intercession de la Uierge Marie, à qui pour cest effect nous dirons humblement, Aue Maria (1).

De son texte, Bertaut tire la démonstration de la présence réelle contre les réformés :

Or s'il suffit en ce cas d'auoir la parole de Dieu très expresse, quel poinct de Religion se peut il trouuer en toute la Théologie où nous l'ayons plus expresse contre les argumentations de l'intellect humain, que celuy dont nous auons à traister, qui est la saincte Eucharistie ? en quels termes plus intelligibles 8c. moins ambiguz pouuoit dire nostre Seigneur à ses Apostres, que ce qu'il tenoit entre ses mains estoit veritableuient son corps, que ceux dont tous les trois Euangelistes ont fait, comme conceplis verbls, vn raport si vniforme, Hoc est corpus meuin (2). Certes si ie voulois vous

(1) Sermons, p. 285.

(2) L'endroit de Bourdaloue rencontré déjà (voir plus haut, p. 144) doit ôtre rapproché de ce passage : << Je leur porterois le défi, disait-il dans son Octave du saint Sacrement; et apprenez-nous donc vous-mêmes, leur dirois-je, quelles exprès-

156 LE TON DE LA PRÉDICA i ION

faire entendre indubitablement que cecy fust mon mouchoir, il ne le vous sçaurois témoigner plus clairement qu'en vous disant, cecy est mon mouchoir, (1) & vous l'exprimant en ces paroles, nul d'entre vous ne penseroit estre tacitement aduerty de le prendre pour le signe de mon mouchoir, bien qu'il vous parust en vne figure non accoustumee, si vous me teniez pour vne personne qui ne mentit iamais, & plus encore si vous me croyez estre vn Dieu tout puissant, qui peut en vn clin d'œil transformer toutes choses par la seule parole, & leur donner tel estre et telle apparence qu'il luy plairoit. Quelle importune subtilité donc est allé hors de propos aduiser nos aduersaires de chercher des figures 8c des significats en vne proposition si nuë, & si simple ? ô, disent-ils, nostre Seigneur a pareillement bien dit, qu'il estoit la vigne, la lumière, et la voye : hé ! mes amis, ces propositions ne sont pas semblables à ceste-cy : vous le voyez bien si vous estes tant soit peu dialecticiens, ou si seulement vous ratiocinez bien. Trouuez moy en toute l'Ecriture sainte vne proposition figurée toute pareille à celle-cy. Hoc est corpus meum, k ie verray lors ce que ie vous deuray répondre : car d'en alléguer vne ou c'est qu'un sujet déterminé se die d'vne autre sujet déterminé, pour parler en termes d'escole,la forme n'en est aucunement semblable à celle d'vn, où ce pronom indéterminé Hoc, est le sujet, &: corpus meum l'attribut, je parle aux Dialecticiens..., (etc., etc. p. 298). Mais ie diray bien d'auantage, que quand ainsi seroit que Hoc eust précisément regardé le pain aussi bien que le corps de nostre Sauveur, sa proposition n'eust point pour cela semblé fausse, et tout considéré auec la mutation qui l'accompagnoit, non plus que tenant vne chandelle allumée entre mes mains, k que la tuant, ie disse : ceste chandelle est esteinte, ie nelaisserois pas de dire

sions plus convenables et moins obscures pouvoit employer le Fils de Dieu ... Je dis, par exemple. Voilà du pain, voilà du vin, ou quelqu'autre chose que ce soit, et je m'en tiens là. Quiconque m'écoute ne conçoit-il pas d'abord ma pensée, et que je veux dire que c'est en effet du pain ou que c'est en effet du vin. Est-il besoin que j'ajoute : Voilà réellement du pain ou voilà réellement du vin ? Cette addition ne paroitroit-elle pas inutile '? ne le seroit-elle pas ? etc. » (1) Voir plus haut, p. 151''.

vray, bien qu'elle fust encore allumée, lors que ic profererols les premières paroles, c'est à sçavoir, ceste chandelle, & qu'elle s'entendissent d'vne chandelle, non encore alors esteinte. Se pourquoi cela ? & parce que ma proposition ne seroit pas vne simple enunciation oiseuse, Se seulement démonstration d'vne chose permanente en son estre, mais vne accompagnée de l'effect de ma main, qui durant le cours de ces paroles apporteroit un tel changement à la chose démontrée, Se. feroit que les premiers termes qui designoient au cômencement vne chandelle allumée, n'en designeroient plus à la fin qu'une esteinte.

Rapporte maintenant cette basse et sensible comparaison à la divine Majesté des paroles de notre Sauveur (1), & considère qu'estans infiniment operatives, comme procédantes de la mesme bouche, qui d'vn mot bastit le monde, il pouvoit bien faire, comme il l'a fait, qu'en disant cecy est mon corps... cette admirable mutation changeast la substance du pain, etc.. (p. 299).

Avant d'entamer directement la réfutation des calvinistes, avec preuves à l'appui et références précises à leurs ouvrages, le prédicateur rappelle, d'une manière générale, combien l'objection est aisée à soulever, mais difficile à résoudre, la raison pouvant attaquer sans comprendre, mais n'étant satisfaite qu'à condition de concevoir clairement.

Un bon père ancien auoit certes bien raison de dire que Mysteria ReUgionis Chrislianœ populariter argui possunt, populariler defendi non possunt. Les mystères Sec. par ce que

(1) Après les mots : le signe de mon mouchoir, dans la citation de M. l'abbé Grente (op. cit., p. 710, note 1), commençant d'ailleurs seulement à «■ Certes, si je voulois vous faire entendre », on lit : « Aussitôt, il se relève d'un bond : Rapportez maintenant cette basse et sensible comparaison à la divine majesté les paroles de notre Sauveur. » On voit par la citation complète que « la basse et sensible comparaison » dont l'orateur s'excuse, ne regarde point l'exemple du mouchoir, comme le donne à entendre le dernier biographe de Bertaut, mais celui de la chandelle, allumée, puis « tuée ».

le plus souuent les obiections & les difficultez se forment de la part ou des sens, dont tout le monde est capable, ou de la raison humaine, dont chacun pense estre suffisamment pourueu : côme Thôme estant vn animal raisônable 8c les solutions presque toutes, ou démentent manifestement les sens, ou s'eslevent tellement par dessus la raison humaine qu'elle n'y sauroit atteindre, tant s'en faut qu'elle les sçache entendre Se comprendre. Qui est-ce d'entre nous qui ne puisse avec applaudissement des sens & des sensuels, former de la part du discours naturel des obiections & des arguments presque indissolubles contre le miraculeux poinct de la Trinité, contre riHernelle génération du fils de Dieu, etc.? (1)

Bertaut aborde ensuite résolument la controverse.

. . . Mais ceste manducation ne se faict que par la foy, diras-tu : car ainsi le disent Caluin & Beze, Tvn au 4. liure que ie viens d'alléguer de l'institution Latine, en ces propres termes : Intérim vero hanc non aliam esse quam fidei manducationem falemw Sec. [Calu. 4. de inst.], & l'autre en son traicté des Sacremens. Sirut slmbola accipiuntur solo ore co7'poris, ita corpus Chrisli solo ore fidei, [Beza de Sacr.] Comme les symboles se prennent de la seule bouche du corps, ainsi le corps de Christ se prend auec la seule bouche de la Foy. Sur quoy donc je discours ainsi, tu manges le corps du Seigneur en la Cène de la seule bouche de la foy, ce dis-tu (ie laisse à vne autre occasion à te demander si la foy a vne bouche) la foy cependant est vne vérité inhérente à l'ame, comme seroit la charité, l'humilité, l'espérance, 8z les autres vertus Théologales, elle ne part point de ton ame, au temps de ta Cène pour voiler au Ciel, prendre &i manger le corps du Seigneur à la dextre de Dieu son Père où seulement tu crois qu'il se trouue, ton ame pareillement ne sort point de ton corps pour y monter, car si ainsi estoit, tu serois mort au poinct de ceste action, puis que la mort est la séparation de l'ame d'auec le corps qu'elle anime. Ou donc tu ne prens rien du tout que les symboles, ou bien si le corps du Seigneur entre en la bouche imaginaire de ta foy, qui cependant ne se

départ point de ton ame, ny ton ame de ton corps, il faut, comme nous auons dit, qu'il soit en autant de lieux, tout à la fois, qu'il y a de communians en ta Cène, & dire le contraire, c'est paralogiser puérilement, discourir & se monstrer destitué de sens commun, & de raison aussi bien que de foy : car l'vn n'en prend pas vn morceau & l'autre vn autre, l'vn vn orteuil, & l'autre vne oreille, mais quiconque le reçoit, le reçoit tout entier : puisqu'il est impassible, immortel, & tout glorieux. . . (1)

...Et quand à la foy, bien qu'elle soit vne excellente vertu, si n'est elle pourtant qu'vn accident & qualité de l'ame chrestienne, à laquelle elle est attachée : de sorte qu'elle n'est point es lieux ou n'est point l'ame, en qui elle est premièrement infuse, ny n'a point de bouche pour manger, non plus que l'esprit n'a point d'yeux pour voir, ny le désir d'ailes pour voiler, bien que quelquesfois on die, qu'on void de l'esprit. Se qu'on voile du désir. Se sont toutes belles figures Se façons de parler, que les Poètes pour ornement ont produictes au monde, parmi les autres belles fleurs de leur éloquence : mais qui ne contiennent pourtant aucune autre vérité que ce qu'elles pourroient contenir, si elles estoient énoncées en termes nuds & simples : Se de fait, ie te prie, imagine moy vn peu ton ame ou ta pensée manger quelque chose, l'aualler en son estomach, le digérer, & finalement faire tout ce qui soit vne vraye manducation, & tu seras à l'heure bien Caton si tu te gardes de rire : quoy, que l'esprit mange, que la foy mange réellement Se. de fait? Se qu'elle imagination est-ce là ? Suppose-moy donc aussi le reste... (2)

De ces pages prolixes il ne résulte point sans doute, en faveur de Bertaut, des preuves de « grande éloquence », ce que personne, du reste, ne songe à revendiquer pour lui. On ne saurait au moins lui refuser le véritable désir d'instruire et d'être clair, même en ce sermon, trop théologique et quelque peu aride ou au-dessus de l'auditoire. Il n'avait

(1) Sermons, Y>' 301-302.

point du reste, témoin son modeste et premier exorde dans sa cathédrale, d'autre prétention que de remplir de son mieux son rôle de pasteur. Voici comment débute son sermon de la Toussaint, prêché apparemment en 1608, la première année de son épiscopat. Sa nomination avait été confirmée, d'après Gams, le 26 janvier 1607, et il « prit possession par procureur le 1" juin 1607 » (1). Mais il ne fut sacré que le 11 novembre, et après l'hiver passé à Paris, ne fit son entrée qu'au mois de février ou mars 1708 (2).

Je succède en ceste chaire Episcopale a beaucoup de grands personnages qui Font tenue auant moy, auec tant de louange Se. d'heureux succez, pour Tédification de ceste Eglise, que le ne sçaurois sans présomption me promettre de les égaler, aussi ne conçoy-ie point en moy de si ambitieuses espérances, me suffisant si pour m'aquitter de la charge qu'il a pieu à Dieu me donner, ie vous puis simplement Se naïfuement, & sans aucun fard d'éloquence, interpréter les sainctes paroles qui nous sont auiourd'huy proposées en l'Euangile : mais pour ce qu'encore cela ne se peut sans la grâce particulière du Sainct Esprit, nous l'implorerons par l'intercession de celle qui en est toute plaine, luy présentant humblement le salut angelique. Ave Maria (3).

En ce même sermon sur les Béatitudes, plus d'un passage témoigne du souci de chercher des exemples pratiques et actuels, par exemple l'allusion aux duels. Après avoir énuméré les opinions do 1' «Antiquité payenne » qui « s'est merueilleusement trauaillée à rechercher en quoy consiste... le souuerain bien », l'orateur poursuit :

(1) Grente, p. 6i.

(2) IbicL, p. 67.

AVANT BOUUDALOUE 161

Mais tout cela estoit véritablement chercher &: ne trouuer pas, tâtonner par les ténèbres, & non pas cheminer en la lumière. Nostre Seigneur qui luy seul est la lumière, la voye, & la vie, l'a vrayment trouuce 8c vrayement enseignée à ses Apostres, leur donnant la dessus de nouueaux préceptes, comme vn nouueau maistre & législateur qu'il estoit, qu'ils semblent plustost des paradoxes que des principes, & maximes indubitables : car que dit il ie vous prie '} Bienheureux sont les pauures d'esprit, & qui sont ces panures d'esprit? Quoy? Ceux qui ont faute d'esprit? Vrayement ce seroit vne belle félicité que cela, si ainsi estoit il y en auroit beaucoup de bienheureux qui ne pensent pas l'estre, & la condition des âmes ingénieuses & des beaux esprits seroit on cela bien misérable. De sorte qu'il eust mieux valu à Salomon cstre vn lourdault k grossier, que d'obtenir de Dieu le don de la merveilleuse Sapience qu'il luy auoit départie : aussi ne le faut-il pas ainsi prendre, la pauureté d'esprit a beaucoup d'interprétations qui toutes ont de la vraye-semblance, & toutes du raport au but où tendent les paroles de nostre Euangile; car les uns veulent que les pauures d'esprit soyent ceux qui manquent de cest ardeur Se fierté de courage qui fait aller les humes à la mort presque asseurée pour se vanger d'vne iniure qu'ils ont receuë : comme font auiourd'huy nos ieunes Caualiers François, qui constituent l'honneur d'vn Gentil-homme & d'vn homme de bien, qu'ils appellent, en ce seul aiguillon de ressentiment, monstrant en cela combien les préceptes du monde & les traditions humaines sont contraires aux lois diuincs, puis que nostre Seigneur dit expressément. Si on te frappe sur vne joue présente encore Vautre pour en receuoir autant, & qu'eux disent tout au contraire, si on t'offense tuë, voyla qui est diamétralement opposé; mais ce discours est pour vne autre matière (1).

Demandez a la plus part du monde qu'il leur faudroit {sic} pour s'estimer bien-heureux ? ils vous rcspondront, posséder force richesses, aussi de grandes dignitez, se voir respecté de tout le monde, n'endurer ni faim ni froid, mais au contraire estre bien délicieusement traicté, dormir en un bon lit la

grasse matinée, bref iouyr de tous les contentements que la chair désire ordinairement pour ses délices (1).

Au même sermon encore, avec un passage de lourde scolastique, nous recueillerons une comparaison tant soit peu ingénieuse, tirée des souvenirs personnels de l'homme de cour, analysant subtilement l'idée de la compassion, afin de commenter le Beati miséricordes.

Quelques philosophes ont feint, par une forme de Mithologie, que la matière première est naturellement pleine d'vn ardent appétit de tousiours receuoir quelque nouuelle forme, pource que de soy-mesmc estant toute imparfaite, & chaque chose désirant naturellement sa perfection, elle ne la peut rencontrer qu'en la réception de quelque forme entièrement accomplie : il parle icy aux doctes, or, n'en peut elle trouver icy bas de telle estoffe, d'où vient qu'en ayant receu quelqu'vne, comme telle, & peu après recônoissant qu'elle s'est trôpée, elle en deura incontinent la priuation, etc. (2)

Après une longue description de la théorie stoïcienne, réfractaire à la compassion, Jean Bertaut ajoute :

Car quelque nom que vous luy dôniez, c'est tousiours vne chose fort louable que de sentir quelque ennuy des ennuis de son frère chrestien et non seulement le secourir, mais compatir à ses afflictions, comme se reconnoissant home aux peines k misères des autres hommes.

Il se voit une merveille en la nature que i'ay mille fois esprouuée, & qui se peut encore expérimenter tous les jours: c'est que si vous prenez deux luths bien montez, & que vous en couchiez vn sur une table, les cordes en hault, dont vous en choisissiez deux fort bien accordées à l'vnisson, dessus lesquelles vous mettiez une petite paille bien tenue & bien légère, cela fait, que vous preniez l'autre luth, & que d'entre

AVANT BOURDALOtJE 163

ses cordes vous en choisissiez pareillement vne qui soit fort bien d'accord avec les deux autres, sur lesquelles vous auez mis la petite paille, aussi tost que vous toucherez celle-cy des doigts, & la ferez raisonner, encore que vous soyez esloignc plus d'un pas de l'autre luth, les cordes, sur qui sera la petite paille, se mouveront si fort sans qu'on les touche, que vous verrez la petite paille trémousser & enfin tomber sur la table, comme si ct!s coi-des là se passionnoient du son de leur pareille. Se compatissoient à ce qu'elle endure. Si les choses inanimées montrent d'auoir quelque ressentiment des accidents 8c passions de leurs semblables, que doivent faire les hommes & principalement les Chrestiens. . . (1)

La controverse néanmoins ne perdra point ses droits, et la fête de la Toussaint amène l'orateur à protester contre les objections calvinistes sur l'invocation des bienheureux habitants du ciel.

De dire là dessus comme fait Calvin en bouffonnant, qu'ils auroient les oreilles bien longues s'ils nous entendoient de si loing, on leur respondra qu'il n'est point nécessaire qu'ils les ayent plus longues, que Sainct Estienne eut la veuë longue pour voir d'icy bas lesus-Christ à la dextre de Dieu son Père : & de faict certes, il ne se peut conceuoir par la raison, cùme le corps de nostre Seigneur, n'excédant point la proportion ordinaire des autres hommes, puisse estre veu d'icy bas au dessus de tous les cieux, c'est à dire à plus de cent millions de lieues d'icy, considéré qu'vne bien grosse tour, voire mesme vn grand chasteau ne se peut quasi voir de quatre ou de cinq lieues, & que les estoiles mesmes qui sont des corps lumineux, & par conséquent visibles par leur lumière, ne se peuuent presque aperceuoir à cause de leur petitesse, bien qu'elles soient beaucoup de fois plus grandes que toute la rondeur de la terre. . . (2)

' Un sermon sur la Natwité de Notre- Seigneur entraine Jean Bertaut à des applications et des

. (1) Sermom, 18-19. (2) Ihid., p. 28.

comparaisons qui choquent singulièrement le goût aujourd'hui, mais témoignent une fois de plus de son zèle à se faire entendre et à chercher des exemples saisissables pour tout l'auditoire.

Quel honneur est-ce à Thomme que son Dieu daigne spiri tuellemét renaistre en luy. . . ne doit-il pas avec vn extrême soin luy préparer, voire parer (1) le logis autant que le peut souffrir la bassesse &: pauvreté de la condition humaine, ou bien s'il ne peut mieux, luy doit-il pas à tout le moins tenir le lict qu'il espère voir honoré d'vn si grand accouchement, pur k net de tout ordure, & comme aioliué (2) de quelques petits ornements qui tesmoignentla bonne volonté de l'hoste.

Certainement si le Roy faisoit l'honneur à quelqu'vn d'entre nous de vouloir que la Reyne accouchât chez luy de l'enfant dôt maintenât elle est grosse, ie ne croy pas, fust-il presque du tout insensible, qu'il ne trauaillast merueilleusement à nettoyer sa maison, en oster toute mauuaise odeur, la parer, la tapisser, l'èbellir le plus richomôt qu'il luy scroit possible, pour receuoir un si grand honneur, & que s'il ne pouuoit davantage, il ne semast pour le moins la chàbre qu'il preparoit pour cette grâce, des fleurs que pourroit à l'heure porter la saison de l'année : hé ! panures gens que nous sommes, quelle comparaison faisons nous du plus grand Roy du monde à nostre Dieu Tout-Puissant ? ne sommes nous pas tous cendre &l poussière deuant luy, depuis les plus grands Monarques, iusques aux plus panures laboureurs de la terre ?(3)

Ne négligeons pas l'exorde d'un sermon sur la Circoncision, type de subtilité et de recherche, et au contraire, comme spécimen de brièveté un peu maigre, celui d'un Sermon pour la fête de la Purification, où, par contre, nous aurons ample matière à recueillir en fait d'applications pratiques et familières.

(1) Nous aurons plus d'une occasion de relever ces allitérations qui faisaient fureur à la fin du XV1« siècle.

(2) Notons ce mot ajolivé, qui deviendra plus tard enjolivé.

(3) Sermons, p. 101.

Messieurs, le ne sçay si ie vous oserois dire, comme en riant, que voicy le plus liardy iour de Tannée, car tout petit qu'il est, est [sic) combattu le plus souuent des iniures de l'air, comme sont les neiges, les glaces, les frimats, il ne laisse pas de marcher le premier en bataille, à la teste de

toute l'armée des autres iours ses frères, sous la conduitte de

leur père : le Soleil, qui désormais retournans à nous du voyage qu'il a fait vers le pôle Antartique, recommence à nous faire espérer le printemps & les autres douces saisons de l'an, pour nous montrer que toutes les choses du monde se remuent et conduisent par les inuisibles roues du changement et de la vicissitude (1).

Page 1