SERMON POVR LE 10 VR DE LA PVRIFICATION DE LA VIERGE
Postquam impleti sunt... secundum quod dictiim est.
Luc. 2. (sans traduction).
Ces paroles sont escrites dans Sainct Luc deuxiesme chap. pour nostre instruction : mais nous n'en tirerons qu'à nostre destruction 8c dommage, si nous n'estions assistez en leur intelligence de la grâce du Sainct Esprit : c'est pourquoy deuant que de passer plus outre, nous l'implorerons par l'intercession de celle qu'il en a remplie plus abondamment que nulle autre des créatures, & luy dirons avec l'Ange Ave Maria. (2)
Qu'il soit vray, ic t'adiure toy qui que te sois qui m'écoute, de mettre auec moy la main dessus ta conscience, & confesser pour le moins à Dieu, si lors que nous auons fait quelque œuuvre, ou que nous auons quelque saincte resolution qui sont les vrayes conceptions Se les accouchemens de nostre esprit, ce n'a pas esté presque tousiours auec quelque deffaut qui en a rendu l'enfantement poilu (3) de mille iustes causes
(1) Sermons, p. 108-109.
(2) rbid., p. 150.
(3) Sur ce mot fréquemment employé par Bertaut voir Hist. crit. de la Prédication, p. 181*.
de reprehension. Quand nous auons donné Faumosne, chacun selon sa fortune, & la mesure de son pouvoir, n'a-ce pas esté le plus souuent auec quelque regret ou crainte d'en auoir faute, ou qui pis est auec un peu de vaine gloire, & coname ostentation de nostre pieté i Quand nous auons ieusné par l'ordonnance de l'Eglise, auons-nous accompagné ce bon œuure de sainctes prières et d'aumosnes, sans lesquelles il nous deuient presque inutil, ou bien auons-nous employé aux pieuses actions & à la nourriture des panures, ce que nous auons soustrait par ceste abstinence à nos voluptez Se délices? ou plustost n'auons-nous pas compté la frugalité de nos ieusnes, entre les articles de nostre espargne, & et les secrets de nostre œconomie ; ou bien à tout le moins tout cela cessant, ne l'auons-nous pas fait plutost pour le bon portement de nostre corps que pour celuy de nostre ame ? Au lieu de sacrifier entièrement la santé de l'un à celle de l'autre. Quand nous auons prié, n'a-ce pas esté d'ordinaire auec quelque égarement ou divertissement d'esprit, qui sans cesse empeschant nostre langue & nostre pensée de marcher ensemble, a rendu nostre prière vn vray barbottement de lèvres non animé de nostre attention, «& presque semblable au langage des iays ou des pies, excepté le mérite de l'intention première (1).
...O que la loy de Dieu, que la vérité, que la iustice, et toutes les autres vertus auroycnt bien raison de nous dire en nous tançant, ingrats & aueugles que vous estes, lequel est-ce d'entre vous qui s'efforce d'accomplir entièrement vn seul de nos préceptes ? ou bien si quelqu'un s'en soucie, qui est-ce qui le vueille faire gratuitement Se sans espérance de recompense, ie ne dis pas céleste, car encore cela seroit-il bon & sainct, mais temporelle, vaine Se périssable, non, vous ne voulez faire vn seul bien s'il ne vous apporte de l'vtilité mondaine, vous seriez marris d'auoir le vray fruict, si vous n'auiez aussi les vaines feuilles. Se vous ne voudriez pas monter au Ciel par d'autres voyes que par celles de la terre, bien qu'elles n'y conduisent pas : iusques à quand prendrezvous les iectons, quand il sera question de nous suiure, pour voir combien vous y gaignerez et perdrez? quand cesserez-
(1) Sermons, p. 163-164.
VOUS de marchander auec nous & de nous dire, ie vous seruiray volontiers, mais quels seront mes gages & mon loyer? en auray-ie de l'honneur & de la gloire en ce monde ? m'en viendra-il quelque proffit qui change ma vaisselle d'estain en argent, ou de l'authorité qui me face désormais respecter des autres hommes ? le voudrois bien, moy Prélat Se Pasteur, mener vne vie exemplaire aux yeux de mes diocésains ou parroissiens, mais il me fasche de voir que pour viure si sainctement, il ne faut point quasi viure du tout, Se que les fruicts de la vertu ne sont icy meslez d'aucunes fleurs de délices : ie voudrois bien, moy Prédicateur, dire franchement la vérité, mesme aux oreilles des Roys & des Princes, mais ie ne veux pas que la liberté de ma langue face courir fortune à ma fortune, & moins encore à ma vie, Se puis ie trouve qu'il y a plus d'aquest auprès des Grands, à la complaisance d'Aristipe, qu'à la franchise de Diogene : ie voudrois bien, moy Caualier Se Seigneur, soulager mes vassaux, au lieu d'en rien exiger ; mais que dcuicndroyent mes chiens »Sc mes oyseaux, Se mes autres plaisirs de Gentil-homme, à quoy mes rentes ne suffisent pas : les plus nobles oyseaux viuent de proye, Se qui nous empesche en les nourrissant de les imiter? s'il y a de l'industrie à vivre de ses moyens, il y en a bien d'auantage à viure de ceux d'autruy.
le voudrois bien, moy luge de Prouince, exercer droictement la iustice : mais ie craindrois les ressentiments. Se puis, qui me rendroit ce que i'ay mis aux parties casuelles ? On m'a bien fait sentir en l'acquisition de mon Estât, que la iustice est venable, & puis que la charge est à prix, pourquoy n'en sera pas aussi l'exercice ? le voudrois bien, moy Marchand, estre loyal en toutes mes negotiations, mais ie demeurcrois peut-estre sous le faix de la pauureté, qui est le plus grand ennemy que i'aye à combattre en ce monde : Se pourquoy ne fuiray-ie pas ce que tout le monde fuit. Se dont vn peu de déguisement nous met souuent à couuert. Les préceptes de la loyauté sont fort beaux à reciter, mais la practique n'en est aucunement vtile, au lieu que ceux de la tromperie deshonorent la bouche, mais bien souuent aussi dorent la bourse. Bref, chacun de nous dit en ses plus saintes méditations, ie trouue la vertu fort belle, ie l'aduoûe, Se désormais ie me resoudsde la suiure : mais c'est à condition que ie n'y perdray
rien, ou que Dieu me dédommagera de mes pertes en ceste vie en attendant la récompense de l'autre. O désirs! o volontés femelles! je vous entends bien, vous seriez bien aises d'avoir rintcgrité de Caton, pourvu qu'elle vous apportât les délices de Luculle, ou plutôt, pour parler en termes d'Evangile, vous seriez bien aises d'être le mauvois riche en ce monde, & le Lazare après la mort, mais cela n'est pas possible. Les vertus «!^ les voluptez ne se peuuent accoupler ensemble, en vn mesme hostelage : si ce ne sont ces voluptez spirituelles qu'on trouue aux plaisirs de bien faire, & qui naissent du vray repos de la conscience, mais peu de gens sont sensibles à ce plaisir, & moins encore suiuent la vertu pour l'amour d'elle-mesme. Chacun propose à ses plus vertueuses actions des fins non vertueuses, & comme estant terrestres ressemblent à la pierre, qui de quel fort bras qu'elle soit ruée vers le ciel, retourne tousioiirs vers la terre, au lieu de ressembler à la flamme qui ua tousiours de la terre au ciel (1)
M. L. Lehanneur, professeur à la Faculté des lettres de l'Université de Caeu, dans sa thèse, déjà ancienne, mais si suggestive sur Mascaron (2), signale une page de V Oraison funèbre du duc de Beaufort, prononcée à Notre-Dame en 1670, où se reflètent des souvenirs personnels de Mascaron, né à Marseille, et témoin dans son enfance de la terreur inspirée par les corsaires barbaresques.
Vous l'avez oui dire, Messieurs, vous l'avez appris par des relations; hélas ! je l'ay vu de mes propres yeux : quand je me souviens qu'il n'arrivoit point de Vaisseau dans nos Ports qui ne nous apprit la perte de vingt autres ; quand je songe quil n'y avoit personne qui ne pleurât ou un parent massacré, un amy esclave ou une famille ruinée. Quand je rappelle dans ma mémoire linsolente hardiesse avec laquelle ils faisoient
(1) Sermons, p. 160 à 170. M. l'abbé Grente a signalé ce passage, p. 324 et suiv., comme un des deux fragments « qui l'ont frappé davantage )>.
(2) Mascaron d'après des documents incdils. La Rochelle, 1878, in-8 de 405 p.
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des descentes presque à la portée de notre Canon, où ils enlevoient tout ce que le hazard leur faisoit rencontrer de personnes & de butin ; que les promenades môme sur mer n'étoient pas seures, qu'on craignoit toujours que de derrière les rochers il n'en sortit quelque pyrate. Quand je me représente les cachots horribles d'Alger et de Thunis remplis d'esclaves chrétiens k de François plus que d'autres nations, exposés à tout ce que la cruauté de ces maîtres impitoyables leur faisoit souffrir, ou pour ébranler leur foy, ou pour les obliger à grossir le prix de leur rançon. Quand je rappelle dans ma mémoire toutes les railleries sacrilèges & piquantes que faisoient ces insolents, d'un Dieu et d'un Roy qui défendoit si mal, l'un ses adorateurs, & l'autre ses sujets, mon imagination me rend ces temps malheureux si présens, que je ne puis m'empôcher de m'écrier : Usque.quo, Domine, improperabit inimicus. Jusques à quand, grand Dieu, les ennemis de votre nom insulteront-ils à votre gloire (1).
Bertaut, né à Caen, n'avait point dans ses impressions d'enfance, de tableaux analogues. Néanmoins il semble qu'il ait vu les transports de joie de prisonniers délivrés de la captivité algérienne, tant une heureuse émotion lui inspire une page saisissante dans son Sermon pour le jour de la Résurrection de Notre- Seigneur. Terminons par cette citation la trop longue série de nos emprunts à son œuvre.
Celuy qui iamais a veu sur la mer Méditerranée, vne galère de Chrestiens bien armée, bonne de voiles, k commandée par vn vaillant Capitaine, assaillie d'vne Fust [ùc) de Corsaires Turcs, & là durant la chaleur du combat, le Capitaine Chrestien s'eslancer le premier dans le vaisseau des ennemis, y donner autant de morts que de coups, forcer toute résistance, & finalement après auoir taillé ces Pirates en pièces, faire rompre les fers & les cadenas à trente ou quarante panures Chrestiens, que peut estre depuis beaucoup d'années
(1) Recueil des Oraisons funèbres, prononcées par Messire Jules Mascaron... A Paris, chez Grégoire Du Puis... M.DCCIV, in-12 de412pages, voirp. 190 à 192. Cf. Lchanneur, l. c.,p.227.
estoient cruellement attachez à la chiorme de ces barbares, l'air retentit alenty (sic) du cry de ioye de ces panures affranchis, les vns baiser ses mains victorieuses, les autres embrasser ses genoux, les autres Tappeller leur père Se. leur sauueur, & tous ensemble auec mille bénédictions le remercier du recouurement de leur liberté si valeureusement racheptée, cestuy-là, dis-je qui a veu de ses yeux vn tel effect des armes Chrestiennes, est proprement capable de s'imaginer, & conceuoir quelque ombre de la ioye du rauissement Se de la merueille qui saisit ces bien-heureux prisonniers au son des paroles de Nostre Sauueur (1).
Bertaiit nous a longtemps retenus : il a confisqué bien exclusivement la place de nombreux orateurs. Ce ne sera point sans profit cependant : il est le témoin d'une époque, et, sans être un chorypbée (2),
(1) Sermons, p. 196-197.
(2) M. l'abbé Grente a marqué assez heureusement la place et le rôle de Bertaut : « S'il ne revendiqua pas, comme poète, le titre de chef d'école, il y songea encore moins comme orateur ; mais de même qu'il a contribué, sans visée ambitieuse, au progrès de la poésie, il a été, dans la réforme de la chaire, un des ouvriers de la première heure. On ne le compte pas, d'ordinaire, parmi ceux qui ont défriché le terrain ; c'est assez dédaigneusement même qu'on le juge. Il semblerait que plusieurs des critiques qui ont apprécié son talent oratoire n'ont pas lu ses sermons : ils s'en rapportent, le plus souvent, à son panégyrique de Henri IV; encore se contentent-ils d'en citer le premier paragraphe : « Ses sermons, dit M. Jacquinet, sont de la famille de ceux de Pierre de Besse et de Séguiran. Son oraison funèbre de Henri IV débute comme les plus mauvaises déclamations de Valladier... Le reste ne vaut pas mieux. » — ^' Il suffit de la première phrase pour donner une idée du discours tout entier, écrit à son tour M. Boulas; le milieu et la fin répondent au début. » Et l'on passe, après cette exécution rapide, sans se retourner, sans éprouver un remords. Les considérants de ce jugement. sont-ils irréformables ?... (p. 306) ... Les sermons de Bertaut ne méritent-ils pas quelque considération? Sans doute il y aurait excès à les tenir pour chefs-d'œuvre ; mais qui les voudra apprécier avec mesure ne devra pas oublier à quel niveau était alors descendu le grand art de la parole sainte, si noblement représenté dans le passé de l'Eglise. Les défauts nombreux et graves que nous avons blâmés mettent en valeur l'effort de
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ou mieux, en raison même de sa situation moyenne, ses sermons fidèlement recueillis peuvent tenir lieu de plus nombreuses et plus diverses citations. On pourrait dire de lui : sit unies inst-ar omnium. Recueillons pourtant, dans les manuscrits cette fois, des exemples d'une période un peu plus récente. Ce sont des sermons datés qui ont l'avantage d'être les autographes mêmes de l'orateur, l'évêque de Nîmes, puis de Rennes, Cohon (1), et quelques pages de ses émules, précurseurs de Bourdaloue.
ceux qui ont entrepris, consciemment ou non, une réforme urgente. On a coutume d'en rapporter tout liionneur à quelques-uns : Coeffeteau, du Perron, Cospeau, du Vair, saint François de Sales, etc. A Dieu ne plaise que nous prétendions le leur disputer ; mais l'impartialité exige qu'on ajoute à leurs noms celui de Jean Bertaut : lui aussi a joué son rôle dans cette grande entreprise. En un temps où le goût était rare, il a, d'ordinaire, évité l'excès ; il faut lire les sermons d'un Valladier, si célèbre et si couru, pour estimer justement ceux de Bertaut. Par son désir manifeste d'instruire les fidèles, celui-ci a montré quelle préoccupation surnaturelle s'impose au prédicateur : le spectacle n'en était point banal. (p. 323). Bertaut a plus de régularité dans l'allure, plus de méthode dans la disposition, plus de mesure dans la forme que la plupart des sermonnaires contemporains... Les maitres de la parole chrétienne ne sont pas venus, mais Bertaut, saint François de Sales, du Perron, Coeff'eteau, du Vair, Cospeau et quelques autres leur ont frayé la route. Les peintures des primitifs, sans égaler celles de Raphaël ou de Michel-Ange, révèlent déjà une noble inspiration ; ainsi les discours de ces orateurs sont-ils d'estimables ébauches. Si l'auréole qui consacre le nom d'un Bossuet, d'un Bourdaloue, d'un Massillon, a fait l'ombre plus épaisse autour de leurs prédécesseurs, faut-il mépriser ces ouvriers obscurs qui ont dégrossi le bloc, donné parfois avec bonheur quelques coups de ciseau et assez dessiné les contours pour laisser entrevoir la statue, mais qui n'eurent pas le génie ou la ressource de l'achever ? Que toute idée de rapprochement écrasant soit écartée, et, cette précaution prise, rendons justice à Bertaut qui a devancé les maitres. » (p. 329-330).
^1) Sur Cohon, voir la Revue Bourdaloue, V janvier 1904, p. 5 et 54.
L'évêqiie de Dol et de Nîmes, Denis-Anthime Cohon (1), le P. Desmares, de l'Oratoire (2), Le Boux, aussi oratorien, puis évêque de Dax et de Périgueux, Jean de Lingendes, évêque de Sarlat (3), enfin le prédécesseur de Mascaron sur le siège d'Agen, Claude Joli, orateur trop peu connu, offriraient le grand avantage de nous fournir des exemples à la fois datés et inédits pour cette dernière partie de notre démonstration. Sans exclure les autres orateurs du temps, nous aurions à choisir chez eux de longs et beaux passages, et avec le regret d'en beaucoup trop laisser. Plus encore que Bertaut, chacun d'eux mérite une étude : la galerie de ces figures originales et trop effacées offrirait, sous le titre Précurseurs de Bossuet et de Bourdaloue, la suite naturelle de notre essai sur Le Ton de la Prédication avant Bourdaloue. Leur donner ici une place, même parcimonieusement mesurée, serait nous frustrer de plusieurs pages fort belles et très suggestives, tout en retardant àTexcès la conclusion de notre enquête. A cela s'ajoute l'impossibilité presque totale de citer des exemples de quelque étendue, — les seuls qui donnent une idée exacte de l'orateur à faire connaître, — sans sortir à chaque instant du point particulier qui reste à établir, à savoir le ton de familiarité de la chaire. Nous l'avons vu, en effet, notamment avec Bertaut, presque jamais
(1) Voir plus haut, p. 101, à propos des excès de l'érudition, l'exorde plutôt bizarre et maniéré de son panégyrique de saint Louis, prêché le 29 août 1643, à la Maison professe des Jésuites de Paris, devant la reine Anne d'Autriche et le cardinal de Mazarin.
(2) Nous avons cité plus haut, parmi les modèles des compliments classiques, p. 11 et suiv., plusieui's exordes du P. Desmares.
(3) Voir Hisl. cril. de la prédication de Bourdaloue, t. III, p. 365 et suiv. Cf. plus haut, p. 21 et suiv.
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cet élément ne se trouve séparé des prétentions choquantes d'une érudition ridicule, ni des préoccupations polémiques d'un enseignement tout chargé de controverse.
Le meilleur procédé est donc d'emprunter, autant que possible en suivant un ordre chronologique approximatif, de courts extraits aux divers prédicateurs qui ont précédé Bourdaloue. Toutefois, qu'on ne l'oublie pas, des citations tronquées ne donnent une idée juste ni du prédicateur ni du ton général de la chaire à son époque (1).
. Dans un sermon prêché le 2 février 1626, à Saint- Jacques de la Boucherie, le plus ancien que nous aient conservé les manuscrits de Cohon (2), je relève les passages suivants. Sans être très significatifs, ils indiquent, surtout dans un sermon d'ouverture de carême gâté par des prétentions littéraires, que les applications morales aidaient l'orateur à descendre. C'était parfois au détriment du bon goût, le juste milieu en cette matière n'étant pas encore trouvé.
Un exorde beaucoup trop fleuri, interminable du reste et souvent malheureux, essaie de dépeindre c( les horreurs de la nuict» et le bienfait de la lumière. Ecoutons l'orateur.
(1) Les citations que j'ai faites, dans l'article de la Revue hebdomadaire du 9 avril 1904, intitulé : Comment on prêchait au grand siècle, celles de Joli surtout, suffiraient à compléter les preuves du ton Je familiarité en chaire. Voir en particulier la page 198.
(2) II sera publié intégralement, avec un autre de 1628, dans l'étude sur Cohon. (Cf. plus bas, p. ISV). Cet élément de la publication intégrale manquera quelque peu ici, et je suis obligé de demander crédit sous ce rapport, en vue de notre conclusion sur la composition, ou plus justement, l'absence de composition à cette époque.
Le ciel, dit un comique grec, semble n'allumer les estoiles sinon pour le chercher (le soleil) à la faveur de ses flambeaux... En ceste confusion, le soleil arrive, mais il semble qu'au point de son lever, ce n'est qu'un œil à demi clos encores, et diroit-on que sorti du sommeil, il a peur des ombres de la nuict, et que l'aurore ne le devance sinon pour l'assurer en sa frayeur, « que ses premiers rayons tremblent quand ils paroissent », et qu'il... semble paslir de crainte. (Fr. 9640, P 20.)
Ces mièvreries nous conduisent enfin à la proposition, assez simple et nette, qui développe le texte Lumen ad revelationem gentium, etc.
Deux veritez. Messieurs, ausquelles je m'arreste, dont la première nous représentera le Fils de Dieu « chassant la nuict du Temple où sa Mère le porte » (1) lors qu'il descouvre aux Juifs l'esprit et l'âme de leur Loy qui leur estoit cachée & la 2« vous fera voir que dans ce temple mesme il dessille la veueàtousles hommes et glisse dans leur cœur, lors qu'il s'offre pour eux comme victime à son Père. ('/6iV/.,f° 20 v°.)
Avec grande profusion de citations des Pères, le prédicateur développe ces deux pensées et montre Jésus, lumière de la Synagogue et de la gentilité.
Telle comparaison,- qui tente au moins d'être populaire, bien qu'étouffée sous l'appareil de l'érudition et des témoignages, celle de la noix dont la coque recouvre et cache le fruit, amènera Cohon à une phrase qui rappelle la « substantifique moelle » de Rabelais.
L'Espouse, aux Cantiques représente la Sinagogue par un jardin tout planté de noyers, pour deux belles raisons, dit
(1) Il sera bon de noter, dans l'étude sur Cohon, la multitude des hexamètres dont il sème sa prose ; je les signalerai dans les citations et extraits par les guillemets. Le « nombre» et la cadence faisaient leur apparition dans la phrase, qui s'arrondissait comme d'instinct, presque à l'insu des orateurs.
St Chrisostome, St Athanase, Cassiodoro et le docte Rupert, dont la première est qu'avant l'Incarnation du Verbe, Dieu ne pouvoit tirer une bonne œuvre des Juifs que par la crainte et la terreur, non plus que le noyer ne rend son fruict que par la gaule, la 2« qu'alors que les secrets de la loy estoient cachez sous des ombres et des figures, ainsi que le noyau est enfermé sous l'escorce de la noix... A quoy revient ce que dit St Grégoire sur le Prophète Job, que ceste loy cstoit un os que Dieu avoit donné à ronger k ce peuple rebelle comme à un chien qui abaioit (Ij et murmuroitsans cesse. Mais autant que cet os estoit mouelleux & rempli de substance, autant il estoit dur, en sorte que ces Rabins et ces esprits sublimes ne le pouvoient casser. {Ibid. f° 2\ v°).
Descendons de quelques années, avec un sermon d'avent, prêché à Saint-Gerniain-en-Laye le 27 novembre 1633 (2), pour le premier dimanche de la station. Le prédicateur qui. dans son exorde, n'a pu se retenir de faire appel aux souvenirs de l'antiquité et de se comparer à Heraclite, parce qu'il traite un sujet triste (3), est plus heureux sur la fin
fi) Sur cette ancienne forme de aboyer, qui témoigne de la racine adbaubari, voir Sermons choisis de Bourdaloue, p. 222% et 21V.
(2) Le sermon fut sans doute écrit quelque temps après avoir été dit, puisqu'on lit en tête cette note postérieure de deux jours au moins et écrite après le 29 décembre : « 1633 S* Germain en Laye le mesme jour que je remerciay le Roy de l'Evesché de Nismes dont Sa Majesté m'avoit honoré le 6® d'aoust et dont je receus le brevet de la propre main de Monseigneur le Cardinal le 29° de Novembre. » (Fr. 9637, f° 18).
(3) Voici cet exorde :
Erunt signa in sole, &c.
Lucge 21.
Sire, Vn philosophe très ennuyé des larmes d'Heraclite blasmoit autrefois la nature de luy avoir donné des yeux parce qu'il n'en vsoit que pour pleurer sur les malheurs et les desordres de la nature mesme. Or si ce blasme, Sire, avoit quelque raison, et si ce reproche étoit juste, je crains bien qu'aujourd'huy ma langue ne desplaise à Vostre Majesté, et que ma bouche ne luy soit importune autant & plus que les yeux
de son sermon. Sa comparaison empruntée à. saint Jean Chrysostôme, « d'autant plus solide qu'elle est fort familière », c'est-à-dire que la vérification en est à notre portée et qu'elle est tirée d'un fait d'expérience, est un morceau excellent. Il est vrai qu'il le fait acheter d'abord par des détails d'érudition sur la lampe du Panthéon ; mais ne déclare-t-il pas qu'il doit ces renseignements aux Saints Pères, à saint Augustin et à saint Isidore de Séville? Cependant au lieu de nous plaindre qu'il n'ait point su toujours heureusement choisir, recueillons ce qu'il offre de bon, si mélangé soit-il.
Pense donc et repence, dit S* Grég-oire en ses Morales, à la frayeur de ce sanglant bureau (1), frayeur et crainte si extrême en mes ressentimens, que tant s'en faut qu'a lors j'aie l'assurance et le courage de le voir, que dès maintenant je
d'Heraclite, puisque paroissant en ce lieu chargé de vos biens faicts, au lieu des compliments et des actions de grâces dont je devrois les reconnoistre, « je ne vous dois souffler que la peur k la crainte », en vous représentant les funérailles de toute la nature & la triste condamnation des ennemis de Dieu, lors que luy mesme sera juge en sa cause.
Entretien mal plaisant m ûs inévitable en ce jour de frayeur auquel V. M. n'entend jamais et n'attend (*), je m'assure, autre salut de ses prédicateurs qu'im tragique echaut [écho) qui fait trembler et qui faict fendre les voûtes de nos temples au bruit du jugement dernier; jugement de rigueur où nous n'avons aucune grâce à espérer du fils de Dieu, lors qu'il sera tout rayonnant de gloire en son lict de justice.
Mais maintenant qu'il est encores sur le trosne de son Amour, sur ceste croix où il noas tend les bras, & nous ouvre le cœur, c'est là que nous pouvons encores trouver faveur auprès de luy et de sa saincte Mère, dont les regards solicitent desjason assistance et les lumières de son fîlz pour le succès de mon travail qui ne peut mal finir si je le commence soubz la conduite de ceste Vierge glorieuse que je vai reclamer me jettant à ses pieds en lui disant ainsi que l'Ange : Ave (Fr. 9637 f° 18).
(1) Bureau est le mot propre en ce temps-là pour tribunal.
(*) Ces allitérations plaisaient fort à cette époque, (Cf. p. 177' et 182'.)
meurs de le prévoir (1), et mon esprit considérant quelle doit estre la majesté de nostre juge et la sévérité de sa recherche, se replie en luy mesme et voudroit bien en ses estonnemens, « au lieu de rechercher ces tragiques mistercs », se chercher lui mesme et ne se trouve point (2).
Souhait plain de raison, mais inutile parmi les lampes et les esclairs du Fils de Dieu, qui respandront des lumières si vives qu' a lors les plus subtils manqueront d'artifice pour se cacher de luy, lampes mortelles et funestes esclairs puisqu'apres avoir servi à Texamen de nostre vie « nous les verrons fumer aux pieds de nos tombeaux » pour esclairer la honte de nos supplices immortels. Et ce prodige sera le comble de nostre desespoir que, comme au rapport d'Isidore et de S^ Augustin, jadis au Panthéon le feu des lampes s'entretenoit sans huile par une pierre qu'on nommoit asbestos (3), ainsi pour lors l'examen du Sauveur sera sans traict d'amour, sans pitié, sans mcrcy & ni aura point d'huile en ceste lampe (4), mais une pierre seulement, c'est à dire qu'a lors le fils de Dieu, dur comme un roc, esclairera sans compassion & sans miséricorde jusques aux imperceptibles de nos âmes, j usqu'aux atomes de nos vies pour mieux fonder l'arrest de nostre mort, et a dessain « négligeant le soleil, la lune et les estoiles » qui pourroient estre ses flambeaux, il usera des lampes pour regarder de plus près aux circonstances de nos œuvres, pour en examiner jusqu'aux moindres deffauts, à raison de quoi il nous menasse de les porter dedans Jérusa-
(1) Encore les allitérations déjà signalées. (Cf. p. 176'.)
(2) On se rappelle ici la métaphore des. Stances à Duperrier : Est-ce quelque dédale. . .
(3) Ms : Arbestos.
(4) Cohon affectionne cette image, témoin cette phrase de sermon de 1626. u Esaye souhaite que J. Ch. esclaire comme une lampe Su non pas comme vn foudre : quasi lampas accendatur, raison, dit S* Bnsile, parce que la foudre s'allume des vapeurs de la terre, au lieu que la lampe s'entretient d'huile eten nourrit son feu. Telle a este la différence du Fils de Dieu en 2 divers estats du monde. Car en l'ancienne loy il s'embrasoit comme un esclair et un carreau, mais d'un feu de cholere par les péchés de l'homme comme par des vapeurs : Ascendii fumus in ore Sec. Voulez vous rien de plus formel? Mais aujourd'huy dans la nouvelle il s'entretient de l'huile de sa miséricorde. »> iFr. 96i0, f° 24.)
lem, n'en ayant pas besoing pour voir la confusion de Babilone : Scrutabor Jérusalem in lucernis.
Je dis en un mot qu'il examinera les consciences les plus nettes & n'y aura peau d'ermine si blanche qu'il ne trouve mouchettée de quelque tache noire, point de froment si net qu'avec le crible il n'y trouve de la poussière, point de beauté si accomplie « qui dedans son esclat ne porte quelque ride», « et ride que le fard ne pourra plus cacher », que le piastre & le masque ne pourront desguiser, car u a lors tout se verra sans voile, au naturel », « tel qu'en offect il est aux yeux de Dieu », (f et non pas tel qu'il semble au jugement des hommes. » A raison de quoy (1), outre « les lampes qui luiront devant le filz de Dieu » et les esclairs qu'il portera dans ses regards, « son throsne, dit David, luira comme un soleil » : Thronus élus sicul sol.
Excellente raison qu'on rend S. Chrisostome et d'autant plus solide qu'elle est fort familière. En hyver, dit ce Père, s'il arrive qu'il neige, tout est couvert d'un rideau et d'un voile trompeur, qui décevant nos yeux enveloppe nos esprits en leur mesconte et leur fait juger toutes choses à faux. Une couche de fumier nous semble alors un parterre de fleurs, une cabane de berger passe par un chasteau, une vieille mazure peut estre prise pour un Louvre & un palais royal, parce qu'alors la neige couvre tout & sa blancheur desguise tout. Mais, le printemps venu, le soleil commence de la fondre, et nos yeux détrompez, nos jugemens désabusez voyent à nud et recognoissent sans erreur le naturel des choses qu'une robe estrangere leur faisoit mescognoistre. Alors ce qui sembloit estre une palme se trouve un saule ou un ourmeau, et ce que nous prenions pour une statue de bronze ne paroist estre qu'une souche et un tronc vevniolufsic), de sorte que par les rais du soleil tout se descouvre et est de plaine veue selon son estre, sa nature et sa forme. Or c'est ainsi, dit S* Jean Chrysostonie, que chacun en ce monde pratique mille ruses pour se mettre à faux poids et à faulse mesure, et par dextérité chacun couvre si bien son jeu qu'il fait passer ses larcins pour sacrifices, ses concussions
(1) Notez la monotonie des formules, ot surtout l'enchevêtrement de la phrase, jamais terminée et toujours rattachée à la précédente.
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pour entregent, ses usures pour charités, ses médisances pour de[s] discours sans fiel Se pour des simples gentillesses. Tel d'entre nous dont Tame est aussi noire que l'habit « faict le réformateur et nous semble un apostre » parce qu'en ceste vie la neige blanchit tout, l'apparence desguise tout et nous peut abuser, comme souvent un architecte, dit Rupert, trompe nos yeux en la surface d'une muraille que son art enrichit nous la faisant juger autre qu'elle n'est pas, pour une couche de marbre en une feuille d'or qui en couvre le piastre. (Fr. 9637, f» 20 v° à fo 21 v°).
Il ne faut point trop médire non plus, bien qu'il y ait encore ici un appel aux institutions grecques, de ce passage dont l'application ne manque pas d'ingéniosité.
... « Je puis bien dire aussy que le Sauveur du monde » « esteindra le soleil, la lune et les estoiles » au jour du jugement, pour déclarer à tous les hommes qu'a lors il n'y aura plus de grâce à prethendre pour eux.
A propos de quoy je me souviens de ceux qui ont escrit que dans la Grèce un cappitaine sommant une ville assjégée avoit coustume d'allumer un flambeau et le mettre en veiie à ceux qui deffandoient la place, les assurant que pendant qu'il duroroit, ils pouvoicnt espérer traictement favorable, mais que venant à deffaillir il n'y avoit plus de composition a demander pour eux. <( Et de là je conçois que le Sauveur du monde » esteindra le soleil et toutes les lumières du ciel au jour du jugement pour oster aux pécheurs toute espérance de pardon. Et ce .n'est pas un songe de ma teste. C'est un mot de l'Evangile dans le 9« de S^ Jean. Venlet vox, Sec. Le temps arrivera au quel nos satisfactions ne seront plus de mise, on ne tiendra plus compte de nos œuvres et nostre pénitence n'aura plus de vertu. Les reprouvés ne trouveront en J. C. ny des oreilles pour escouter leurs plaintes, ny des yeux pour leurs larmes, non pas mesmc un cœur pour le sentiment de leurs suplices, parce que les flambeaux seront esteins, la nuit sera venue
En l'horreur de laquelle, les criminels ne seront esclairez que pour voir la face de leur juge redoutable par les embrazemens du monde, « par les convultions du ciel et de la terre »,
par l'impression de sa Croix encore teinte de son sang, qui paroistra miraculeusement en la transparence des nuées... (F° 23 v°).
D'une oraison funèbre de Dom Thadée Barberini, préfet de Rome, composée hâtivement sur la fin de 1647, il y aura à détacher une page superbe et de grande allure, atteignant l'éloquence vraie. N'y empruntons maintenant qu'une comparaison. Tirée des choses de la peinture, auxquelles revient assez souvent notre orateur (1), elle a le mérite, à la place qu'elle occupe dans l'éloge funèbre, d'amener la péroraison qui ne manque pas de grandeur. Je la cite ici surtout pour la rapprocher d'un passage analogue, au début de l'oraison funèbre du cardinal de Richelieu, « archevêque et comte de Lyon », prononcée le 25 juin 1653.
... Quand vn peintre faict un tableau, il faut pour le finir coucher un trait après un autre et le conduire lentement à sa perfection. Mais s'il arrive par malheur qu'un de ses ennemis trouve son hastelier ouvert, il peut prendre une brosse et l'abreuvant des couleurs mesmes qu'il trouve sur le marbre, il peut, d'un coup de main imperceptible et aussi viste qu'un esclair, perdre un ouvrage de six mois, effaçant une figure qui aura cousté beaucoup de peine et de travail à ce pauvre artisan.
Or, n'est-ce pas, dit saint Bernard, le succez véritable et ordinaire de la vie? Sont-ce pas les issues de toutes nos félicitez ? Chacun de nous sçait bien que les commencemens et les progrès en sont pénibles, mais que la fin en est tousjours précipitée. Beaucoup de temps, plusieurs années ont achevé ce prince dont tous ces feus nous descouvrent les cendres. A longue haleine, il a fini sa course glorieuse, de marche en marche, de degré en degré où je vous l'ay représenté, il a veu Rome, sous son gouvernement, l'Italie sous ses pieds, l'Eglise
(1) L'exorde cité, p. 100', du panégyrique de saint Louis, par forme de compliment à la reine, affectait déjà cette métaphore du portrait, mais beaucoup moins heureusement. (Cf. p. ilS\)
universelle sous la puissance de son frère (1). Il est devenu prince et à longs traits il s'est acquis « ces tiltres esclattans, ces dignitoz sublimes », ces hautes alliances, « ces superbes palaix, ces jardins enchantez », » ces meubles précieux, ces revenus immenses» qui ont finy son establissement, mais sa fortune lentement [acquise], à l'heure a disparu comme un tableau qu'un coup d'esponge a effacé imperceptiblement ». (Fr. 96 iO f. 37).
Si ce beau passage, qui se continue du reste dans le même ton, et grandit encore (2), n'est point précisément de la causerie familière, celui qu'on va lire, de 1653, beaucoup moins bon et plein d'excuses d'une fausse modestie, s'en éloigne en quelque sorte davantage ; aussi conviendra-t-il de revenir quelques années en arrière pour chercher dans un sermon prêché plus de dix ans plus tôt un exemple plus topique.
. . . Mais quand je considère que je suis en ce lieu à dessein de louer celuy que tu regretes, cet ange humain, ce cardinal sans pair, dont tant de bouches d'or, tant de rares esprits, tant de testes à mithres sont maintenant les paranymphes par tous les coings du monde, avec douleur je me voy sur le point de luy faire un outrage, au lieu de le louer, affoiblissant son estime et le récit de sa vertu, « que la langue d'un homme ne peut mettre à son prix. »
11 est vray neantmoins qu'en la peinture un seul portraict demande bien souvent le travail de deux mains différentes «Se que le maistre après avoir couché les proportions et les traicts du visage laisse les draperies et les habits à fère (sic) à ceux qui sont encores aux rudimens 8c aux principes de son art. Et à ce compte il me suffit de dire que si je prens aujourd'huj le pinceau pour travailler sur l'image d'un homme en qui nous avons veu comme un extrait et une image de Dieu mesme, j'entreprens seulement de servir de
(1) Il était frère d'Urbain VIII.
(2) La péroraison de cette oraison funèbre sera publiée dans l'étude sur Cohon. (Cf. plus haut, p. 1731)
second à tous ces peintres excellens qui s'exercent en divers lieux à le pourtraire au naturel, et qu'en un mot ce s^ prélat qui reçoit ailleurs les traictsetles rehauts (1) de sa beauté de tant de bonnes mains, n'attend rien de la mienne que la façon d'une robe sans ornement, dont je vays prendre les longueurs et la mesure sur luy-mesme, « le cherchant dans le ciel aux pieds de Jésus Christ » & de sa saincte mère qu'il faut advant tout saluer, luy disant comme l'Ange : Ave. (Fr. 9637, f° 39.)
Parmi les fragments de sermons conservés dans les cahiers de Cohon, voici un passage, certainement postérieur à 1645 (l'exorde renvoie à un sermon de cette date) et qui, bien que prêché devant la reine, mais dans une paroisse de Paris, offre un passage d'un ton très populaire et très pratique. Le sujet du sermon est indiqué par ce titre latin : De Christo ut législature.
Geste paroUe (je suis chrétien, chrislianus sum) faisoit, je ne dis pas seulement la gloire, mais je dis plus la joye et consolation des premières et des principales âmes du christianisme, alors qu'elles estoient déchirées sur les roues et bruslées dans les flammes, et dans les flammes et sur les roues, exultabant laetUia inenarrabili , dicentes christianus sum... Si pour cela il y avoit à souffrir, escoutés Jésus- Christ qui nous dit : Beali erilis cum oderint vos propler nomen meum, nomen vestrum, nomen bonum. Ce nom glorieux est bon, ce n'est pas d'estre riche ou sçavant ou puissant, mais c'est d'estre chrétien.
— Mais vrayment, ne le sommes-nous pas ? — Qui estes vous qui me le demandés? Si vous estes tel que je voids ordinairement les personnes du siècle, je vous responds hardiment et en face : Non, vous ne Testes pas, et desabusez-vous d'une estrange illusion et tromperie que j'ay veue sous le soleil. J'ay veu la pluspart des hommes persuadés que véritablement ils estoient chrestiens et se pouvoient vanter d'avoir embrassé la religion que J. C. a enseignée comme législateur, si seulement ils étoient baptisez. Cela est bon pour des enfans, posséder le ciel seulement sous tiltre d'heri-
(1) Ce mot doit être synonyme &q ornement ou rehaussement.
tage en qualité d' en fans ; si fil'd et haeredes; mais si vous avés l'usage de la raison, vous ne posséderés jamais le ciel comme héritage, mais seulement comme récompense et couronne, et pour cela il faut travailler et mériter, et au caracthère du baptesme adiouster les actions du christianisme. (Fr. 9641, f" 4.)
La fin de ce même sermon a les allures d'un véritable prône :
Aussy je prétends de conclure par une exhortation afin que vous ayés souvent en main le livre saint des Evangiles pour y apprendre la loy de Jésus Christ, et lises le souvent et si vous ne l'entendes pas en autre langue, ayés le pour le lire enfrançois — Oûy, mais nous serions des huguenots! — Que cette opposition (1) est fausse et vaine! Ce n'est la lecture de TEvangile, qui a fait le mauvais sens qu'il a donné à l'Evangile, mais c'est l'orgueil avec lequel il a leu l'Evangile, mais c'est le defïaut d'adhérer à l'Eglise Catholique selon laquelle il n'a voulu interpréter l'Ev^angile. Aduller sensus et corruplor Stylus. C'est ce qui infecte l'Evangile, hors de là il est saint.
Et je ne vous exhorte à l'avoir ni à le lire que dans les conditions d'humilité et sousmission à l'Eglise.
— Mais quoy donc ! ne faut-il point de permission pour lire l'Evangile en françois ? Je ne le pense pas, et quand il la faudroit, pourquoy ne la pas demander? Avez-vous pas des pasteurs et n'est-ce pas le bonheur de Paris d'avoir des pasteurs plus remplys de plus d'intelligence et de piété qu'il n'y ayt en aucun lieu du monde? Et si la modestie de celuy qui conduit cette paroisse ne m'imposoit un secret silence, que n'en pourois-ce dire? Demandés donc permission s'il en faut, mais Usés l'Evangile et ne vous couchés jamais sans avoir jette les yeux sur quelque page de ce livre de vie.
Senecque ne prenoit jamais en main les ouvrages d'un certain Sextius qu'en même temps il ne sentist quoique émotion et transport jusqu'à s'écrier : vere, liber est supra hominem. Cela est faux qu'un livre puisse porter un homme au dessus de l'homme. Cela n'est vray que du livre Saint de l'Evangile :
(1) Ce mot, au sens de objection, se rencontre assez souvent. Voir Nouveaux Sermons inédits, p. 276, l. 4.
supra hominem. C'est que Tauteur dont il contient les loix est Dieu [Ihid., f° 6).
Le P. Desmares, prêtre de l'Oratoire, véritable « rival de Bourdaloue » (1), a pleinement droit à une étude plus complète. Nous ne lui emprunterons ici, en attendant de mettre au jour un bon nombre de ses sermons heureusement conservés parles tachygraphes, que l'ample fragment d'un sermon pour le « deuxième mardi de Carême ». C'est à S. André des Arts, le mercredi 13 mars 1647, que Desmares, d'après un des sermons recueillis dans la collection de la bibliothèque Mazarine citée plus haut (2), adressait à son auditoire ces enseignements apostoliques.
Voilà pour le sacrifice ; passons à Tauniosne. Saint Augustin, (serm.35 sur S. Luc; dict que plusieurs de son temps entendoient mal ces paroles du Filz de Dieu : Facile vobis amicos de mammona iniquilalis; faictes-vous des amis d'un bien d'iniquité, et qu'ilz y voyoient qu'il estoit permis de ravir le bien d'autruy et d'en faire des aumosnes aux pauvres. [Non, répond-ilj mais soulagez-les des biens que vous vous estes acquis par vos justes travaux. Voicy la comparaison qu'il apporte pour vous faire comprendre cette vérité. Si toy, qui es riche et puissant, tu te plais à opprimer un pauvre homme, et à luy ravir ce qu'il a de bien, et qu'il s'en aille trouver un juge à qui il déclare toute son oppression, si le juge t'oblige à paroistre devant luy, s'il te prend à party, tu le prendras en secret, et luy diras : Il est vray, j'ay faict tort à ce pauvre homme de cent escus; voilà cent francs pour vous ; faittes que tout aille bien pour moy. Est-il pas vray [que] si, cet homme ayant pris ton argent, venoit à juger ce procez en ta faveur,
(1) Voir Hist. crit. de la Prédicaiion de Bourdaloue, appendice P.
(2j Voir l'extrait cité à la p. 21. - Ms. 105G, f« 57 à 69 : « Sermon pour le troisiesme Jour de la première sepmaine de Caresme. Sur l'Aumosne, la Charité et Miséricorde. Par le R. P. Joseph Desmares, P[rcstre] de l'Oratoire. En l'Eglise de sainct André des Arts, 1647. »
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tu le hayrois et que tu le détesterois dans ton cœur. Ah ! dict sainctAugustin,nete vas pas figurer que Dieu soitde la sorte; Dieu n'a garde d'estre tel que tu ne voudrois pas cstre toymesme. Tu ne vois pas volontiers faire injure, et tu voudrois que Dieu souffrist les tiennes ! Ne sçais-tu pas qu'il est l'idée de toute justice, dont nous debvons tous avoir une parfaicte expression? Regardez, Zachée estoit Prince de la Synagogue, c'estoit un avare qui en avoit ruiné plusieurs pour contenter son avarice. Sy tost que le Filz de Dieu fust entré en sa mai- .son, il condamne la moitié de ses biens aux pauvres pour racliepter ses iniquitéz, et de peur qu'il ne fust trouvé injuste en faisant cette aumosne, et qu'on vint à croire qu'il ne donnoit pas du sien, il condamne l'autre moitié de ses biens pour faire restitution à ceulx qu'il croyoit avoir ruinez. Qu'est-ce que le Filz de Dieu nous veult dire, nous représentant cet homme dans l'Evangile ? Il veult dire aux riches qu'en quelque manière qu'ilz possèdent leurs richesses, ce ne sont que des iniquitéz. Car s'ilz en retiennent l'amour dans leur cœur, ilz sont iniques : s'ils les acquièrent, c'est par iniquité.
O ! ne me venez pas dire : je fais de grandes charitéz, je nourris des familles toutes entières. — Vous vous trompez : vous pensez donner, mais vous ne donnez pas, parce que donner à un et oster à cent, ce n'est pas faire charité. Ouy, je le dis, ayant ravy le bien d'un pauvre, quand tu donnerois tous tes moyens par aumosne, si tu ne luy rends pas, tous ces moyens sont perdus : Adliuc ialia opéra non diligit Deus. lussit clare de ttio, non de alieno, dict sainct Augustin ; Dieu n'ayme point de telles aumosnes : il t'a commandé de faire charité aux pauvres de tes biens, et non pas du bien d'autruy.
La quatriesme condition de l'œuvre de miséricorde est la quantité avec laquelle elle doibt estre faitte, c'est-à-dire avec abondance et largesse et non pas avec retenue. Car s'il n'estoit question que de faire l'aumosne pour aller en paradis, tout le monde seroit sauvé. Mais il est question, en la faisant, de sçavoir d'où et combien il en fault faire. C'est pourquoy, donnézmoy audience. Vous sçauréz donc que la mesure de l'aumosne se doibt prendre de deux principes : le premier, de l'indigence et de la nécessité du pauvre, qui- peuU estre telle que toute sorte de personnes riches ou médiocrement riches sont
obligez de contribuer des choses qui leur sont nécessaires pour Ten relever. Je n'entends pas nécessaire ce avec quoy vous estes obligez de vivre, parce que personne n'est obligé de se refuser les choses nécessaires pour la vie affin de les donner à un autre, mais par les choses nécessaires pour la vie, j'entends celles sans lesquelles nous ne sçaurions vivre commodément. Je dis que vous estes obligez de soulager le pauvre qui est indigent de ces choses qui vous sont necescessaires : autrement vous n'aymez pas le pauvre qui est le membre de Jésus-Christ. Par exemple, je suis un homme de mestier, j'entretiens mon trafîcq : je suis à table, je scay que mon prochain est malade, qu'il prendroit plaisir à gouster quelque partie de mon potage, à manger quelque peu de ma viande. Je suis obligé de luy en envoyer, dans une moindre nécessité pour en soulager une plus grande, par ce que je n'en ay pas sy beçoing que luy, et si quelque pensée vous vient à la traverse qui vous destourne de faire cette action, ilfault que la foy vienne là dessus, dict S* Thomas, qui vous persuade vivement que quiconque donne l'aumosne au pauvre n'aura jamais besoing de rien : qui dal pauperi, non e.gehit. Quoy ! tu crains de diminuer ton patrimoine en donnant l'aumosne 1 Cela est-il jamais arrivé à personne? Tu as peur de mourir de faim, en nourrissant les pauvres de ton bien ! Te defïie tu de la puissance de Dieu ? Ne sçays-tu pas que le prophète Elye est repeu dans les desertz par le moyen d'un corbeau, dont Dieu se servit pour luy porter du pain ? Ne sçays-tu pas que tandis que Daniel prie Dieu dans la fosse aux lyons, il luy prépare à disner?Ettu crois que, faisant du bien aux pauvres tu manqueras de pain ! Modicae fidei, quare dubitas ? C'est la doctrine de sainct Thomas en la 2"^^ de la 2 ; question de l'aumosne. Il en faict un article tout entier.
La seconde règle d'où nous debvons prendre la mesure pour bien faire l'aumosne, c'est que ce n'est pas seulement l'indigence du pauvre qui nous y doibt obliger, mais c'est l'abondance de vos richesses. Car ceux qui en ont plus, ceux-là sont plus obligez d'en donner. C'est là le sens littéral des paroles du Filz de Dieu dans l'Evangile : Quod superest, date eleemosinam, et omnia adiicientur vobis. Le vénérable Bede interprétantces paroles dict : Vous estes tous pécheurs devantDieu ; vous avez un reste à faire pour trouver miséricorde auprès
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de luy, faictes-le. Et qui est ce reste, dict saint Tliomas? Tout ce qui est au delà du nécessaire. Ouy, mes frères, selon les richesses que vous possédez, car c'est le vray sens du texte qui dict : secundum quod habes, vous avez des restes à bailler aux pauvres : quod superesi, date eleemosinam. Le précepte du Filz de Dieu est confirmé par celuy que le bon homme Tobye a donné à son filz : Ex substanlia tua fac eleemosinam, luy dict-il, et noli f'aciem iuam averlere ab omni paupere : fais l'aumosne de ta propre substance, et ne destourne point ta face de dessus aucun pauvre. lia enim fiet, ut non Deus faciem suam aveiiat a te ; faisant cela tu obligeras Dieu de ne point destourner sa face de dessus toy. Ut poteris, ita tribue : si tu es abondant en richesses fais de grandes aumosnes, mais si tu n'es pas bien riche, au moins ce que tu donneras donne-le volontiers : Datorem enim hilarem diUgit Deus. Quoy qu'on donne peu à Dieu, dict sainct Paul, il est content, quand on luy donne de bon cœur. Si bien que vous voiéz par là que qui a beaucoup de bien doibt beaucoup donner, parce qu'il a beaucoup de superflu. Or la loy de nature nous oblige à ne pas employer nostre superflu à avoir des carosses dorez, des laquais, des pages et une infinité de choses qui nous sont inutiles. Cette loy est appuyée sur deux puissantz fondemens : Le premier, c'est la Providence de Dieu qui gouvernant toutes choses n'a pas voulu que l'un fust riche, l'autre pauvre, sinon pour faire en sorte que le pauvre fust soulagé par le riche, et le riche sanctifié par le pauvre. Le second fondement, c'est l'exemple de la nature, laquelle, dans l'usage qu'elle faict des viandes, en faict ce qu'il fault pour la réparation des forces, laissant le reste de l'aliment pour servir à la conservation de l'espèce, car, disent les Philosophes, Semen est de superflue alimenti. Si bien que quand vous avez pris ce qui vous est nécessaire dans vos richesses, vous ne pouvez pas convertir le reste au jeu, ny en des despenses vaines <&• inutiles, mais vous estes obligez de l'employer au soulagement de ceux à qui Dieu ne [pourvoit] (1) pas par luy-mesme, mais par vos charitéz. Vous debvez employer le superflu à retirer vos frères
(1) Ms : no prévoit... et c'est sans doute le mot prononcé, le verbe prévoir s'employant comme pourvoir et prévoyance comme pourvoyance.
dubesoin,L>' et de la nécessité. Neantmoins, remarquez que ce nécessaire ne consiste dans un poinct de mathématique parce que, selon vos conditions, ce nécessaire est grand ou petit.
C'est pourquoy il est très nécessaire de régler ce que vous debvéz donner, parce qu'il est très difficile de sçavoir vostre reste. Il est très malaisé de dire quelle chose est un péché mortel dans les œuvres de miséricorde. Pour le sçavoir, il en fault appeller au conseil de la charité de Dieu, et non pas au conseil de la cupidité du monde. Neantmoins, sçachéz qu'il y a peu de gens qui ne pèchent en cela damnablement, assavoir pour ne pas donner l'aumosne selon leur puissance ; ce qui vient de ce que la vanité du monde leur persuade mille choses, ausquelles ilz se laissent emporter^parce qu'ilz ayment mieux paroistre civilz et pompeux dans leurs deapences devant le monde que de paroistre miséricordieux à Tendroict des pauvres devant [DieuJ (1). Malumus ia dispensationibus nostris coram mundo esse civiles, quant coram Deo esse miséricordes, dit Hugues de sainct Victor. Ah ! dict sainct Augustin, la nature est contente de peu de choses, mais la volonté, la volupté, lacoustume viennent après elle, qui adjoutent beaucoup de choses dont elle n'a pas besoing (2). C'est pourquoy il nous exhorte, au commentaire qu'ilafaict sur le psalme 147°, de nous estudier principalement à contenter en nous l'œuvre de Dieu, et non pas celuy du monde. L'œuvre de Dieu, c'est nostre ame : quaente, fralres, quod sufficit operi Dei non quod cupidilali vestrae. Anima opiis Dei est; quaerile ergo quod isli sufficit.
Il luy fault peu de chose : deux deniers seulement suffirent à la veuf ve de l'Évangile ; peu de chose suffiront à nostre corps et à nostre âme. Mais apprenez, dict sainct Augustin, qu'après cette suffisance, ce qui est de superflu n'est pas à nous : il appartient aux pauvres, en sorte que le retenant chez vous, vous retenez le bien des pauvres : Superflua divilum, necessaria sunl pauperum. Ergo res alienae possidenlur, cum siiperfiua reiinentur : multa autem superflua habemus si necessa-
(1) Ms : devant le monde : malumus...
(2) Cette pensée est souvent appelée par Bourdaloue. Voir A^ S. inédits, p. 370^ et Sermons choisis, p. 272\
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via quaeramus. Mais qui vous oblige ù le retenir? C'est un démon qui vous faict estimer nécessaire ce qui ne l'est pas. Est-ce pas ainsy que vous partagez vcstre bien? Voilà, dictesvous, mon patrimoine dans ce coftVe : il n'y fault pas toucher, on ne sçait ce qui doibt arriver. 11 fault que le reste serve pour les affaires domestiques : il fault tant de despence pour rendre ma maison dans l'honneur, tant pour la pompe d'un tel voyage ; il fault tant de muletz pour la fatigue des champs et tant pour traisner delicateusement {sic) dans la ville ; nous avons besoing de tant de chevaux pour atteler nos carrosses, dont la despence des boucles surpasse quelquefois les habitz des Maistres ; il nous en fault tant pour monter, tant pour nos amys. Que diray-je de ce grand nombre de valetz inutilz qui enflent le train de cette pompe ? Après cela, il fault avoir une maison à la ville, une autre aux champs, meubles d'hyver, meubles d'esté : ce qui empêche que vos richesses ne peuvent pénétrer jusques aux pauvres. Car au lieu de croire que vous avez quelque chose de superflu, il se trouve que vous n'en avez jamais assez. Et certes, c'est un miracle de voir comme vous pouvez fournir à l'excès de vostre vaine gloire ; car, vbi amhitur, vbi voluptns dominalur, nihil superfluum est, imo non sufficil : là où la pompe et l'ambition domine, bien loing d'y avoir du superflu, on en a jamais assez.
Et tu ne crains pas le jugement de Dieu! Tu n'appréhende point sa cholere! 11 est vray, il n'y a point de superflu à ta cupidité, ce n'est pas un superflu pour toy que d'employer cent mille francz pour orner ton jardin d'un jet d'eau, et pour embellir ton bastiment. Ce n'est pas un superflu d'achepter un lict cinquante mil escus, comme si tu estois moins à ton ayse sur un médiocre que sur celuy la. Que diray-je de cette fureur de perles et de diamants qui tient aujourd'huy lesespritz captifs et dans la géhenne ? Quelle honte est-ce d'employer cent mil francs à un cabinet! Quel moyen après cela d'avoir quelque chose de superflu! Comment pourréz-vous accomplir le précepte du Filz de Dieu, qui dict : Si tu as beaucoup, donne beaucoup, puisque tu n'as pas assez pour satis faire à ta malheureuse cupidité. Les luths d'or et les vases d'argent desquelz tu te sers mesme pour recevoir tes excrémentz, les sumptueux ameublemens, cette pompe esclatante, tout cela faict que les cris des pauvres ne sont point entendus dans ta maison. Cela
estant ainsy, trouvez-vous estrange que Jésus-Christ ayt dict qu'il estoit impossible qu'un riche puisse entrer au royaume des cieux? Les Pères ont raison de l'asseurer, et cette impossibilité est tirée de ce qu'il leur est très difficile de dispenser comme il fault les facultéz que Dieu leur a données, comme je vous feray voir dans le discours du mauvais riche (1). ...Comme il n'y a rien d'exécrable comme un homme qui faict de son abondance la misère des pauvres, aussy n'y a[t]il rien de plus agréable devant Dieu qu'un homme qui faict ruisseler des ruisseaux intarissables de biens faitz de ses mains dans celles des pauvres. J'ay veu une maison (2) où les veufves trouvoient leur retraicte, où les orphelins avoientleursupport, où les pauvres assiegeoient le feu de la cuisine, où tous les domestiques estoient obligez de faire des œuvres de miséricorde, à laquelle prennent part ceux mesmes qui l'exécutent autant que ceux qui la font. Jay veu ce que je vous dis, et en le voyant en ay pleuré de joye, et ay dict en mon cœur : « O !
(1) L. c. f'^ G2-65. Notons au passage ce renvoi à un autre sermon. Celui du » mauvais riche, » dont nous avons cité plus haut quelque chose (voir les p. 17 et suiv.), comporte en effet « l'immiséricorde à l'endroit de leur prochain ».
(2) Il s'agit évidemment de Liancourt. C'est là que devait mourir, âgé de quatre-vingt-sept ans, le P. Desmares, qui s'y retira lors de son second exil. La charité et la bienfaisance bien connues des Liancourt et le règlement de leur maison répondent exactement à ce tableau. Cf. Sainte-Beuve, Purl-Royal. [i. V, 5« édit., 1888, p. 43). Il y avait cependant dis jardins et des jets d'eau célèbres dus à l'esprit inventif de la duchesse, et chantes par Rapin et La Fontaine. Ces embellissements pratiqués pendant les dix-huit ans de lutte patiente par laquelle M^^^ de Liancourt reconquit et convertit son mari, n'empêchèrent pas les institutions de charité de prospérer sur cette terre. Encore se reprocha-t-elle « d'avoir trop orné son exil » [IbicL, p. 49). On sait que M°^^ Legras (Louise de Marillac) avait fondé à Liancourt une de ses institutions charitables, et bon nombre de ses lettres sont datées de Liancourt. Il est, entons cas, fort intéressant pour l'histoire de la chaire de recourir, quoi qu'en puissenfpenser de bons esprits, aux tachygraphes qui nous livrent ces sortes de confidences. Même lorsqu'il s'agit de prédicateurs dont les sermons ont été publiés, suivant la conception qu'on se faisait alors d'une édition, les « copistes » seuls nous ont conservé ces détails. Pour Desmares, il y a plus, car ce que nous retrouvons de lui dans les recueils du temps est de l'inédit pur.
que c'est une chose admirable que d'un riche (1) dans lequel la charité a donné le reiglement à ses biens ; car comme une eaûe venant à se grossir par la rencontre d'une autre ne se pouvant tenir dans son lict, se desborde, s'en va rendre toutes les campagnes des environs fertiles, de mesme il ne fault qu'une personne riche pour rendre tout un pays heureux, si ce n'est que l'avarice arreste le cours de ses bénignes influences.
Retenez donc que les quatre conditions de l'aumosne sont telles : premièrement, c'est qu'il la fault faire, poussé par le motif de Jésus-Christ, secondement, c'est qu'il doibt suivre le changement de vie pour rachepter les pechéz passez, car si vous dictes : je ne peux rompre avec le monde, parmy le mal que je fais, je fais quelque bien, vous vous trompez : peccala tua peribunt, et tu cum illis, dict sainct Augustin. La troisiesme est qu'il l'a fault faire de sa propre substance, et des justes travaux de ses mains. I.a quatriesme, c'est de la faire largement et abondamment si vous estes abondant en richesses.
Si vous pratiquez ces quatre conditions, je vous asseure que vos aumosnes seront agréables devant Dieu, et qu'elles vous mériteront ses grâces en ce monde, en attendant la recompence de sa gloire en l'autre. Amen (2).
Il était malaisé d'abréger davantage la longue citation de Desmares. Pas plus que Bourdaloue, il ne prête aux exemples brefs ; leur texte à tous deux, par la manière même des développements, et peutêtre faute d'offrir des traits, des passages en saillie, ne se laisse guère couper. L'avantage au moins du dernier fragment mis en lumière est de nous laisser en plein sujet . de la familiarité, sans disparate aucune, sans excursion savante ou digression de polémique.
Nous pouvons donc oublier, pour ainsi dire, l'in-
(1) Cette formule archaïque est usitée surtout chez Bourdaloue dans l'expression savoir ce que cest que de, comme on l'a vu aux Nouveaux Sermons inédits^ p. 120-.
(2) Ibid. f° 67.
convénient de la place trop large confisquée au profit d'un exemple unique, qui nous interdit de plus nombreuses citations de traits familiers. Ceux que nous avons réunis suffisent à autoriser une conclusion. Rien ne serait plus facile que de les multiplier : Joli, l'ancien curé de Saint-Nicolas des Champs, à en juger par les extraits invoqués déjà ailleurs (1), Le Boux, dont nous produirons de nombreuses pages inédites, le P. Giroust surtout pour qui la familiarité vigoureuse est une des notes principales (2), auraient dû être invoqués.
Il faut achever pourtant cette trop longue excursion dans un domaine vaste et peu cultivé. Pour les exemples à tirer de Bourdaloue, soit dans l'édition, malgré les retouches de Bretonneau, soit surtout d'après les copies du temps, plus incorrectes et peut-être plus sincères, qu'on me permette de renvoyer aux sermons déjà publiés. (3)
Deux spécimens serviront de preuves. Le premier est éloquent dans sa brièveté. Il s'agit de la pénitence forcée et de « l'abandonnement des plaisirs » qu'opère la mort, et qui ne peuvent être méritoires.
Il faudroit qu'ils fassent libres, et le peuvent-ils être dans ce temps-là"? Vous me direz que Tun se fait par l'autre, et que l'on peut quitter la créature dans le temps qu'elle vous quitte ; et moi je vous dis que c'est un abus (4) ; car jamais la passion n'est plus forte que dans ce temps-là, et quand on relâche quelque chose, c'est parce qu'on voit une force majeure qui vous pousse l'épée dans les reins, et qu'ainsi, c'est quasi comme qui diroit qu'un chien mérite beaucoup
(1) Voir plus haut, p. 173'.
^2) Voir Le Plagiat dans la prédication ancienyie. Lille, 1900.
(3) Sermons inédits, Nouveaux Sermons inédits et Revue Bourdaloue^ passim.
(4) C'est-à-dire, que vous vous abusez.
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quand il abandonne un os que la crainte du bâton qu'il voit levé pour le frapper lui fait quitter (1).
Dans le second exemple, tiré d'un sermon inédit sur la Conversion de S^" Madeleine, conservé au manuscrit Montausier du Séminaire de Saint- Sulpice, il s'agit encore de pénitence différée. Voici en quels termes Bourdalouc presse son auditoire :
Étant tombés en disgrâce, il faut faire pénitence. Nous différons toujours de temps en temps. Mais quand est-ce que notre conversion se fera ? Nous terminons cent affaires ; il n'y a qu'à celle du salut qu'on ne pense jamais. Nous entassons péché sur péché; on ajoute toujours impureté à impureté, vanité à ambition. Nous voyons bien qu'il en faut sortir, et cependant nous consommons toujours l'ouvrage de notre réprobation. [A] en user ainsi, il y a témérité, et c'est un enchantement de croire qu'on pourra toujours se convertir. De m'étendre sur le temps, la grâce et la volonté que nous ne pouvons pas nous promettre (le temps nous surprendra, Dieu [insultera] (2) à la bizarrerie (3) de notre esprit de croire que nous consentirons toujours à la grâce) ; de montrer l'excès de la présomption en se promettant de croire que nous serons maitres nous-mêmes, que nous pourrons approcher ce qui a toujours été éloigné de nous et éloigner ce qui a toujours été proche de nous, quand nos habitudes deviennent plus fortes, que le démon nous tiendra plus que jamais sous ses fers, que nous irritons davantage Dieu, que nous le rendons plus irréconciliable pour nous, que nous endurcissons davantage sa miséricorde contre nous, que nous amassons un trésor de colère pour nous et que nous rendons notre perte plus irréparable : tout cela sont des pensées touchantes et qui vont jusqu'à la division de l'âme d'avec le corps : pertingens usque ad divisionem animae. Ces pensées touchent peu ou fort tard. Les biens à venir et de l'éternité,
(1) Sermon sur rimpénitence finale. Voir Revue Bourdaloue, l^'" janvier 1903, p. 28-.
(2) Ms : insistera.
(3) Ms : à la bijearrerie. -— Sur cette orthographe voir Nouveaux Sermons inédits, p. 136* et 304^
les peines de Tenfer, les jugemens de Dieu, tout cela agit fort lentement sur nous. Nous aimons à suivre le monde, ses belles compagnies, à suivre nos passions déréglées. Nous aimons à nous perdre. Patientiam habe in me, Domine. Dieu a de la patience pour nous et que nous manque-t-il pour nous convertir? C'est qu'il nous manque un peu de cette charité qui brûle les cœurs, échauffe les volontés et réduit en cendres les attaches criminelles.
Comme nous avons constaté dans Bourdaloue certains vertiges, pour ainsi parler, de cet étalage de l'érudition qui faisait un des traits notables de la prédication ancienne ; comme on rencontre chez lui, en maint passage les préoccupations de contro- , verse protestante qui signalent les œuvres de ses devanciers(l), pareillement on aurait peu de peine à relever, spécialement dans les sermons recueillis par les scribes, cette note de familiarité que les contemporains du reste lui reconnaissaient. Le mot de d'Aguesseau qui célébrait en Bourdaloue la c< popularité de l'expression » se retrouve, en termes non moins expressifs, sous la plume d'un contemporain. Dans un manuscrit rédigé vers 1675, écho des conversations recueillies par un homme de goût par malheur inconnu, on lit : « Le p. Bourdalou a de la facilité ; il est assez pur; il luy eschappe quelques fois des expressions basses. Il n'a rien d'élevé; il n'est pas sçavant ni exact. Il dit des choses communes nettement, utilement et populairement » (2).
M. Henri Chérot, rendant compte, dans la Revue Bourdaloue^ du commencement de ce travail, en pressentait et insinuait une des conclusions, bien
(1) Voir plus haut les p. 101 à 146.
(2) N. a. fr. 4333, f° 5, v°.
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qu'alors, pourrais-je avouer, elle ne fût pas mûre. « On reconnaît assez aisément, écrivait-il, que Bourdaloue n'a pas inventé le cadre matériel de ses discours, leur mode de division, leur forme extérieure. Mais avant lui les prédicateurs pèchent par c( étalage de citations bizarres, subtilité, recherches, mais surtout absence totale de composition. » Or comme il se distingue au contraire par l'art consommé et la logique parfaite de sa dialectique et de ses développements, il devient assez évident qu'il a considérablement innové. » (1)
Loin de moi la pensée de m'inscrire en faux contre cette observation. Sans doute plus d'une page du Bourdaloue des copistes offre certaines incohérences et des heurts de pensée qui ne sont point peut-être uniquement le fait du scribe, et pourraient bien refléter soit une défaillance de mémoire de l'orateur, soit un endroit de son sermon plus faible et moins fini, quelque chose enfin de ce que Bretonneau avouait péniblement travaillé à remettre en état, se proposant de « soutenir sur le papier la réputation de l'orateur qu'il éditait », telle qu'il l'a acquise dans la chaire. Néanmoins la part des tachygraphes et du prédicateur en ces responsabilités est trop incertaine pour donner lieu à des conclusions fermes. Admettons donc que l'éditeur n'est absolument pour rien dans l'égalité du ton ni dans la rigueur de logique, par suite dans le talent de composition sévère et régulière dont on fait le mérite saillant de Bourdaloue. Faut-il pour cela attribuer à cet orateur aussi exclusivement, aussi affirmativement que le comporte la phrase de M. Chérot, d'avoir
(1) Revue Bourdaloue, l^"" octobre 1902, p. 432.
innové en ce genre? L'absence totale de composition, dont j'avoue rencontrer de nombreuses traces, est-elle le fait de tous les devanciers de Bourdaloue? Il est malaisé de le penser. Un air ambiant, là aussi, régnait, dont Bourdaloue aura respiré l'influence. Qu'on lise en elTet une page des plus suggestives écrite naguère par M. E. Lavisse, dans l'article intitulé : Comment travaillait Colhert (1). La citer ici n'est point sortir de notre sujet, mais c'est montrer aussi comment il me semble excessif d'accorder à Bourdaloue le complet bénéfice de r « innovation » dans cet art de composer, art propre au siècle où chacun s'appliquait au soin d'écouter la raison, pour lui donner dans le jeu des facultés une place prédominante, sinon parfois exclusive : « Une des marques du XVIP siècle, c'est la recherche en toutes choses, — en religion, en politique autant que dans les lettres et les arts, — d'une méthode pour conduire les sentiments, les idées et les affaires. Ce goût de la méthode apparaît longtemps avant que soit ouverte la période classique, où il se satisfait pleinement. Saint François de Sales, l'abbé de Saint-Cyran, Malherbe, Richelieu, furent des méthodiques. Les conceptions religieuses, littéraires ou politiques, s'étaient éclaircies au sortir de l'universelle mêlée du XVL siècle. Cette lumière commençante faisait souhaiter la pleine lumière. Chacun voulait savoir ce qu'il faisait, pourquoi il le faisait, et l'expliquer aux autres; car on avait foi en l'efficacité de la démonstration et en la puissance de la raison. C'est pourquoi Descartes trouva les intelligences prêtes à le comprendre. Personne ne fut
(1) Revue de Paris, 15 nov. 1001, p. 344-351.
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plus de son temps et de son pays que ce philosophe qui semble opérer sur table rase, en un point indéterminé de l'espace et de la durée. Et même beaucoup d'hommes au XVIP siècle purent être cartésiens sans avoir jamais lu Descartes. La méthode était dans l'air du temps.
» Les documents politiques du XVIP siècle, — lois, dépêches administratives, dépêches diplomatiques, — en cela très différents de ceux du XVP, sont l'œuvre d'esprits méthodiques. Les hommes d'Etat, dans les fonctions les plus diverses, ministres des Affaires étrangères, ou des Finances, ou des Beaux Arts, ou de la Guerre, ou des Affaires religieuses, esprits d'inégale valeur, caractères très différents les uns des autres, ont ce trait commun, l'esprit de méthode, qui donne à leur physionomie une ressemblance fraternelle » (1).
Il est permis d'expliquer par une raison analogue cette sorte de parenté des orateurs, qui presque tous, à dater d'une certaine époque, sembleraient dépendre, sinon procéder de Bourdaloue. Le prédicateur en vogue a-t-il réellement fait école, ou n'aurait-il point plutôt été comme l'expression plus marquée d'un état d'esprit alors assez général pour donner l'illusion, à distance, d'une imitation voulue? En tous cas, sous le bénéfice de cette remarque, il me paraît excessif de faire à Bourdaloue une part tellement large dans l'influence exercée sur la prédication de son temps, que l'on en oublie, je ne dis point seulement les traces du passage de Bossuet en chaire et l'effet produit par son éloquence, mais l'action plus
(Ij Revue de Paris, 1. c. p. 344-346.
uniforme, mais aussi moins déconcertante des Le Boux, des Fromentières, des Mascaron, disons même des Biroat et des Lingendes. Partout, en effet, se constate un acheminement progressif vers une manière de prêcher plus régulière, moins intempérante, et en même temps plus pompeusement ornée, mais non sans une gravité sévère, dont témoignent, du moins par endroits, les sermons de beaucoup des prédécesseurs inconnus ou oubliés, pour ne point dire des précurseurs de Bourdaloue. Le P. Sénault, qu'on nommerait volontiers le professeur de rhétorique sacrée de la plupart des prédicateurs rappelés plus haut, dont bon nombre appartiennent précisément à l'Oratoire, serait, sauf les différences à maintenir pour nous garder de l'esprit de système, comme le Balzac de la chaire. Car Balzac, en dépit de ses défauts, sinon à cause et en vertu de ses défauts eux-mêmes, a fait faire, on l'a dit, une excellente rhétorique à la langue française.
Mais si cette action régulatrice est due en partie à Senault et aux autres esprits de ce genre, Bourdaloue, arrivant à son heure, n'avait donc plus à fournir tout le travail.
Aussi serait-ce exagérer sa part d'influence que de voir exclusivement, dans les spécimens de sermons recueillis ici, les différences qui les séparent, au point de vue de la composition surtout, des chefsd'œuvre de ce maître des prédicateurs.