LE TON DE EA PRÉDICATION
de Nantes, imprimée en septembre 1683 et publiée chez Dezallier (in-8 de 564 pages). Soulier, prêtre, et appliqué à la controverse, après avoir pratiqué déjà des discussions lorsqu'il était laïc, est traité par les auteurs protestants de l'époque avec le dernier mépris, et à les lire, on croirait avoir affaire à un misérable colporteur, sans aucune étude, s'improvisant controversiste. La dix-huitième des lettres pastorales de Jurieu (1) consacrée à réfuter « un acte faussement attribué au synode de Montpazier » (2) couvre d'injures « le Prêtre Soulier, l'homme le plus abandonné à l'esprit de calomnie... le plus' désespéré & le plus effronté menteur que le Papisme ait jamais nourri... » (p. 411).
Jurieu y invoque, comme s'il s'agissait d'un auteur inconnu de lui, manière habile de sauver son anonymat, son propre pamphlet en deux volumes, V Esprit de M. Arnaud (3), où « l'on faisoit en même
(1) Lettre (sic) / pastorales l addressées aux fidèles / de Frajice,/ qui gémissent I sous la captivité jde Babylone, etc.. (seconde édition, /A Rotterdam, chez Abraham Acher. . . 1686, in-12 de 468 et 121 p.
(2) Cette histoire du synode de Montpazier est relatée au long dans les Nouvelles ecclésiastiques de l'année 1679, fr. 23507. Cf. à la Bibliothèque de Sainte-Geneviève, les manuscrits 1474 et suiv.
(3) L'Esprit / de/ M"" Arnaud, / Tiré de sa conduite, k des Ecrits de luy 1 8c. de ses Disciples, particulièrement j de l'Apologie pour les Catholiques. I Onxv'dge où Ton trouvera quantité d'ob/servations & de pièces cuiieuses uti les a la connoissance de l'Histoire Ecclésiastique du temps. / Première partie. / A Deventer, / chez les Héritiers de Jean Colombius. / M.DC-LXXXIV-in-12 de 452 p. Seconde partie, 478 p. (Bibl. nat. D 24324). C'est dans la XX observation (t. Il ; p. 232-254) que se trouve tout au long l'histoire, parce que Arnauld dans ses Reflexions sur le Préservatif avait cité, d'après Soulier, le fait du Synode de Montpazier. Jurieu dans son libelle anonyme est bien plus explicite. On y lit au tome II, p. 250. « L'autre chose qu'il est bon que le public sçaclie, c'est l'Histoire de ce per-
tems, dit-il, une petite histoire des divers degrés par où a passé le Prêtre Soulier jusqu'à devenir Autheur, depuis qu'il a esté cordonnier ou tailleur à Paris, pour faire voir quelle créance on devoit
sonnage par laquelle il apprendra que cet autheur qui se met aujourd'hui sur le rang des Ecrivains du temps est un Autheur grave, digne de toute créance, comme l'on va voir ; car on reconnoitra qu'il doit avoir un grand fonds de capacité, que la naissance et l'éducation lui ont donnée. 11 a esté Cordonnier de profession, & en a exercé le mestier à Paris, sous le nom de Maitre Vivarets, demeurant dans la riiede Gevres. Les autres disent Tailleur, il importe peu. Cet homme s'attachoit fort à écouter les controversistes. A force d'écouter, il devint bientôt maitre en ce mestier. Par ce moyen il se fit connoitre à feu Madame la Duchesse de Bouillon, dont chacun connoissoit la dévotion & le zèle. Cette Dame l'envoya dans la Vicomte de Turenne pour faire des Conversions, & pour prêcher la controverse sur les bancs et sur les places à tous venants^ comme ont fait ce célèbre Coutelier & ce fameux Mercier (*) qui ont couru toute la France en qualité de Missionnaires Laïques. Voilà un triolet achevé, un Mercier, un Coutelier &: un Cordonnier. Nostre Cordonnier établi Convertisseur dans la Vicomte de Turenne, défioit tous les Ministres, & entr'autres il fit un défi à un Ministre nommé Boutin. Mais il ndt dans son traité qu'on ne lui citeroit ni Latin, ni Grec, ni Hébreu : car tout son sçavoir se réduisoit à quelques petits livrets de Missionnaires qui courent en langue vulgaire. Ses travaux ne produisant rien dans ce Vicomte, il s'alla jeter entre les bras de l'Evesque de Sarlat (**) qui lui donna une petite cure auprès de Sainte-Foi, à condition qu'il apprendroit autant de Latin qu'il en faut pour dire la Messe. L'Evesque à quelque tems de là quitta le Diocèse, Se vint à Paris pour solliciter un procès qu'il avait contre la Comnmnauté d'issigeac. 11 emmena avec lui le Curé autrefois Cordonnier; 8c parce qu'il avoit reconnu en lui cet esprit violent, cliicaneur k fourbe, que les Missionnaires ne manquent jamais de revestir, il lui fit faire au Conseil la fonction de Syndic dans les affaires concernant les Temples que les Protestants avoient dans son Diocèse. Il s'en acquitta si bien, que plusieurs Evesques lui ont depuis donné le même emploi. Cela lui donna de l'accès auprès des gens du grand monde : ce lui fut une occasion d'étudier nos affaires. Se. de s'en instruire. »
(*) Ne -serait-ce pas notre sieur Beaumais, rencontré plus haut p. 231'?
(**) Il s'agit ou de Jean de Lingendes ou de son successeur Mgr Sevin d'après les dates peu précisées ici. Cf. plus haut, p. 226-.
adjoûter aux récits d'un tel homme, qui ne devoit ses avancemens qu'à son esprit de missionnaire; c'est-à-dire à un esprit de violence, d'emportement et de fourbe contre les Reformés. Car voilà proprement l'esprit des Merciers des Couteliers et des Souliers, qui ont quitté leurs mestiers & leurs boutiques pom^ monter sur les bancs c^ pour courir la France avec les mémoires du P. Veron. »
Avouons néanmoins que Jurieu, qui, dès son premier ouvrage de 1684, connaissait et insinuait le désaccord entre le P. Meynier, jésuite et Soullier(l), se trouve plus documenté encore en 1686 et peut citer dans sa pastorale une longue Lettre de AL Le Fevre, Docteur de Sorbonne, à M. de M*** au sujet du sieur Soulier Prestre.
Le Docteur de Sorbonne y entre assez explicitement dans le récit des démêlés de Soulier avec son ancien maître (2).
(1) « Le Jésuite Meinier, qui depuis longtemps faisoit cet office de Syndic au Conseil contre nous au sujet de nos Temples, fâché de voir ce nouveau venu qui Temportoit sur luy en souplesses & en fourbes, en eut do la jalousie, et dans un livre qu'il fit imprimer peu devant sa mort, il le traita avec un fort grand mépris sans le nommer. 11 a avoué à quelques amis qu'il fut tenté de lui appliquer ce passage : kc sutor ultra crepidam.^^ {L'Esprit de M. Arnaud, l. c. p. 251).
(2) On y lit ces détails : « L'An IG81, le Père Mesnier, savant Jésuite choisi par le Clergé pour Agent gênerai & Conseil des Syndics des Diocèses de ce Roiaume, poursuivant la démolition des temples de la Religion P. R. bâtis contre la disposition des Edits, publia un recueil sur ces matières imprimé à Paris parle S'" Léonard, libraire du Clergé [*).
Durant cette impression le S'" Soulier tit paroître un petit ouvrage, où pour premier coup d'essay il accusoit ces syndics
(*) L'édition signalée ici par la lettre de Le Febvre paraît absente de la liste relevée par Je P. Sommervogel. L'ouvrao^e qui doit répondre à la description donnée ne se rencontre pas à cette date, et le dernier inscrit, de 1680: VEglise ro)naiiie recoanne, etc., est imprimé chez F. Muguet. Serait-ce une indication biblio^uraphique à si.uaaler au savant continuateur de cette belle o-uvre ?
AVANT lîorHDALori-: ;25t5
La cause du prêtre Soulier, attaqué à la fois par les calvinistes et par les catholiques, est-elle digue d'intérêt? Le contraire est fort possible, mais demanderait cependant, pour être prouvé, une enquête plus profonde. Tel qu'il est et sans avoir besoin d'être débattu, ce cas est instructif et révèle l'état d'esprit des parties adverses. On y peut voir un signe de la décadence de la controverse. Mais au lieu de tirer d'un fait particulier une conclusion aussi absolue,
d^gnorance, comme ayant souffert la conservation de plusieurs Temples qui dévoient estre démolis. Le Père Mesnier voiant que ce coup retomboit directement sur lui, se crut obligé de réfuter cette vision du sieur Soulier. Il emploie donc une vintaine de dernières pages de son livre à convaincre le sieur Soulier d'ignorance. Il les conclud par Taccuser de mauvaise foi, de calomnie, de personne qui sçail au plus lire Se écrire, & par le renooier à L'exercice de son prernier mestier. » Après avoir parlé du silence gardé par Soulier depuis 1()81 jusqu'en 1(386, qu'il attribue à la mort du P. Meynier (1682), Le Fevre ajoute : « Le P. Mesnier vivoit & il a cessé de vivre. Soulier lui doit ce qu'il fait dans ces matières d'Edits contre la R. P. R. qu'il vient de rebluter pour en ragouter le monde. Le Père Mesnier se servoit de lui comme de valet et de scribe, & il n'est pas le premier que de valet d'auteur est devenu auteur lui même. Les valets des médecins dérobent tous les jours les secrets de leurs maîtres. » ( Lettres pastorales, p. 422.) — Le Père Bernard Meynier, né à Clermont (Hérault) le 16 juillet 160i, entra au noviciat de la Compagnie de Jésus le 8 mai 1625. Après les exercices de régence communs à tous, il s'occupa spécialement de missions et de controverses. Il mourut à Paris le 12 décembre 1682. « Il avait été chargé par le prince de Conti, dit M. Pignot, de l'examen des prêches établis dans le Languedoc, et s'était signalé par l'ardeur de son zèle dans la Guyenne et le Poitou. )) (Un éoêque réformateur, Gabriel de Roquette, Paris, 1876, 2 vol. in-8, t. II, p. 103.) Appelé à Paris, avec pension de l'assemblée du clergé, chargé du rôle de syndic, il fut mandé à Autun, afin d'aider Dechevanes, le syndic diocé-. sain dans ses poursuites contre les protestants. La longue liste de ses ouvrages de circonstance iSommervogel, t. V, col. 1055 à 1060) donne une idée du genre de ses travaux. Signalons parmi ses manuscrits sa « Censure du synode de Charenton » tenu le 26 décembre 16ii k la bibliothèque de Douai .
voyons-y seulement un des innombrables traits de cette histoire du genre de la prédication contentieuse, qui ne sera bien connue, il le faut avouer, qu'à la suite de multiples monographies.
Les annotations ajoutées, à intervalles très intermittents, à rénumération des noms rencontrés dans la Liste, noms qui tous auraient besoin d'être suivis d'une biographie sommaire, ne sont guère que des jalons épars. Il en résulte, ce semble, l'impression d'un long travail à entreprendre; car, on le conçoit, de nombreuses recherches analytiques sont nécessaires avant de dominer une matière trop vaste et d'en essayer un résumé synthétique. Si chacun de ces controversistes obscurs, et justement oubliés sans doute, n'a pas le droit d'attirer les regards, ne faudrait-il pas du moins, après en avoir distingué quelques-uns, rassembler d'abord ce que des contemporains bien placés pour juger des mérites et des succès ont pu dire des difl'érents lutteurs aux prises? Aussi le recueil de conversations de 1670 déjà invoqué (1) nous fournira-t-il de précieuses indications. L'amateur qui les a conservées, fréquentant surtout les amis de Port-Royal et s'intéressant à leurs ouvrages contre les protestants, sauf à les juger et à en accueillir la critique, est un témoin bien informé.
La série des réflexions, soigneusement relatées par lui dans des notes écrites au jour le jour, nous fera entendre un écho des contemporains euxmêmes sur la controverse religieuse, à laquelle ils assistaient comme juges et ])arties.
(1) Voir plus haut, p. 202-.
S'il est ditïicile de grouper de façon parfaitement logique des observations et des remarques ramassées, à la lettre, au hasard des conversations (1), on peut cependant rattacher à trois chefs principaux les extraits qui regardent la controverse protestante dans le manuscrit inédit possédé jadis par Monmerqué et Rochebilière (2).
Une première catégorie de jugements, sur la controverse en général ou sur certains controversistes plus célèbres, parmi lesquels la plus large place est accordée au cardinal du Perron, nous fournit l'opinion régnante dans le cercle des fréquentations de l'auteur. Plusieurs de ces observations portent leur signature, notamment celle de Dirois et de Nicole.
Ce dernier, un des houniies les plus en vue du parti, est à son tour, ainsi qu'Arnauld, l'objet de jugements, parfois contradictoires, où l'éloge l'emporte de beaucoup sur le blâme, souvent judicieux. Nous ne relèverons, dans un second paragraphe, que les passages directement relatifs aux ouvrages ou conférences de controverse des amis de Port- Royal.
Une dernière classe de témoignages vise directement soit des convertis célèbres, soit surtout les ministres en vue comme Claude, Aubertin, en un
(11 On trouve dans le manuscrit de notre anonyme des phrases comme celles-ci qui trahissent bien la manière dont s'est enrichi son recueil : « J'ay veu Monsieur le Docteur Dirois [et] M'' Le Coutelier, habile bachelier. On a parlé des Pères (fol. 86 v^i ». Suivent en effet des jugements sur TertuUien, saint Jean Chrysostome, etc., précieux à retrouver et intéressants, comme étude de Teff'et produit par ces lectures assidues auxquelles se livraient les ecclésiastiques adonnés à l'étude.
(2) N. a. fr. 4333. Pour la description plus complète de cet intéressant in-quarto, voir mon Hlst. crit. de la prédication de Bourdaloue, t. lll. Appendice P, p. 4-55* et suiv.
mot les véritables tenants du protestantisme. On y remarquera la couleur et l'allure de ces jugements, passionnés lé plus ordinairement, teintés de préventions très fortes, favorables aux hérétiques et sévères aux catholiques, particulièrement s'ils peuvent mériter la suprême injure de molinistes . Le recueil a ainsi une parenté assez étroite avec les Nouvelles ecclésiastiques déjà rencontrées (1), auxquelles nous emprunterons quelques détails de nature à éclairer et compléter cet ensemble peu banal de jugements contemporains sur une matière alors absolument à l'ordre du jour et dans le courant des préoccupations universelles.
Ah love principium. La place d'honneur revient de droit à Du Perron. Voici les détails que contient sur lui le manuscrit, dus sans doute au fameux Manessier, l'un des députés du jansénisme, avec Saint- Amour, l'abbé de La Lane. et le P. Desmares lorsque le parti envoya à Rome ces docteurs pour essayer de conjurer la condamnation des cinq propositions (2).
(1) Voir plus haut, p. 201 et suiv.
(2) Il n'est pas certain cependant qu'il ne s'agisse pas parfois de son frère, sous une signature toujours la nnùrne. Voici les éléments biographiques (car les interlocuteurs sont souvent jugés à leur tour) dispersés à divers endroits du recueil où il est nommé. « M. Manissier. C'est un de ceux qui escrit le plus juste, lit-on au folio 146: il envoyé ses escrits à ces messieurs qui ne sont pas tousjours de ses sentiments ». C'est que, on le verra, ses sentiments sont parfois assez hardis et hardiment exprimés, et ces messieurs tenaient pour la prudence. On lit encore : « M. Manissier, docteur, travaille contre les hérétiques : il a depuis peu traduit ad martyres et de palienlia de TertuUien ; il a reveu ce que son frère a fait de pal/io. Il
I.o Cardinal du Perron est celuy de son temps quia traitté plus à fond la controverse. S'il avoit traitté toutes les parties avec plus d'exactitude, luy seul suffîroit ; son chef d'œuvre est la réplique au i-oy de la Grande Bretagne. Ce livre devient rare. Son traitté de l'Eucharistie est fort bon. Il a souvent plusieurs responses et ne se détermine à aucune, comme fait Bellarmin.
Sa réplique a esté traduitte en Anglois et en Allemand. C'est ce qui a donne lieu à Blondel (1) de faire son traitté de la primauté, parce que les catoliques anglois se couvroient de ce livre comme d'un Bouclier. H a escrit du Pape en Cardinal.
Il tesmoigne dans ses Lettres qu'il eust souhaittc lire saint Augustin sur le traitté de la grâce et de la prédestination.
Le père Gibier (lire Gibieuf), sçavant P[restrej de l'Oratoire f2), a escrit sur un de ses livres qui est entre les mains du président Mauguin, qu'il avoit appris de Monsieur Duval, Docteur, que le père Bastida, Jesuiste espagnol qui revenoit de Rome, alant voir à Paris, le cardinal du Perron, l'entretint de ce qui s'estoit passé à la célèbre congrégation de Auxiliis, avec le Père Lenios, Jacobin. Le cardinal luy tesmoigna qu'il rejettoit la science moyenne. Monsieur du Val luy dit : Que vostre Excellence (car on ne traittoit pas alors les cardinaux
est très habile, très judicieux, très doux, très sincère » (fol. 178 v°). Enfin, des détails sur sa santé et son genre de vie, sur sa patrie, et surtout sur son éloquence montrent en lui un contmversiste de quelque valeur, dont la place est toute désignée ici. « M. Manicier. Il n'a pas d'estomac, il se levé à 4 heures du matin. Il estudie tousjours. H dit quelques fois la messe. 11 sçait fort bien la controverse, surtout ce qui regarde l'Eucharistie; il a fort lu les hérétiques. Il a régenté à Caen la théologie trois mois. Les orateurs quittèrent. On abandonna les jesuistes. Des lettres de cachet que Monsieur de Longueville obtint par deux fois le rappelèrent. Il est d'Abbeville et de bonne maison. Il a beaucoup de livres, il n'aime pas à se produire. Il est fort honneste homme. Il presche peu et très bien n (f° 93 v°!.
(1) Blondel est apprécié plus bas, p. 283\
<;2) Sur le Père Gibieuf, voir Batterel, Documents domesliques pour servir à Chi.stoire de l'Oratoire, éd. Ingold, t. I, p. 233-2(3U.GuillaumeGibieuf, entré àrOratoire le 15mail()12, mort en 1650, avait été en relation avec Descartes ; cf. ibid., p. 251. Voir aussi Clovseault, Recueil de vies de quelques prêtres de Vornloire. Eà. Ingold. Paris, 1883, t. I, p. 138-153.
d'Eminence) ne témoigne pas cela publiquement; car on diroit qu'à Rome Elle n'a soustenu le contraire que comme Cardinal délégué et député du roy, et non pas selon ses sentiments. En effet le cardinal du Perron soustenoit les Jesuistes de la part de la France, comme les Espagnols soustenoient les Dominiquains. I.e cardinal dit qu'il fairoit signer la doctrine des Jacobins par tous les ministres de France, ce qui diminua beaucoup à Rome de sa réputation. 11 est vray aussi que ce cardinal estoit peu versé dans la doctrine de la grâce.
Le Ministre du Moulin remarque bien que ce cardinal estoit bien versé dans de certaines matières et non pas dans d'autres. Il aimoit à parler de la présence réelle et non de la 'transsubstantiation, de la prière des morts et non du Purgatoire.
Le Cardinal du Perron estoit un des beaux esprits de son siècle. Les hérétiques n'ont pas respondu à tous ses passages. Il a cité saint Augustin, saint Cyprien, saint Ambroise, saint Grégoire de Naziance sur la grâce ; mais il dit qu'il ne les reçoit que parce qu'ils sont conformes à l'Ecriture. Ainsi le Cardinal du Perron n'a pas eu raison de rejetter si scandaleusement l'Ecriture et d'apporter de foibles solutions aux passages do l'Ecriture pour monstrer qu'il falloit recourir à la Tradition. M"" Manicier.
Le Cardinal du Perron regardoitla vérité comme un moyen de parvenir. Idem.
Il est plus estimé pour les controverses que Bellarmin.
Le Cardinal du Perron ne sera iamais imprimé ; il de voit avoir escrit en latin. Le P. des Mares ne tient pas le cardinal ■du Perron assés attaché à la vérité (1). Il estoit même un peu débauché à ce que l'on dit. Dans ses oeuvres, il y a des vers à Philis (2). On luy reproche qu'il altère les passages et qu'il ne
(1) Sur cette accusation et plusieurs autres de source analogue, voir Le Cardinal du Perron, Orateur, controversisie, écrivain. Etude historique et critique, par M. l'abbé P. Féret. Paris, Didier, 1877, in-8° de 452 p. (Bibl. nat., Ln", 20524). On y prouve nettement (p. 52 et suivantes) que « ses poésies légères sont toutes antérieures à sa prêtrise et à son épiscopat. ()r, la prêtrise de du Perron n'est pas antérieure à sa nomination à l'évêché d'Evreux en 1593 » ffbJd., p. 49). Cf. plus bas, p. 2GP.
(2) Voir plus bas, p. 2()0'.
les traduit pas toujours fiJcllement. Il faut estre irréprochable pour deffendre la vérité.
M. de la Miltière (sic pour La Milletière) (Ij disoit que le cardinal avoit eu beaucoup de jeunesse et longue (2).
M'" Manissier.
Feu M'' de Saint-Cyran du Verger n'approuvoit pas la manière de vie du cardinal. S'il la dcffendoit, ce n'estoit pas pour luy rnesme (f° 19-23).
Relevons, au folio 47, un autre fragment de quelque étendue, sans nom d'auteur, mais dans lequel diverses autorités, entre autres celle de Manessier et de Coëffeteau sont alléguées.
Du Cardinal du Perron
Il ctudioit au besoin (3, ; il avoit des espions (i). On luy cita un passage de TEucharistie, qui est falsiffié dans nos
(1) Sur La Milletière, un des ministres gagnés par Richelieu, voir Rébelliau : Bossuet, hlslorien du protestantisme, p. 9-.
(2) Hippeau, dans Les écrivains Normands au XV 11^ siècle, Caen, 1858, s'est l'ait, sans assez de critique et par appétit des anecdotes, l'écho de mainte historiette controuvée. Un excel-
ent compte-rendu de cet ouvrage, au Bulletin du Bouquiniste, 1859, p. 595-598, signé Raymond Bordeaux, relève un certain nombre de ces calonmies. C'est ainsi que Hippeau, sur quelles garanties, on le cherche vainement, affirme que « Du I^mtou, non plus protestant et laïque, mais du Perron revêtu de Tépiscopat, faisait des vers pour les maîtresses d'Henri IV et écrivait la correspondance amoureuse de ce prince avec Gabrielle d'Estrées » (Ibid., p. 597).
(3) Le sens parait être : il étudiait sous l'empire de la nécessité et au fur et à mesure que les circonstances exigeaient telle ou telle recherche. Nous verrons plus bas, p. 280, exprimée différemment, une remarque de ce genre dans le jugement sur le ministre Claude : » Il n'a lu les livres qu'autant qu'il en a eu affaire. »
(4) Au lieu de ce mot, peu intelligible, faut-il supposer : il avoit des extraits; c'est-à-dire des citations de seconde main, des spicilegiu? La suite du texte pourrait favoriser cette interprétation ; car alléguer des textes inexacts arrive surtout à ceux qui ne contrôlent pas dans les sources. Ne faut-il pas aussi lii'e : épines (espines)? Voir, plus bas, p. 270-, ligne 17,
éditions. Je m'en rapporte d). M. Manissier a reconnu dans les ms de Saint-Germain, que le ministre avoit bien cité. C'est un des plus forts passages.
Ce cardinal ayant prouvé Texistence de Dieu et l'immortalité de Tame devant Henri 3, avec applaudissement, il dit qu'il soustiendroit le contraire si on vouloit (2). Il estoit politique ; non pas assés attaché à la vérité (3). Le cardinal du Perron,
(1) Cette expression peut, en rigueur, signifier : j'en parle d'après autrui et j'en crois ce qui m'est dit. Plus communément, selon la langue du temps et de fréquents passages de M™<^ de Sévigné, elle insinue au contraire un doute formel. Elle aurait le sens de : je veux bien le croire, mais avec la nuance : ce n'est guère problable, et il serait dangereux de vérifier.
(2) Sur cette anecdote, empruntée par d'Aubigné au Journal de l'Estoilc, voir l'explication fort plausible de l'abbé Féret (op. cit. p. 138). M. Hippeau qui trouve le fait « assez vraisemblable », n'est pas difficile sur les preuves. « Amelot de la Houssaye, dit Raymond Bordeaux, prête même un mot à l'avocat général Servin, au sujet de cette seconde historiette colportée depuis par je ne sais combien d'écrivains. Mais Joly dans ses Remarques sur Bayle, avait déjà réduit à sa juste valeur ce fait auquel l'Estoile s'estoit efforcé de donner un tour odieux en le racontant de la façon la plus maligne, et Fenel, de l'académie des inscriptions et belleslettres, a parfaitement réfuté l'Estoile dans une dissertation imprimée à la fin de la Vie du cardinal du Perron par de Durigny (Paris, de Bure, 1769, in-12) » [Bulletin du Bouquiniste, l. c. p. 596. — La tendance des interlocuteurs de notre amateur anonyme était, on le voit, d'accueillir comme argent comptant bon nombre des anecdotes que d'Aubigné et ses coreligionnaires avaient semées sur le compte de leur adversaire.
(3) On sait le sens donné à ce mot par les écrivains jansénistes. Cf. plus haut, p. 258^ Il semble être ici confirmé par le contexte. Comme il s'agit d'un texte de saint Augustin contesté par le cardinal, la rancune a pu se faire jour à cette occasion. Toujours est-il qu'en un autre endroit, le même docteur Manessier, si enclin, comme nous le verrons, à témoigner delà bonne foi des hérétiques, accuse positivement du Perron de falsifications voulues. On lit (fol. 206 v") après un passage que nous citerons plus loin, sur la controverse en général : » C ar Jinal | du Perron : advance plusieurs choses de mauvaise foy, comme le livre de Operibus Christi cardinalibus, qu'il attribue à saint Cyprien ou à un auteur de son temps iManicier) ». Nous verrons plus bas, du reste