LE ION DE LA PRÉDICATION
cet astre de nuict, il lui faict perdre sa clarté ; rencontre (1) famillier et bien commun dans la nature, mais que je trouve hautement imité en la pratique de l'Eglise qui, voyant riiomme si jaloux de luire dans le monde et si passionne de se combler de gloire que mesme il attante à la gloire de Dieu, rabaisse aujourd'huy son esclat en luy mettant la terre en droitte veûe & luy criant qu'il n'est que terre, pour le réduire au point d'une parfaicte humilité, dont je vous vay entretenir pour première leçon, et bien fort à propos puisqu'il m'est nécessaire d'humilier avant tout voz esprits affin qu'ils souffrent sans murmure la bassesse de mon discours pandant ma longue tache, dont le péril ne me peut estonner, parce que mes frayeurs se perdent en l'assurance que me donne le S^ Esprit de m'ayder de ses grâces lors que vous m'ayderez à les luy demander par les mérites de la Vierge, la saluant avecque moy et luy disant ainsy que l'ange : Ave, &c. (2)
Dire que l'homme est un abrégé de toute la nature, un racourcy du monde tout entier, ce n'est pas dii'e seulement qu'il porte en son essence un trait de chasque créature, qu'il a l'estre commun avec les substances sans ame, le sentiment avec les animaux, et la raison avec les anges, car bien qu'en ce regard il soit un petit monde (3), en autre sens il est comme l'extraict et l'image du grand. Riche pensée du dévot S' Bernard qui trouve ce rapport entre le premier et le dernier instant de la création, qu'en l'un Dieu commança son travail par une confusion ingénieuse du Ciel et de la terre, en l'autre il finit ses journées par le meslange d'un limon destrempé et d'un esprit dévie, comme s'il eust voulu que ceste esbauche et ce crayon de l'univers fust le modèle de l'ouvrage de l'homme, en la composition duquel l'ame et le corps ne sont pas en
(l) Sur ce mot rencontre au masculin, voir Revue Bourdaioue, !«'• oct. 1903, p. SSG^ et !•"■ janvier 190i, p. 5(1'. Cf. plus bas, p. 30œ.
i2) Cette première phrase icar elle va du premier mot à y Ave sans un seul point final) est le type du style enchevêtré et toujours interminable, qui caractérise et Cohon et ses contemporains. Il serait curieux de souligner les articulations, appositions, conjonctions, qui rattachent artificiellement chaque idée nouvelle à la précédente. Voir plus haut, p. 170-179. N'oir aussi les citations de Bertaut, p. 152 à 170.
3) Ces développements sur le microcosme ont persisté longtemps en chaire. Cf. Sermons inédits, p. lOi-, 105, 197\
AVANT IJOUHDALOUE • 291
moindre différence de qualité et de noblesse que le ciel et la terre en celle du grand monde. Mais, ajouste S^ Augustin, comme ce monde fust aveuglé, privé de lumière, au point de sa naissance, en sorte qu'il ne voyoit distinctement ny le ciel ny la terre qui debvoient estre ses parties, Tenebrae eranl [super faciem abyssl], de mesme par malheur l'homme, des son berceau, s'esblouit jusques là et se couvrit les yeux d'un voile sy espais qu'il n'apperceut ny l'excellence de son ame ny la foiblesse de son corps.
(< Aveuglement fatal à sa postérité » (1 1 contagieux à ses enfans qui perdent de veiie comme luy le ciel Se la terre qui les composent, ne voyant pas l'estime (ju'ils doibvent faire de leur ame, puis qu'elle est née pour l'imortalité, ny le mesprix qu'ils doibvent faire de leur corps qui doit servir de butin au tombeau. Et cependant, dit S^ Bernard, Dieu pour cette raison le forma de ces deux pièces différentes, « d'un esprit immortel et d'un vaiseau d'argile » sujectàse casser, pour luy randre tousjours presant le souvenir de sa fortune, et luy faire penser qu'en son origine et en sa fin il avoit sujet de se glorifier, et de se rabaisser, puis qu'en l'un et en l'autre il estoit la grandeur et la bassesse mesme, grand en son ame qui commençant par un estât de grâce et d'innocence devoit linir et arriver à vn estât de gloire, bas en son corps c< qui n'estant que de terre en son commancement » doit retourner en terre par sa fin. Mémento homo, Sec.
Souffre donc le reproche de l'avoir oublié; mais souffre aussi que je remette en ta mémoire, ô homme qui faict le petit (2) Dieu, que tu n'es qu"une paste de fange, une image de boiie, un colosse de terre; terre qu'en vain l'Eglise te respand aujourd'huy sur la teste sy tu n'ouvj'es le cœur pour en aprandre deux raisons. La première est pour te faire rougir de ta stérilité par la considération de l'élément le plus fertille ; et la seconde, pour dompter ton orgueil par l'object (3) de la terre qui te fournit l'exemple d'une parfaicte humilité.
{[) Nous avons vu plus haut ip. 174') que les kémisUches sont fréquents dans les sermons de l'evéque de Nîmes. Nous les signalons encore ici par dos guillemets.
(2) Sur l'emploi du mot petit voir Sermons inédits, p. 321' et 324'-'.
(3j En te mettant sous les yeux la terre. Cf. plus bas, p. 302'.
Ce seront nos deux points :
Sur le premier desquels je remarque, avec Philon Juif en ses Allégories et S' Bazille en Thomfeliej S'' de son Exam. [Hexameron], que Dieu, après avoir créé la matière du monde, donna la forme à toutes ses parties, la distinction desquelles fist paroistre chasque substance en sa beauté et chasque créature avec ses ornemens. A lors, dit la Genèse, <' cet Auteur de nature et ce sage Artisan » conduisant tout et disposant tout au gré de sa parole, « après avoir semé le firmamens d'estoilles », après avoir attaché « le soleil et la lune à deux sphères plus basses » ne fist que dire, et ces flambeaux esclairerent incontinent au seul empire de sa voix. Mais avant tout cela, pour exercer (sic) la Terre que les eaux noyoient, ne fist qu'ouvrir la bouche et commander « qu'elle accouchast des fruicts dont elle estoit enceinte. » Genninet terra lignum, Sec. Et deslors obeyssant à Dieu elle poussa toutes sortes de plantes qui, sans intervale ny différence de saison, boutonnèrent, fleurirent et portèrent leur fruict en un instant, chacun de son espèce. Juxlagenus suum. Pour quoy faire, la terre trouva des veines dans son sein ainsi que des mamelles pleines d'eaux nourrissantes qui transpirèrent tout à coup asses d'humeurs aux arbres pour leur donner l'accroissement et l'abondance. Quam utiiis^ quant vehemens vox ista imperanlis Dei, animadvertentis humo (sic) terram per se frigescentem alque infoecundam parlurire protinus atque ad edendos fructus properare. Que ceste voix de Dieu, dit S' Basile, fust -puissante & souveraine sur la terre, puis qu'elle devient fertille par une obéissance si soudaine, à mesme temps (1) qu'elle l'eut entendue! Mais à la mieux entendre et la porter à son mistere avec Saint Augustin au livre de Genesi contra Manicheos. cap. 13, il nous faut croire « que ce commandement que Dieu fît à la terre » fut une loy pour l'homme qui par cet élément devoit s'instruire à chercher des oreilles pour la parole de son Dieu; parole impérieuse sur la terre insensible, mais sans effect en la terre animée, puisqu'elle n'en peut tirer le fruit d'une bonne œuvre, « non pas mesme la fleur d'une bonne pensée. »
Car, qui de nous, Messieurs, ouvrant nos chaires aujourd'huy, ne tasche de vous ouvrir le cœur pour y porter la voix
(1) Voir X. S. inédits, p. 310' ; Sermons choisis, p. 140-.
do Dieu? Qui de nous ne s'efforce de retirer vos âmes de leur stérilité, criant jusques à perte d'haleine : GermineL lerra, 8cc. Iiommes de terre, aprenez de la terre à fleurir pour le ciel et pensés que h dessain Dieu a voulu que vous fussiez une terre vivante afin que vous portiés des fruicts vivans non pas des feuilles mortes. Car c'est ainsi qu'en l'Escrit^ure] les arbres de la terre produisent par la sève des fruicts de divers genres, chacun selon le sien, ju.iia genus siium. Surquoy le dévot S* Bernard conçoit subtillement que Thomme estant d'une nature raisonnable, il doit régler ses mouvemens par la raison, en sorte que ce qu'il dit et ce qu'il fait porte les marques d'un vray homme & ressente sa qualité, comme le fruict tient de la terre qui le pousse.
Le docte Chrysologue, par une autre pensée, mais qui retombe en mesme sens, dit que Thonmie doit mesurer ses actions et ses parolles à Testât de son ame. S'il est en grâce, il doit produire des actes de vertu qui respondent à cet estât, et s'il est en péché, il doit faire des exercices qui tesmoignent sa pénitence, puisque la terre luy en fournit un exemple si remarquable. Car si vous le sçavez, M''% pendant la justice d'Adam, la terre, quittant ce triste voile dont le chaos l'avoit couverte, se revestit et se para d'un habit de triomphe, portant les fruicts semez sur son manteau, ce sont les mots du mesme S^ Basile ; Je n'y adjouste rien. Perinde alque arnictu mœsto lugubrique dejecto, splendidlori veste se induit, ornamentisque propriis exultans, infmita slirpium gênera procréa cit.
Mais après le sacrilège du premier homme, elle se remit en sa robe de deuil ne portant plus que des espines. Per peccalum hominis terra maiedicla est ut spinas pareret ; et ce qui suit dedans S* Augustin, au lieu que j'ay cité, de sorte que ses livrées suivirent sa fortune, & sa fortune suivit celle de l'homme ; cela sans doute pour servir de discipline à l'homme mesme et luy apprendre qu'en 2 estats divers « son ame doit porter 2 diverses parures », aussi bien que la terre l'émail des fleurs et la beauté des fruicts, pendant que la grâce le tient en parfaite justice. Mais s'il en sort, à mesme temps (1) que le péché l'a fait eslever contre Dieu, il doit porter les espines dedans le cœur, concevoir des remords, prendre le sac de
(1) Voir plus haut, p. 292' et 299\
pcnitent, « pour marquer sa douleur & sa conversion ». Dieu le commande ; c'est sa voix : Germinet terra juxta, &c. Et pour cela nous vous crions que vous estes de terre, terra es, &c.; et pour cela l'Eglise vous la met sur la teste pour vous inspirer ces leçons dans le cœur.
Ce pendant, au mespris et de la voix de Dieu et du soing de l'Eglise et de toutes nos peines, nous ne voyons que sécheresse dans vos âmes, en quelque estât que vous soyes : sicut malus inter ligna syloarum, &c.... vox clamantis iti (leserto, terres stériles, qui ne portez ny les doux fruicts qui doivent naistre de la grâce, ny les ronces ameres que demande la Pénitence après la cheute du péché ! Belle raison qu'en donne le mesme Chrysologue, (^ fort à mon dessein. Agricola si non impresserit cultrum, si sulcwn non defoderit, si in luto semina non locarit, sibi mentitur et terrae; fert terrae damniim dwn sibi non facit fructum : ila se vacuat, ita se decipit qui terram manu fallaci excolit. Si avec industrie le laboureur ne fend la terre bien avant, si de son soc il n'ouvre ses entrailles pour y cacher son grain, il n'en sçauroit tirer seulement un espy. Car s'il semé sur des sellions légèrement tracés en la surface de son esap (sic) du gueret, les vents ou les oiseaux emportent sa moisson. Qui s'estonnera donc de ce que tous les hommes ou du moins la plus part ne poussent point de fruicts solides de pénitence et de vertu, puisque chacun employé son art à cultiver son fruict et qu'il y en a peu dont le grain jette racine dedans le fond du cœur? Facile fructus ponnitentiae, &c , crioit S' Jean dans les déserts de la Judée, comme je fais dedans Sec. (sic).
Mais pour cela, dit le prophète Joël, scindite corda veslra. Ouvrez, coupez, brisez et pénétrez vos cœurs, sans porter tant d'artifices à deschirer voz robes. Corrigez l'intérieur et mesprisez la monstre du dehors. Quid enim faciet qui Deo hypocrisi luxuriante mentitur? Car que peut cueillir ou espérer celuy qui met tout ce qu'il semé à la mercy des vents et des oiseaux, qui expose ses œuvres à son amour propre et à la llatterie d'autruy qui en destruisent le mérite ? Ungunt et exterminant, Sec. (1).
(1) C'est une allusion aux malédictions sur le's pharisiens qui étalent leur jeûne. Math. 6, 15 : non se ungunt et exterminant faciès suas.
AVANT H(>l'lU)AI.()ri': 29.)
Horreur et pitié tout ensemble, dit le Sauveur du monde en rE.vang'ile de ce joui*. On ne void plus que de ces hypocrites qui soubs le masque d'une feinte innocence, soubs le manteau d'une naïfve humilité, s'enflent d'orgueil jusqu'à marcher tousiours la teste haute en pleine rue, pour chercher îe parfum d'une faulse louange, pu bilans leur jeusne et le meltans comme en affiche sur le plus beau de leur visage par une mine morfondue, un visage llaistri, une couleur plombée. Est-ce cacher le grain dedans la terre pour en tirer du fruict? In inferioribns terrae, Sec. Ils peignent la mortification dessus leur face pour attirer les regards & l'estime du peuple par un teint mensonger, une jaunisse contrefaicte, qui presche leur abstinence Se leurs austeritez à tous venans. Nam ora pallesciml, corpus deb'dilale (juatllur, pectiis inlerrumpentibus suspiriis urgeiur,nihilqiie tanlo labore aliud nisi aeslimatio humana cogiialur, dit S* Grégoire en ses Morales. Vous les voyés passer débiles, les yeux noyez de larmes et la poictrine battue de souspirs, mais sans autre dessain que pour estre applaudis el nam (sic) animo forte laetante, luclum geslanl in vultu. Car peut estre a lors mesme qu'ils portent la tristesse marquée dessus le front ilz ont la joye et la liesse dedans Tame, adjouste S' Hiero^ime, desorte que leurs jeusnes ne venant pas d'un mouvement de continance ne sont point actes de vertu, mais des tours de souplesse. Acleo lU ieiunia illorum non de ralione veniant continenliae, sed arte fallaciae, enchérit S' Léon. Ce sont beautez ridées qui se font adorer par le piastre et le fard qui les couvre, consciences sacrilèges qui séduisent le monde par un leurre trompeur, voires (sic) qui se mocquent de Dieu, « qui le veulent dupper d'une faulse apparance », mais qui parla se trompent Se se pipent eux mesmes, demeurant infertiles faute d'avoir pensé qu'estant de terre ils doivent tousiours avoir cet élément en veue pour s'instruire par sa foecondité à porter des fruits de pcnitance « et les enraciner dans le profond de l'ame », non pas les perdre par une vaine monstre contraire à la pratique d'une parfaiste humilité, qu'ils doivent encor aprendre de la terre.
c'est notre 2*= POINT
Que je réduis à une observation conuïiune de la philosophie qui nous enseigne que la terre est le plus humble de tous les
29() L1-; TON 1)1": la prédicatiox
elemens, puisqu'elle se contente du centre 8z du lieu le plus bas du monde pour son siège.
Sur quoy si l'homme pansoit bien à ce rechant (1) que nous avons aujourd'hui dans la bouche : terra es, il chercheroit pour s'abaisser le centre de la terre, conmie la terre tient le centre du monde. Mais helas, dit le prophète roy, non sic impii, non sic, sed tanquam pulvis quem 'proiicit ventus, &c. Le téméraire & l'insolent, bien qu'il ne soit que terre, ne ressemble à rien moins qu'à la terre. Trop bien est-ce de luy comiiie de la poussière : pour deux raisons, si je les comprens bien : premièrement par ce que, au lieu que la terre est retenue en sa bacesse par le poidz de son corps, l'homme se laisse emporter par la légèreté de son esprit, ainsi que la poussière se hausse par les vents ; 2° par ce que, s'elevant par sa présomption, il s'aveugle luy mesme, ainsy que la poussière portée en l'air d'un tourbillon de vent trouble la vetie entrant dedans les yeux, au lieu qu'en l'Escriture s**^ la terre fait voir clair ceux qui n'ont jamais eu l'usage de la veue.
Deux contrariétés par où je vais finir, dont la première touche l'élévation de l'homme, et la 2'' lui faict honte de son aveuglement.
Et quant à la première, je ne sçaurois la peindre mieux que du pinceau de ce mesme prophète qui dit que les dieux de la terre se sont élevés sans reigle et sans mesure : DU fortes tcrrae vehementer elevati sunt. Paroles dont je trouve le sens caché dans le mystère de deux loix que Dieu prescrivit au peuple d'Israël, dont l'une est positive & l'autre négative, c. a. d. dont l'une porte un commandement et l'autre une deffense. Par la 1®''^ il enjoint à Moise de luy dresser un autel tout de terre : allare de terra facietis milii. Exod. 20. Par la 2'^ il lui deffend de se faire aucune image de terre pour l'adorer au préjudice de l'honneur qu'il luy doit : Non faciès tibi sculptile, &c. Et de ces deux commandemens, si nous les tirons de la lettre avecques les S'* Pères, il est aisé de voir que le premier oblige l'homme de s'humilier pour la gloire de Dieu et se tenir dans un degré de servitude qui le soubsmette à luy. Car, dit S. Chrysostome, l'autel n'est fait que pour honorer
(1) Notez ce mot au sens de refrain.
AVANj" noruDALon-; 297
Dieu, pour lui faire des sacrifices et pour lui rendre un culte souverain, de sorte que par un autel de terre, Dieu demande à Moise intelligiblement que l'homme, qui n'est que terre, luy rende les devoirs, les hommages et les recog-noissances d'un suject : Allare de terra. Et quand après il lui deffend d'adorer ou d'encenser une image de terre, qu'est-ce encores sinonunedeft'enseà l'homme de faire de lui mesme un idole'/ (1) non faciès iibi, Sec.
Cependant il arrive qu'Adam à peine estant créé, le Diable lui persuade qu'au lieu d'estre un autel pour le service de son Dieu, il se peut faire servir et se rendre adorable comme Dieu mesme : Eritis sicul Du. Il le croit et des lors voila une divinité faicte de terre contre la loy de Dieu. Ainsi, dit le prophète, dii fortes ierrae, &c. l'homme s'est eslevé jusqu'à l'Idolastrie, jusqu'à vouloir contrefaire le Dieu, et ceste audace le rend semblable à la poussière qui se hausse au moindre vent qui soufle. Il ne faut rien encores qu'un rayon de faveur, que le soubsris d'un prince, qu'un esclat de beauté, qu'une charge eminente pour faire croire aux hommes de ce temps qu'ils sont de petits dieux (2), et les faire emporter comme poudre volante : ianquampulvù, &.c. Première différence de la terre qui se tient basse par sa pesanteur naturelle. Mais la 2de n'est pas moins dangereuse, puisque cette poussière cause l'aveuglement, au lieu que la terre est un remède pour le guérir en l'homme. Car pour ceste raison Dieu s'en servit pour donner la lumière à un aveugle nay, parce, dit S* Ambr. Lib. de Viduis, qu'il n'y a rien au monde qui nous rende plus clairvoyans en nos deffauts que quand nous apppliquons la terre sur nos yeux, nous souvenans que nous sommes de terre.
Par elle Job descouvrit et nettoya le pus de ses ulcères; car [il] dit de luy même au Cap. 2 qu'il prenoit un test de pot cassé pour emonder ses plaies : lesta saniem radebat. Et ses plaies, dit S' Greg[oire] (Lib 3. c. 11 In 2 Job) expliquant ces paroles, figurent celles du péché que nous appercevons k
(1) Notez ce mot au masculin. Le Dictionnaire de V Académie (l(394i ne donne que le féminin, ainsi que Furetière. Celui-ci ajoute cependant : Corneille a fait idole masculin contre l'usage.
Et Pison ne sera qu'un idole sacré
Qu'ils tiendront sur l'autel pour répondre à leur gré.
(2) Voir plus haut, p. 29P.
:21)8 Ll'l TON DE LA 1»1U-;D1CATK)X
nettoyons sans peine lorsque nous avons la terre de nostre corps en veue : testa sanlein radebat & tuto cleteryebat lulum. Pensabat quippe vir sanctus unde suniptuni fueral quod gestabat 8c fragmenta vasis fictitis vas petite repurgabat. Avec dextérité, dit S' Greg[oire], ce prophète faisoit apostumer ses playes, & d'une boue il en cliassoit une autre, parce qu'il meditoit d'où son corps avoit esté tiré, & se servoit ainsin (sic) du débris & de Tesclat d'un pot de terre pour en purger un autre de mesme estoffe et de uiesme matière. Sic et nos, conclut ce Père eloquemment, peccatum velut sanieni testa radimus cum lutum nos esse pensamus. De niesmc sorte devons-nous avoir la terre et dans les yeux et dans la main pour descouvrir la corruption, & préparer en mesme temps le remède du poché qui ulcère nos âmes.
Puissant collire que la terre pour esclaircir la veûe, puis qu'elle nous faict voir ce que la vanité nous cache comme une poussière qui nous aveugle en s'eslevant ! Car enfin ; 1), ô moridain, si tu te flattes insolemment en l'opinion de tes mérites, prens de la terre et tu verras que tu n'es qu'un pécheur, et si quelque grandeur ta rendu lousche en la cognoissance de toy mesme, si tu te perds en la douceur d'une haute fortune, reprens de ceste terre : tu trouveras que tu n'es rien qu'un homme : totle hœreditoria perizomata ab initio matedicta dinimque velamen fotiorum cetantium ignominiam non plagam curantium, dete fucum fugacis honoris liuius, et mate coloratae nitorem gloriac, ut niide nudum considères. Oste la pompe de ces riches habits, ces voiles précieux, ces qualités du monde qui cachent ton infamie & ne guérissent pas tes maux ; escarte un peu cet honneur passager, cette gloire fuyarde Se te considérant tout nud tu trouveras l'abus de ta présomption. JVudus egressus es de utero malris tuae : numquid infutatus, numquid micans gemmis, aiit floridus sericis, aut coronatus pennis aut sussarcinatus metatlis? Ceste mithre qui faict ploier le gcnouil des peuples devant toy « n'a pas creu sur ta teste avecques tes cheveux » & la mère qui t'enfanta ne te mint (sicj pas au monde le sceptre dans la main ny Termine sur les espaules. La sage femme qui te receut au point de ta naissance ne reccut point de pages
^1) Sur car enfin, voir Revue Bourdnloue, l"oct. 1903, p. 559 et 1^^ janvier 1901-, p. 49' .
AVANT liOUHDALOUE 299
après toy & ne trouva dessus ton corps ny ces colliers de perles, ny ces poinçons de diamants, ny ces juppes en broderies, ny ces manteaux de j^ane fsic), ny ces habits [recouverts] (1) de fin or.
Tu n'estois en nayssant ny financier, ny gouverneur, ny juge ny Prélat, Et pourquoy donc faut-il que les livrées d'un office, que le camail et le rochef te rendent suffisant? Le cocq est aussytost cresté qu'il est vivant, dit Tertulien (2), & Fallouette a sa houppe à mesme temps (3) que son duvet. Enfin le paon esclot avec ses plumes, et partant excusable s'il en est orgueilleux & s'il se plaist à les estendre aux rayons du soleil. Mais de faire la roue soubs des parures estrangeres et soubs des qualités que nous devons bien souvent au hazard plus qu'à nostre mérite, c'est une vanité qui n'est pas remissible. Il faut examiner Testât de sa nature, non pas celuy de sa fortune, il faut panser ce que nous sommes nays et non pas regarder ce que nous sommes devenus. Celuy là, dit Seneque, s'estime grand qui se mesure non pas par ce qu'il est dedans luy mesme, mais par ce qui luy est arrivé du dehors, et toutes fois un nain n'est pas grand pour estre au haut d'une montagne, ny un géant petit pour estre au fondz d'une valée ou bien dans un puis. Oste donc ces montagnes, ce mortier, ces richesses, ce collier d'ordre, cette faveur du Roy, et tu verras que tu n'es que poussière. Philosophe, théologien, esprit illuminé qui t'aveugles en ta science, fais de ton ame un soleil sy tu veux, mais son ciel est de terre, et pour haulte que soit l'origine de ton esprit, sa demeure est fort basse, fort ville k corrompue.
Avez-vous veu. Messieurs, une fontaine saillir et sourdre du haut d'une colline, ou de la pointe d'un rocher"? L'eau en est claire en sortant de sa source. Mais par malheur, de là partie, elle rencontre un précipice qui, la. faisant tomber, luy oste la gloire de sa première eslevation, et au pied de sa cheute, elle trouve des cailloux qui la brisent, du limon qui la souille, de la terre qui la corrompt, et après tout, faisant son lict pour conduire sa course, elle se mesle avec du sable qui lui sert
(l'j Le mot est illisible.
(2) Le copiste ignorait ce qu'il écrivait, car il a transcrit ter tu Lien.
(3) Voir plus haut, p. 292' et 203'.
oOO LE TON DE LA PRÉDICATION
tout ensemble et de couche &: de bornes. Car que de ces eaux il se forme un torrent, que ce torrent se couppe en cent ruisseaux et que chasque ruisseau se dérive en un fleuve, ou qu'enfin tous ces fleuves croissent en une mer, tousjours le sable en arreste la rapidité et en limite lestendue.
A raison de quoy Dieu, créant la mer, ne luy donna rien que le sable pour obstacle, pour Tempecher de suronder (1) ses rives et ses bords. Usque hue vcnies et non procèdes ampllus; ibi confringes lumanies fluctus tuos.
Tel est Testât et la condition de Tliomme, à qui sçait bien examiner son origine. Car son ame extraite de la divinité, qu'est ce autre chose sinon une eau qui part d'une source eslevée, qui sort d'une haute montagne? Mais, o rencontre fatal (2), des le point mesme de sa création, elle est infuse dans un corps qui n'est que boue. Et voilà cette eau corrompue des le pied de sa cheute. Aille après ce meslange où elle voudra; qu'elle croisse en un fleuve ou devienne une mer, tousjours la poussière et le sable rarreste[nt] : usque hue ventes : ses creues et ses debordemens ne peuvent passer outre.
« Siffle donc si tu veux et gronde en ta furie », torrent impétueux, fleuve nmtin, mer orgueilleuse. Apres avoir bien escumé, le sable et la poussière arresteront l'audace de tes flots & le murmure de tes vagues. Porte tant haut (3) que tu voudras, prince superbe &• insolent; aveugle tout le monde de la lueur de ton espée, cappitaine bravache, fais tout trembler par ta cornette ; magistrat souverain, sans appel & en dernier ressort, ainsy que tu juges les hommes. Dieu te condamne d'arrester à la cendre et de briser au sable : Ibi confringes tumentes fluctus tuos.
Juste suject de fabaisser en ta grandeur, puisque tu n'es que terre, et que la terre mesme t'aprend par son exemple à no s'eslever point, demeurant ferme dans son centre. Car aussi bien, si tu ne te tiens bas, la mort t'abaissera, et si la terre que tu foules en vivant ne peut te dessiller les yeux pour recognoistre ta condition, celle de ton cercueil et de ta sépulture te faira voir que tu n'es rien qu'un homme. Mais
ili II y aurait tout un Lexique à établir grâce à ces vieux prédicateurs. Notez ce mot suronder.
(2) Voir plus haut, p. 290'.
(3) Cette expression porter haut est à signaler.
AVANT HOIKDAI.OL'K 301
sur cotte menace, je ine souviens (run faict estranp^e, d'un artifice criminel que remarque le grand S' Aug[ustin], 8 [•» livre] de la Cité de Dieu, c. 5. Apis, le roy des Argiens, par un traict de mer estant passé dedans l'Egypte, il y mourut subitement et, de lors (1), dit ce Pore, par une erreur aussi subit (2) que sa mort les Egiptiens luy firent des sacrifices solennels, luy érigèrent des temples magnifiques, le recogneurent tous pour le plus grand des Dieux, et a fin d'esviter le reproche et le blasme de cette Idolâtrie, sur le lieu mesme où ce prince fut enterré, ils esleverent l'image d'Harpocrate tenant le doigt dessus sa bouche comme pour imposer silence et deft'endre à tout le monde de receler qu'Apis avoit esté mortel, Se partant que l'Egypte n'avoit pu faire qu'un faux dieu d'un homme véritable.
Voyés, dit là dessus le grand S' Aug[ustin], « en quel dessain se perd la vanité de riiommc •> de vouloir, mesme après sa mort, celer sa condition mortelle, voires gager des survivans pour en esteindre le souvenir & la mémoire. N'attendez pas pourtant d'avoir en moy un second Harpocrato, vous que le peuple adore comme nouveaux Apis. Si je suis eslevé sur les tombeaux de voz encestres, c'est pour prescher à tous venans qu'ils ont esté ce que vous estes « «Se qu'un jour vous serez ce qu'ils sont maintenant » ; c'est pour crier à haute voix « que les os vermoulus, les carcasses récentes »> (3) qui gisent soubs mes pieds ont autres fois porté les tiltres mesmes qui vous rendent si fiers, &quebientost peut estre vous pourrirez dessoubs les marbres mesmes qui les rendent si mesprisables.
Apprenez donc à cognoistre vostre bassesse par le succès de leur grandeur et dans leurs epitaphes lises le prœnostic « d'un changement certain qui vous doit arriver » après le coup d'une mort incertaine.
Mémento, homo!
Homme en un mot, qui que tu sois, souviens-toy qu'en naissant tu es sorti de terre, et qu'en mourant il y faut retourner. Pense avecques frayeur que la fin de ta vie approche avec la fin de mon Discours et que peut estre tu n'as pas plus de mo-
(1) Notez ce de lors, comme a lors : si ce n'est pas une erreur du copiste.
(2) Sur le mot erreur, masculin, voy. N. S. inédits, p. 98 .
(3) Ms : resentes.
mens à vivre que ce qu'il me resic de paroles à prononcer, si
bien que c'est à toy d'acheminer ton ame au ciel par Tobject (1)
de la terre qui compose ton corps, terre dont la fécondité
t'instruit à cstrc fertile en bonnes œuvres, et dont l'assiette
naturelle te doit servir d'exemple et de leçon i)our t'humilier
en la considération de ton néant, comme la terre se balance
et se retient dedans son centi-e ; pratique advantageuse qui
fera qu'après t'estre abbaissé jusques au point où te doit
déprimer la condition misérable do l'homme, tu seras
rehaussé jusqu'à la gloire dont jouissent les Anges dedans le
sein de Dieu, où vous conduise, &c.
Amen.
Il y aura profit à comparer cette manière archaïque avec le sermon de Le Boux qui est évidemment d'un genre moins ancien, prononcé qu'il fut environ quarante ans plus tard. C'est un nouveau témoin à entendre.
La date de 16(J5 peut être proposée, par conjecture, pour le sermon de Le Boux, appelé évoque de Dax (2), dans le manuscrit de la bibliothèque du chapitre de Bayeux. En effet, ce recueil dont M. l^]ugène Levesque a tiré de si utiles contributions aux Œuvres oratoires de Bossuet, ne paraît guère être postérieur à l'année 1670 (3).
Sans être sur le sujet des Gendres, à proprement parler, ce sermon, le premier de la collection de Bayeux, ouvrait aussi un Carême ; il porte le titre de De Bacchancilibus . A-t-il été prêché au dimanche de la Quinquagésime, pour les exercices des Quarante Heures, ou le mercredi des Cendres, comme l'insinue la phrase : « après avoir eu des sentimens si élevés de soi-même durant ces trois jours, apprendre que la cendre, etc.. », peu importe à notre dessein.
Le point de vue adopté par Le Boux rappelle le fameux sermon sur la Mort, où Bossuet traite de façon incomparable le sujet de la grandeur et de la bassesse de l'homme (4). Le genre de Le Boux, lui aussi, à connaître, ne manque point d'une certaine originalité, tout en nous offrant le ton habituel et la langue spéciale aux prédicateurs de
(1) En te mettant devant les yeux : ohiciens. Cf. plus haut, p. 29I\
(2) Transféré avant 1G66 de Dax, où il avait été nommé en 1G60, à Périgueux, Le Boux prêcha sans doute ce sermon à Paris pendant (ju'il portait encore le titre de son premier siège.
(3) Le recueil factice Ex hihliotheca capitidi Bajocansis, num. i-b, a été décrit dans la Revue Bossuet^ 25 oct. Iù02, p. l'.>3. Peut-être môme ce manuscrit ne contient-il aucun sermon postérieur à 16()3.
(4) Voir Bévue Bourdaîoue, 1" janvier 11)02, p. li-.
AVANT JiOUUDALOUE 303
cette époque. Gomme il ne s'agit point d'un autographe, on n'a pas gardé l'orthographe archaïque du copiste.
I)K nACCHAXMJUUS
Monsei'A'' Ecce ascendimus JerosoU-
l'Evesque d'Acqs mam. Lucse cap 18° (1).
Voici que nous montons en Jérusalem.
L'idée la plus ordinaire que donne le divin Esprit dans la Sainte Ecriture des degrés différens de la misère des pécheurs, c'est de nous le représenter tantôt comme un homme assis dans une plaine, ou qui descend dans une vallée, ou qui se précipite enfin dans un abime. Comme il a découvert leur malheur, il leur en donne le remède et, parlant au premier, il lui dit : levez-vous, surge ; en exhortant le second, il l'avertit de prendre garde à tomber dans le péril et lui commande de s'arrêter : dlcit ei : Ma ; mais abaissant les yeux et voyant le troisième dans le creux du précipice, il élève sa voix et il lui crie : ascende ; Faites tous vos efforts, montez et vous tirez du danger où vous êtes. Il me semble, mes frères, dans ces jours, qu'il n'y a point de pécheurs dans les plaines ni dans les vallées, mais qu'ils sont tous dans le creux de Tabime, et que l'Église qui a toujours pour eux un cœur de mère et des yeux de mère, les voyant dans le précipice, les en veut retirer, et que pour cela elle élève sa voix et fait entendre à ses enfans ce que le Fils de Dieu a dit autrefois à ses apôtres : Ecce ascendimus Hierosolymam ; il est question maintenant de monter en Jérusalem, et de Jérusalem, de monter sur le calvaire.
Elle sait, messieurs, elle sait, cette mère prudente, le malheur qui est arrivé à cet homme qui descendoit de Jérusalem en Jéricho ; elle sait qu'il fut dépouillé de tous ses biens ; elle sait qu'il reçut quantité de plaies et qu'il y perdit presque la vie. Mais que fait-elle ? Elle-même, elle se présente au milieu du chemin, et voyant cet honune sur le penchant de la voie, elle tond la main à ce pèlerin qui vient de Jéricho et retourne en Jérusalem, c'est à dire qui vient des
(1) Luc, 18; 31. Cf. Mat., 20, 18: Marc, 10, 3
ténèbres à la lumière et de la mort à la vie : Ecce ascendimus Hierosolymam.
Je suis, messieurs, dans ce lieu comme un prédicateur pour contribuer à votre retour et pour vous fournir des sentimcns chrétiens pour vous retirer de cette confusion. Je suis ici pour vous dire avec un prophète : Ascendamus nd inoniem Domini ; docebit nos vins suas (1).
Mais pour monter au haut de cette montagne du Seigneur et pour sortir du fond de cet abime, je cherche des forces auprès du Saint-Esprit et je demande auprès de lui le secours de Marie en lui disant avec un Ange : Ave.
Le désordre de l'homme fait qu'il tire sa vie de deux sources bien différentes et qui paroissent entièrement opposées : ou d'une fausse élévation ou d'un faux abaissement. Car oubliant ce qu'il est par la grâce, oubliant ce qu'il est par la nature, il ne conçoit que des sentimens de sa grandeur. Il entre dans la complaisance de son cœur ; il se fait, aux termes de l'Écriture Sainte, un cœur de Dieu au lieu d'un cœur d'homme : Fedsli fibl quasi cor Dei. Il est dans une fausse élévation, et c'(?st son malheur. Mais quand, oubliant ce qu'il est pour son être spirituel, il oublie ce qu'il est pour l'alliance qu'il a avec Dieu, il ne conçoit plus que des sentimens bas de sa condition, il ne conçoit plus que des pensées terrestres, que des affections indignes, et que, dans toutes les occupations de ses sens, il n'est point différent des animaux, il est dans un faux abaissement, et c'est sa perte.
Pour remédier à ce malheur, mes frères, il faut, de toute nécessité, opposer une véritable élévation à ce faux abaissement et un véritable abaissement à cette fausse élévation.
II faut dire à cet homme [qui] (2) oublie ce qu'il est en qualité d'homme, il faut lui dire qu'il rentre en lui-même et il faut lui dire, avec saint Jérôme : Xoli le elevare ; et après avoir eu des sentimens si élevés de soi-même durant ces trois jours, apprendre que la cendre, la terre et les vers doivent être son partage dans le tombeau : noli te elevare. Connoissez, malheureux, ce que vous êtes par votre nature.
Mais quand on lui voit concevoir des sentimens si bas de lui-même et qu'il rampe sur la terre selon tous les mou-
(1) Is. 2, 3.
(2) Ms : à cet homme qu'il oublie...
AVANT BOUllDALOUE 305
vemens de son cœur, selon toutes les pensées de son esprit, et même selon toutes les actions extérieures de son corps, il faut élever ce cœur : il faut le tirer de cette fausse bassesse. Il faut lui inspirer une véritable élévation et lui dire avec le pi'ophète Isaïe : Elevarc, elevare, consurge Jrrusa/eui (1). Esprit céleste, àme spirituelle, portion de la nature divine, postérité de Dieu même (si l'on peut ainsi parler), pourquoi ne pas connoitre ta noblesse? Eievnre.
Dans d'autres temps nous pouvons parler à ceux qui sont dans une fausse élévation et leur donner un véritable abaissement. Mais, dans ces jours, le malheur de l'homme est dans l'abaissement et dans l'anéantissement de l'homme en tout ce qui compose l'homme. Or, je le trouve abaissé dans son esprit par des pensées basses qu'il conçoit et qui deviennent les sources de ses désordres et de ses déréglemens; je le trouve abaissé dans son cœur par le peu de soin qu'il a de ménager ses affections et par la satisfaction qu'il recherche dans les choses de la terre, qui sont les satisfactions dune brute plutôt que d'un homme ; enfin, à voir la conduite de sa vie et à considérer le dérèglement de ses sons, on ne sauroit le distinguer des bétes.
Laisserons-nous ce nialheureux sans remède ? Verronsnous cet homme dans ce faux abaissement, et ne le porteronsnous pas à la véritable élévation? Je le fais, messieurs, avec toute l'Église. Je le veux tirer de l'abîme qu'il s'est creusé lui-même et du précipice où il est tombé. Je lui dis : allez en Jérusalem, montez, suive-/ l'Homme-Dieu sur cette montagne. Mais le voyant dans la ressemblance avec les autres, je lui dis : Corrigez les pensées de cet esprit, élevez les sentimens de ce cœur et même les affections de ce corps. Mais montez avec moi en Jérusalem : voyez ce qui se fait sur cette montagne, venez-y avec les apôtres : ccce ascendimus Jerosolymam. C'est là où je vous convie à la véritable élévation des pensées de votre esprit, à la véritable élévation des sentimens de votre cœur et à la véritable élévation de tous les sentimens (sic) de votre corps.
C'est ce que je me suis proposé dans ce discours, qui est un discours de pratique, mais qui est conforme à la raison et au
fl) 75., 51, 17.
temps où nous sommes. Voilà ce que je prétends faire aujourd'hui, je prétends élever votre esprit par ses pensées, votre cœur par ses affections et votre corps par ses sentimens : c'est le sujet de vos attentions.