SIRE
Le jour de l'Ascension glorieuse de Jésus, vostre Dieu et le nostre, si on considère les veritéz ôvangeliques, ce fut un jour remarquable par de très singuliers euenements. Premièrement des le commencement du monde le ciel ayant esté basty pour estre le temple de la gloire de Dieu, et la désobéissance et le péché d'Adam ayant fermé ce temple, le sang du filz de Dieu respandu sur la croix en esbranla premièrement (2) les portes. Apres quoy enfin le jour de l'Ascension, ces portes estant ouuertes, le roi de gloire y fut receu et y entra auec baucoup de pompe et de Majesté : Elevamini portae aeternales et introihit rex gloriae. Tellement qu'g, parler selon l'Evangile, le jour de l'Ascension a esté le jour de l'ouverture du paradis, et en mesme temps l'Euangile remarque que les Apostres furent enuoyez dans toutes les partyes du monde auec considération de prescher a toutes les créatures, que depuis l'ouverture du ciel toutes les nations y estoient appelléés affin que Dieu fut loué et honnoré de toutes les nations et qu'il fust dans un lieu ou il eust du rapport et de la proportion auec ses grandeurs.
Certes puisque la diuine prouidence n'arriue pas seulement a la substance des effectz, mais s'estant (s'étend) encore à la disposition des heures et des momens les plus conuenables ou
(1) Le ms. 1056 de la Bibl. Mazarine a le tort, contredit en cela par la Gazette, de l'attribuer à Claude de Lingendes. Il donne le titre suivant : Sermon pour la dédicace de C Eglise des Jesuistes dicite de St-Louis, le jour de U Ascension... par le P. de Lingende, Jesuiste en présence du Roy. — Recueil non paginé, n« 24. — Cf. Bibl. nat. Fr. 23061 (f° 100 à 111). Les mots mis entre crochets sont tirés du ms.de la Bibl. nat.
(2) Le ms. porte : 1°. Plus haut au lieu de Premièrement on lit en toutes lettres : <( Primo, dès le commencement du monde.»
chaque chose arriue, je ne puis croire [Sire,] que la rencontre de ce jour pour la cérémonie que vostre Majesté vient honorer de sa présence ne soit une disposition concertée de la sage prouidence de Dieu. Car quelle promesse et conioncture de mystères et de merueilles : Le jour de l'Ascension, c'estoit un jour qui ouure le ciel qui est comparable aux Temples, et en ce jour se faict Touuerture d'un Temple que nous pouuons juger estre semblable au ciel. Au jour de l'Ascension, les apostres receurent commission de prescher l'Euangile, et en ce jour que les portes de ce temple ont esté ouuertes [ce matin], la chaire de cette Eglise qui oblige a un ministère apostolique et a la prédication de l'Euangile, m'oblige avenir prescher en ce lieu : Audiie, narraho mirabilia Dei. Venez, oyez et je vous raconteray les merueilles de Dieu.
En sanciuarium Dei, Voicy le sanctuaire du Dieu viuant, entrez le venez adorer dans le sanctuaire, mais entrez y auec crainte, car véritablement ce lieu est terrible, Veré, terribilis est locus iste. Voicy véritablement un jour qui commence a rendre Dieu terrible en ce lieu cy: Présent par sa puissance ; Assistons-y donc auec frayeur et tremblement, car c'est un Dieu tout puissant qui nous peult perdre, et si quis templum Dei violaverit, disperdei eiim Dominus : s'il arriue qu'il y ait quelqu'un qui soit prophanateur de ce temple et qui oze violer le sanctuaire de Dieu, de quel rang et condition qu'il puisse estre parmy les hommes. Dieu le confondra : mais Dieu présent avec justice et majesté ; assistons y donc auec respect. C'est nostre juge et il nous void, ses paupières jugent nos consciences ; mais enfin Dieu s'y trouue présent auec sa miséricorde : assistons y donc avec amour, car il est nostre père. Esleuons nos espérances a Dieu, car il ne refuse rien.
O grand Dieu qui estes [particulièrement nommé] le Dieu de la parole, pour faire que le premier discours qui est formé dans cette chaire ne soit pas une prophanation et que ce soit icy une prédication chrestienne qui édifie et qui ne flatte point, mon Dieu, donnez moy des paroles dignes de v [ot] re grandeur et de l'attention du plus grand et du plus chrestien de tous les Roys, mais dignes du lieu, du jour et de la cérémonie [du sujet] et de la matière que je dois traitter. Grand Dieu, voilà bien des subjectz de recourir a vous pour vous demander vos miseri-
cordes et de vos bénédictions par l'entremise de cette sainte Vierge qui en fut remplie lorsque l'ange luy dit ce que je [luy] vay dire AVE MARIA.
Dixerunt discipuli ad Jesum, etc. A prendre ces paroles humaines selon l'énergie et la force de leur sens, ce sont des paroles expressiues (ms. exposciues) d'une profonde admiration : quales lapides et qualis structura ! Les apostres admirent des pierres et ce sont par conséquent des paroles qui marquent quelque excellence et quelque vertu particulière dans ces pierres digne d'estre admirée. Quelle est cette vertu ? Cette vérité debuant estre une vérité fondamentale de tout ce discours, pour ne rien dire qui soit suspect de fausseté ny de foiblesse, il fault l'expliquer avec l'Escripture saincte.
Suivent de longues et subtiles déductions qui composent en bonne partie ce discours auquel ses auditeurs semblent avoir accordé une estime singulière. Nous avons donc là une sorte de cynteriutn où se mesure l'état d'esprit des prédicateurs et de leur auditoire. Pourvu qu'on n'abuse pas de la maxime de trop commode généralisation, exposée à devenir un sophisme : ah uno disce om^ies, cet exemple peut faire preuve et révéler un des (( moments » de la prédication en France. Il est d'ailleurs loin d'être isolé. Nous avons tout à l'heure rencontré un exorde de Desmares, félicitant, d'un style des plus embarrassés, la Reine de son zèle contre l'hérésie. Un sermon sans attribution d'auteur ni d'époque, nous offre un compliment analogue, adressé, inopinément peut-être, pour une ouverture de carême, prêchée apparemment en présence de la même reine. Le compliment que le prédicateur inconnu improvisa sans doute, ou que la maladresse du scribe aura rendu presque illisible, est loin d'être un morceau d'éloquence. Tel quel, n'est-il pas un « document » sur l'état réel de la chaire dans ces premières années du siècle? On sait
qu'au début du règne et durant la minorité de Louis XIV, sa mère, soit seule, soit accompagnée parfois du jeune roi, se rendait dans les différentes paroisses pour y entendre les prédicateurs qu'elle goûtait davantage. Le morceau ci-dessous^ comme du reste la suite de ce discours, est des plus pauvres. Il témoignerait une remarquable indulgence pour les orateurs, s'il est vrai que nous avons ici le texte prononcé :
Madame,
Cette multitude nombreuse de fidèles qui se presse ici avec' tant de foule ne s'estant assemblée qu'aux desseins de se disposer aouyrde ma bouche les vertus chrestiennes et a ce jour et pendant tout le cours du caresme prochain, vostre majesté souffrira sil luy plaist que d'abord en m'adressant a luy jeleur die avec liberté : puisqu'enfin il a pieu a Dieu, M"^, de disposer tellement toutes choses que je sois en estât de pouvoir satisfaire vos désirs et les miens annonçant et preschant en ce lieu et dans cette paroisse la divine parolle de l'Evangile, s'il est bien vrai que dans ces désirs et vous et moi ayons voulu ce que Dieu a voulu, a la bonne heure, commençons nostre ouurage nous adressant coniointement a Dieu pour obtenir de sa bonté qu'il nous veuille accorder ses bénédictions pour la perfection et le succès des choses dont nous voulons estre persuadés que la luy mesme inspire les desseins et j'ay bien dit M" que nous nous adressons conjointement a Dieu a cause qu'en effet c'est grande erreur de se vouloir imaginer, etc. (1).
Dans un genre un peu différent, et à peu d'années de distance, le recueil de la Bibliothèque Mazarine, déjà cité, nous offre un des exordes de Desmares. Ainsi commence le sermon de clôture d'une Octave du Saint- Sacrement prêchée à Saint-Paul en 1646 (2).
(1) Fr. 9641, fM 50.
(2) Ms. 1057. Dernier sermon de l'Octave du Saint Sacrement^ par le mesme P. Desmares prestre de Loratoire en la
Verbum caro faclum est.
Monseigneur,
Comme il n'y a point de meilleur moyen de convaincre Tcsprit de l'homme des véritez de Dieu que de les mettre dans les lumières et les faire paroistres dans la conduicte de la Diuine sagesse, après auoir esbranlé les auditeurs ou je crois auoir laissé quelque teinture sur ce que nous auons dict assauoir que depuis le péché d'Adam, il n'y a eu qu'une victime agréable à Dieu par soy mesme, qui remplit tous les temps et tous les lieux, je me persuade que je doibs monter aujourd'huy a son Principe (sic) et vous faire voir que cette victime a estée immolée des son origine par ombres (1), qu'elle a esté offerte dans la plénitude des temps en sa personne, mais qu'elle l'est aujourd'huy et le sera tousjours jusques a la fin du monde dans l'Eucharistie. Voilà trois grandes veritez que je doibz exposer pour vous faire voir d'un seul aspect toute l'oeconomie de la Religion chrestienne.
Monseigneur, vostre prière y servira beaucoup, mais il fault joindre encore celle des sainctz et de la mère de tous les sainctz a laquelle nous dirons pour ce subjet la salutation angélique.