‹ Le ton de la predication avant BourdaloueChapitre 5 sur 33 · AVE MARIA · texte numérisé non relu

AVE MARIA

Monseigneur, ensuitte de la condamnation de tous les hommes dans un seul homme, comme dict saint Paul.. . etc.

Dans cet exorde, assez court, — c'est l'ordinaire des débuts de Desmares — le prédicateur se contente d'amener, à la faveur d'un rapide compliment, l'invocation classique par laquelle débutaient tous les sermons. Son éloge est bref, trop peu caractéristique pour nous désigner le personnage auquel il est adressé. Mais sans doute la méthode n'avait guère varié, car dans l'œuvre de Bourdaloue nous rencontrons les mêmes procédés. Il n'est aucune différence saillante entre cette entrée en matière

paroisse Saint Paul, Paris 1646. Chacun des sermons de cette octave est sur le môme texte : Verbum caro factuni est. (1) C'est-à-dire en figures.

d'un sermon de l'année 1646 et le début d'un discours, probablement postérieur à 1669, dont un manuscrit d'Abbevile nous permet de donner une idée.

Dans une des rédactions du fameux sermon sur la communion fréquente pour le premier jeudi du carême, celui que Bourdaloue fit sur l'Evangile du centenier, le manuscrit d'Abbeville nous a conservé la preuve que le discours fut donné, une fois au moins, devant une princesse, à qui Bourdaloue fit l'allusion qu'on va lire :

Comme cette excuse (de l'indignité personnelle) blâme l'usage de la communion dans l'Eglise. . . il faut aujourd'huy l'examiner et la combattre. La piété de cette grande princesse m'y oblige d'autant plus fortement par l'assiduité qu'elle témoigne a venir entendre la parole de Dieu, donner des marques de religion et servir d'édification, approchant comme elle le fait si souvent de nos autels pour y recevoir avec respect la sainte communion. J'ay besoin des secours du ciel pour traitter une matière si importante. Demandons-le par l'intercession de Marie. AVE.

MADAME, s'éloigner de la communion par le motif de son indignité, etc. . . (1).

On voit que les formules avaient été peu modifiées et il serait aisé de citer par centaines des exemples analogues. Mais à côté de ce nMe en quelque sorte banal des apostrophes officielles, presque sans lien avec le sujet traité, il y aurait à étudier la place occupée dans la chaire, au début et au milieu du XVII" siècle, par les compliments proprements dits. La matière vaudra la peine d'être éclairée par une série d'exemples.

(1) Ms. d'Abbeville, f. 29 verso.

C'est toute une littérature, plus bizarre qu'intéressante, que la série des compliments prodigués par les prédicateurs d'autrefois. Bon nombre des débuts de sermons au XVIP siècle ont une singulière ressemblance avec les préfaces fameuses et trop peu dignes, surnommées « dédicaces à la Montoron. » Non seulement les chrétiens véritables, mais les hommes de goût, les devaient trouver déplacés dans la chaire de vérité. La mode en persista cependant. La preuve en est dans le premier des exemples apportés ici, postérieur de plusieurs années à l'arrivée de Bourdaloue dans la capitale (1).

(1) Il est impossible de citer de nombreux exordes, sous peine de grossir démesurément cette étude. Il n'y a cependant, soit dans les , manuscrits du temps, soit môme dans les recueils imprimés, que Fembarras du choix. L'ingéniosité des orateurs à la mode semble s'être donnée carrière, et, comme, en ce genre, le ridicule suit de près les tentatives malheureuses, rien ne serait plus aisé que de recueillir un ample choix de phrases, au moins maladroites, offrant une manière de supplément au Predicatoriana de Peignot. Que les spécimens donnés ici datent d'époques antérieures ou postérieures aux débuts de Bourdaloue à Paris, ils prouvent^ également le ton régnant au cours de ce siècle et nous fournissent par suite un moyen de contrôle pour nous rendre compte du milieu. Il importe de voir jusqu'à quel degré ce qu'on pourrait nommer l'air ambiant influa sur Bourdaloue. Notons que pour avoir la manière et le genre vrai de Bourdaloue dans les compliments et exordes, il faut surtout recourir aux copies non retouchées. Un des débuts les plus pittoresques est le salut assez long et peu adroit adressé, le 3 avril 1678, au frère de Louis XIV, pour fêter l'anniversaire liturgique, pour ainsi dire, de la bataille de Cassel remportée par lui, le jour des Rameaux précédent, 11 avril 1677. Cet exorde est à rapprocher de celui de la Toussaint de la même année, adressé à Louis XIV par l'abbé de Saint-Martin. Pour le texte de Bourdaloue, que naturellement Bretonneau ne nous avait point gardé, voy. Histoire critique de la Prédication de Bourdaloue, p. 441, et Sermons inédits, p. 259.

C'est un fragment de l'exorde d'un sermon pour la fête de la Toussaint, probablement de l'abbé de Saint-Martin, et^ par suite, à dater de l'année 1677 (1).

L'ouverture de cet avent à la cour vante les victoires des armées du roi, appelle de ses vœux le traité de Nimègue en négociation alors, et surtout, fait plus curieux, et qui doit mettre en garde contre des conclusions chronologiques précipitées, parle des mesures prises contre les protestants, de manière à faire croire au premier aboi*d qu'il s'agirait des environs de 1685. De vrai, les allusions portaient sur des faits passés et même quelque peu anciens, par exemple les édits contre le duel, renouvelés en 1670 et qui le devaient être encore deux ans après ce sermon, en 1679. Une fois de plus il est donc prouvé que les divers compliments relatifs aux mesures royales ne sont pas à restreindre à l'année même des faits qu'ils rappellent (2). C'est du panégyrique, non de l'histoire précise qu'il en faut espérer, mais rhistoire (3) y peut trouver son compte dans

(1) Il est tiré du ms. fr. 24855, f° 21^° à 24. C'est lavent de cette année-là que cet obscur prédicateur, ou du moins cet oublié, prêcha à la Cour. Sur Fabbé de Saint-Martin, voy. Histoire critique de la Prédication de Bourdaloue, p. 546, note 1, et p. 618, note g. Cf. Hurel, Les Orateurs sacrés à la cour de Louis XIV. Paris, 1872, v. 2*^ éd. in-12, t. I, p. 125, t. II, p. 115.

(2) V. plus bas, p. 30, note 1, et Hist. crit. de la prédication de Bourdaloue, p. 593.

(3) Môme en dehors de l'oraison funèbre, dont le cadre se prête mieux encore à des allusions historiques précises, j'ai eu occasion de recueillir, dans les orateurs anciens, les éléments d'une étude qui s'intitulerait : Y Histoire dans le sermon. L'exorde de l'abbé de Saint-Martin y aurait pu prendre place, mais on y trouvera surtout un début de sermon pour la Purification, attribuable à Bourdaloue ou à Mascaron : je l'ai détaché de la présente étude pour le faire entrer en ce nouveau cadre, où il sera d'un exemple topique.

la peinture des mœurs et de l'état d'esprit de l'époque qu'elles reflètent :

C'est ce qui nous arriuc en effet toutes les fois que nous auons a parler de ses grands hommes qui sont nos pères dans la foy et qui après nous auoir acquis à Jesus-Christ par leurs grands trauaux nous obtiennent encor tous les iours par leurs prières toutes les bénédictions spirituelles et temporelles que Dieu verse sur son Eglise et en particulier Sire, sur ce grand Royaume que la postérité la plus esloignée verra toujours aussi glorieux et aussi triumphant qu'il est aujourd'huy, par ce qu'il y a lieu d'espérer que le Ciel qui nous a déjà repondu de l'auenir par autant d'oracles et de prodiges que Vostre Majesté a remporté de victoires et faict de conquestes, n'oubliera iamais toutes les grandes choses qu'elle a faictes et qu'elle faict encore tous les iours pour la gloire de la religion, l'heresie humiliée, ses Temples démolis et réduits aux termes des Edits (1), les nouueautez étouffées,

(1) C'est vraiment le langage courant des prédicateurs du temps, car Bourdaloue, dans un sermon que j'ai cru pouvoir rapporter à l'année 1680, disait : « ces sages déclarations qui sortent chaque jour de votre conseil, si avantageuses à l'Eglise et si sages, pour contenir THeresie dans les bornes que les édils de vos Ancestres luy ont prescrites. >> {Y. Histoire critique, p. 505.) Si l'on objecte qu'historiquement ces manières de parler ne semblent guère exactes, il y aurait à préciser. En dehors des cas fixés par les édits de Nimes et de Nantes, des empiétements véritables ont amené des suppressions qui laissent subsister les phrases de nos prédicateurs. Pour mainte autre occasion, elles ne peuvent être défendues et nous n'avons pas à les sauver. Il est certain que la suppression de chambres mi-partie et plus d'une mesure décrétée par les « déclarations >) auxquelles font allusion Bourdaloue et l'abbé de Saint-Martin, enlevant ce qu'avaient accordé les édits, ne vérifient guère la formule employée par eux. Mais s'il n'est point permis d'approuver que des princes, pas plus que d'autres, manquent à leur parole, et violent des traités (observés, dans l'hypothèse qui resterait à discuter, par leurs sujets) il ne faudrait pas représenter les édits de Nantes et de Nimes comme des concessions libres et spontanées, et il est bon de se souvenir de la manière dont ces traités terminaient les guerres de religion. On sait que dans ces terril)les crises dont le souvenir de la Saint-Barthélémy surnage à peu près seul, la Michelade de Nîmes, sans parler des massacres analogues, fit d'autres victimes que les protes-

l'impiété confondue et persécutée partout où elle ose paroistre, les blasphèmes suprimez, les duels retranchez (1) et toutes les violances tellement réprimées, qu'il n'est plus de particulier qui ose aujourdhuy entreprandre de se faire iustice à soy mesme, ny l'attendre que de la seuUe protection, et des loix dcVostre Majesté, et de ce zèle infatiguable (2) auec tant de soing etd'applica[ti]on, a maintenir laLiberté et la foelicité publique qui est l'objet de tous ses vœux, La seuUe fin qu'elle se propose dans ses glorieux Trauaux, et toute la gloire mesme qu'elle veut reccuillir de ces grands et admirables succez qui font depuis sy long temps rétonnem[en]t de toute L'europc et la confusion des ennemis de la religion et de l'Estat, qui voyent tous les jours auec desespoir combien leur résistance est foible et tous leurs efforts inutilles contre un conquérant qui voit (3) quant il lui plaist les limites de

tants. Sans justifier la politique de Louis XIV, il faut avoir la loyauté de reconnaître que son procédé contre les calvinistes de son royaume fut celui de l'Allemagne entière vis-à-vis des sujets catholiques des états gouvernés par des princes protestants. Les « exodes » de sujets catholiques au XVIP siècle, reçus dans le droit public du temps, passent bien inaperçus au regard des historiens qui font tout pivoter autour de la révocation de l'Edit de Nantes. On a vu, et on verra encore hélas ! bien d'autres abus de pouvoir quand l'esprit de secte anime les vengeances héréditaires. Quand donc <c les morts » cesseront-ils de parler et de conduire l'histoire et la politique ?

(1) V. Histoire critique de la prédication, 1. c, note 1. Les édits contre le duel renouvelés en 1670 et 1679 sont visés dans les deux sermons de Bourdaloue et de Saint-Martin contenant les allusions à la répression de l'hérésie commune aux deux orateurs. « Ces saintes ordonnances contre le duel, que Votre Majesté vient de renouveler, dit Bourdaloue » (1. c.) L'abbé de Saint-Martin rappelle, après nombre d'années, les édits de 1670. Mais c'était la coutume des orateurs de ne point restreindre leurs allusions à des faits récents. J'ai cité une harangue de l'abbé Colbert, ou mieux de Racine, le 21 juillet 1685, où se trouve rappelée, après tant d'années, cette victoire de Louis XIV sur les duels : c( Qu'est devenu cet autre monstre produit par l'esprit de vengeance toujours altéré du sang des hommes, mais plus encore de celui de la noblesse f rançoise ? (1. c, p. 593, note 1.)

(2) La copie porte: infatiquable.

(3) Il est superflu de faire remarquer en quel style lâche et négligé ces choses là sont dites ; « les ennemis de la religion

son estât, s'esloigner deuant luy, qui scait s'assujettir Jes Elemens et les saisons aussy bien que les villes et les prouinces, Et ce qui surpasse tout ce que l'on peut dire, qui faict en moins de deux mois ce que les plus grands Capitaines et les plus heureux oseroient a peyne souhaitter de pouuoir faire en dix campagnes (1).

Ce sont toutes ces grandes choses Sire qui nous font espérer bientost de voir la fin de la guerre et ceux à qui la gloire de vostre Majesté donne tant de chagrin et de jalousie, recognoistront p[ou]r la dernière fois, sy leur aveuglement n'est encore plus grand que leur injustice, que le seul moyen qui leur reste pour arrester le cours de la rapidité de vos victoires, est de recourir à vostre clémence.

Je m'estendrois dauantage sur un sy grand et sy noble sujet sy les loix de mon ministère me pouuoient permettre de m'y arrester plus longtemps, et sy l'éloquence mesme qui scayt egaller par ses parolles et surpasser mesme très souuent le mérite et la dignité des plus grandes choses, n'estoit obhgée de publier a la gloire de Vostre Majesté, que le seul Eloge

qui voyent... leurs efforts inutiles contre un conquérant qui voit, etc.. » Or, nous n'avons pas affaire ici à la transcription d'un copiste, mettant peut-être de son style dans celui du prédicateur, mais l'orateur lui-même a pris la peine de rédiger et d'écrire ce morceau, de sa propre main, sans doute en préparant ce compliment d'ouverture, qui n'est pas une improvisation comme celle de Bossuet saluant Condé inopinément arrivé durant le sermon sur l'honneur du monde. Il semble que ce compliment a au contraire été écrit avant d'être dit, et même remis au net, à la façon d'un morceau d'apparat, de ceux qu'on envoyait au Mercure Galant. (Cf. Histoire critique delà Prédication de Bourdaloue,^. 507 et 515.) C'est 4onc une indication sur le ton et le genre de ces éloges. Ceux de Desmares ne sont pas pour démentir l'observation. (1) Pendant la campagne de 1677 qui dura, pour le roi, du 28 février au 20 avril, furent prises les places de Valenciennes. Cambrai, Saint-Omer, et fut gagnée par Monsieur, le 11 avril, la bataille de Cassel. « Ce fut, écrit le président Hénault, dans son Nouvel abrégé chronologique , au retour de ces expéditions que le roi dit à Racine et à Despréaux, chargés d'écrire son histoire : <( Je suis fâché que vous ne soyez pas venus à cette dernière campagne, vous auriez vu la guerre, et votre voyage n'eût pas été long. » Racine lui répondit : « Votre Majesté ne nous a pas donné le temps de faire faire nos habits. » (P. 513, ¥ édition, Paris, 1752.)

qu'on luy peut donner qui soit digne d'elle, est qu'elle est au dessus de tous les Eloges, c'est a dire infiniment plus grande en soy mesme, et dans ses actions que dans toutes les idées qu'on en peut former sy bien que je me vois obligé par deux raisons différentes et toutes deux extrêmement puissantes.

Mais comme toutes ces choses Sire, toutes grandes qu'elles sont seroient inutilles sy elles n'estoient soustenues et animées de cet esprit de religion qui a faict les saincts, et que la conqueste mesme de tout l'Vnivers ne seruiroit de rien a V. M^^, sy elle ne faisoit pas le salut de son ame, je ne satisferois pas aussj sans doute à ces pieuses intentions non moins qu'à mon deuoir sy ie ne faisois effort en ce discours de luy descouurir une gloire plus grande et plus solide que celle du monde, de luy en marquer le chemin et les routes et de fortiffier en sa personne sacrée ces dispositions admirables qu'elle a receûe (sic) de Dieu pour estre un jour aussy grande et aussy glorieuse dans le ciel qu'elle est maintenant sur la terre[.] mais j'ay besoing pour cela d'vn nouueau secours du père des Lumières et par conséquent de la protection de la Vierge qui nous demande icy un hommage particulier et le salut ordinaire de l'Ange, [AVE].

Qu'on n'objecte point que, par sa date toute contemporaine des prédications de Bourdaloue à Paris, cet exorde montre peu Tétat de la prédication avant l'heure où il vint lui-même annoncer à la cour et dans les paroisses de la ville la parole de Dieu. Il n'y a guère de différence entre ce début, choisi comme un des spécimens les plus intéressants, et les divers exordes empruntés à des sermons du premier tiers de ce siècle. A part quelques archaïsmes et quelques bizarreries de métaphores et de citations profanes, c'est bien le même ton et Tassujetissement aux mêmes lois dans ces salutations officielles qui se prolongent en tête des stations de Carême ou d'Avents. Sous ce rapport, la chaire, qui d'ailleurs évolue lentement, n'avait guère varié.

Reprenons, en effet, un exemple dans les sermons du P. Léon, Carme, prédicateur de la cour en 1G52, durant l'avent, et en 1653, pour le carême. VA^înée Royale, qu'il édita deux fois, en 1657 et 1671, nous en fournirait un choix abondant (1).

Dans le sermon pour le jour de la Pentecôte, intitulé : u Le Saint-Esprit enseigne toute véi-ité », l'orateur, après Y Ave, s'adresse en ces termes au jeune Roi :

Sire, si les heureuzes espérances que l'on a conceues de vôtre Personne sacrée, ne flattoient mon esprit ; j'apprehanderois aujourd'huy de prêcher en sa presance, puique je le doy faire sur un sujet égaleinant epineus k important. le craindrois sans mantir, de tomber dans . Finconveniant du Maître des Prédicateurs S. Paul ; qui se randit ennemi des Corinthiens, parce qu'il leur disoit la vérité. Mais je m'apperçois d'abord, que je me trompe notablemant en ma comparaison. L'Apôtre incomparable n'avoit affaire qu'avec un Peuple, qui trouve d'ordinaire son excuze dans sa foiblesse ou dans son ignorance; paroissant toujours bizare, incapable k inconstant. Et je dois, bien qu'indigne, instruire maintenant un Roy, k un Roy de France. Deux qualitez qui l'obligent d'aimer la franchîze, k la vérité. Aussi n'y-a-t-il qu'elle qui soit sa Dame k sa Maîtresse. Le plus savant des Evéques de Paris l'entand fort bien, lors qu'il appelé la Vérité, PEpouze de rp]sprit humain. Et ce fameus Problème des

(1) Une moisson très riche de passages intéressants pourra être récoltée dans le volume in-folio intitulé : Somme des Sermons parénétique et panégyrique de ce prédicateur de la cour, prédécesseur trop oublié de Bourdaloue. M. l'abbé Hurel, qui lui a rendu quelque justice et a cité de lui plusieurs pages excellentes (Les orateurs sacrés à la cour de Louis XIV, 2" éd., Paris, Didier, 1872, t. I, p. 158 et suiv.), ne l'a pas cependant assez connu. Le P. Léon vaut la peine d'être étudié et le sera plus complètement, je l'espère. M. l'abbé Hurel a eu le mérite d'identifier les sermons et extraits du P. Léon qu'on rencontre dans le ms. fr. 6277, bien qu'il y ait vu, à tort, ce me semble, « une première rédaction », mais il ignore l'édition de 1671, et ne parle que d'un volume pour celle de 1657.

quatre Valets de Chambre du Roy Darius, justifie ma proposition [L. 3, Esdr. c. 3]. La question demande, laquelle de toutes les choses du monde est la plus puissante? Le premier répond, que c'est la chaleur du vin. Le second, que ce sont les charmes de la Famme. Le troiziéme, que c'estoit Fautorité du Roy. Le quatrième emporta la victoire, preuvant que la Vérité triomphe tout à la fois du sin, des Fammes, k des Monarques (1).

La péroraison, ou, comme dit le naïf imprimé « la Closture », serait aussi à citer à cause des allusions touchantes qu'elle renferme, à la situation de la famille royale, à laquelle l'orateur applique, non sans subtilité et dans une allôgoi'ie trop prolongée, le texte : sicut liliuw. intey^ spinas.

Quand je voy une Reyne-Mere, & deux Princes ses Enfans, en Tetat où ils sont par les attantats de la révolte 8c. les efforts de la rébellion ; je conçois une ferme espérance, dont le lys est le symbole, que c'est Dieu qui par une secrète providance, veut que vous soyez, Sire, un lys parmy les épines (2).

Il faut renoncer, non sans regret, à suivre, au moins ici, les prolixes mais caractéristiques déductions par lesquelles le prédicateur poursuit son parallèle entre les trois lis des armes de France, et (( ces trois fleurs de lys qui compozent la tige royale assiégée de ronces et de halier ». Les pages touchantes ou vigoureuses comportant des allusions ou apostrophes au royal auditoire seront quelque ■ jour à tirer de l'oubli, ne fût-ce que pour montrer comment on parlait à la cour dix ans avant Bossuet

(1) Ed. de 1671, p. 845. Une erreur de pagination ayant fait reprendre dans ce volume les p. 807 et suivantes après la p. 896, les pages 807 à 896 y figurent deux fois. C'est à la 2^ série qu'appartient le sermon de la Pentecôte. Ed. de 1657, p. 28.

(2) Ibid., p. 850.

AVANT BOURDALOUË 35

et vingt ans avant Bourdaloue. En attendant, bornonsnous à ce court extrait d'un sermon sur le Saint- Sacrement, où se manifeste l'usage des allusions précises et des rappels fréquents à l'histoire récente, dont sont pleines les œuvres du P. Léon :

Et la Reine Mère .tres-auguste de V. M. la peut instruire de la guerizon miraculeuze que nous nous avons veue, il y a vint-trois ans, en la personne du feu Roy, vôtre Père Louis XIII. d'heureuze & triomphante mémoire. C'est lors que recevant le Viatique dans la Ville de Lion, après le vœu qui fut fait, par la grâce &c en vertu de la tres-sainte Eucharistie, il nous fat randu pour vous donner à la France, avec ce cher Frère unique (1).

On pourrait dédaigner des citations de ce genre, comme de. purs hors d'œuvre ou des accessoires du sermon, si ces « accidents » n'étaient^ en somme, des traits saillants de la prédication d'autrefois. Or il faut avouer que ces procédés ont leur saveur propre. Ces exemples toutefois doivent suffire à montrer comment les orateurs entendaient les compliments d'usage qui, à la cour surtout^ faisaient loi, réglés, comme tout le reste, par une sorte d'étiquette peu favorable aux innovations.

Ne sera-ce pas entrer dans le vif du sujet de fournir, comme spécimen typique des sermons anciens, de larges extraits tirés d'un sermon du même prédicateur, fort goûté à la cour en 1653, sur le sujet instructif de la Parole de Dieu. Nous retrouverons ailleurs le P. Léon parmi les théoriciens

(1) Ihid., p. 857. La maladie de Louis XIII à Lyon (sept. 1630) date ce sermon.

de la chaire dont les traités jetteront un jour plus complet sur Téloquence religieuse de ce siècle. La préface de son Année royale est en effet une rhétorique sacrée pleine d'aperçus originaux. Dans son sermon, il se place à un point de vue plus général, mais sa manière apparaît nettement. On y trouvera les principaux défauts, mais aussi les véritables mérites de familiarité, d'observation, d'esprit apostolique, qui constituaient apparemment le genre alors usité, admir'é et reçu, c'est-à-dire en somme la couleur ou le ton moyen de la prédication.

Le sermon, prêché au troisième dimanche du carême, probablement le 16 mars 1653, ne paraît pas avoir subi de retouches notables et pourrait passer pour celui même qu'entendit la cour du jeune roi (1). Il nous est d'ailleurs fourni par l'auteur lui-même, sans divergences de texte entre les deux éditions publiées par ses soins à quinze années de distance. Le titre du morceau est : La pay^ole de Dieu est une semance lumineuse et chaloureuse.

Beali qui audiunt Verhum Dei, Se custocliunt illud. Bien-heu-

reus sont ceux qui écoutent, & qui mettent en praticque la

Parole de Dieu.

En S. Luc, chap. IL

Puique selon la Prophétie du Saint-Evangile, lesus-Christ est à plusieurs occasion de ruine k de salut, sujet de mal-heur

(1) Dans le ms. G277, les extraits qui avaient été faits du sermon sont répartis en plusieurs instructions, affectant les allures de petites allocutions complètes et indépendantes. Le premier morceau, tiré du second point du sermon, commence par les mots : « Dans l'expérience, dans Tanatomie, etc.. » et est intitulé : Septième discours. Le huitième Discours, débutant ex abrupto par : « C'est pourquoi je vous compare, ô Chrétien, à cette fameuse statue, etc.. » est, au contraire, dans le sermon même, situé, après VAve, dans le préambule, que Léon nomme le Prélude. Il ne semble pas que ce soit Tauteur même du sermon qui Tait ainsi dépecé en instructions distinctes, si peu logiquement distribuées.

& de bonheur, je puis bien dire en ton enclos ô Paris I que c'est principalemant, par le moyen de la Prédication...

Sire, la Parole est appelée judicieuzemant par le grave TertuUien, au vint-uniéme de sa divine Apologie, l'instrumant gênerai de toutes les choses qui compozent l'Univers. Ce qui m'a fait autrefois remarquer cinq outils generaus ou instrumans universels. La Parole divine en la Trinité, le Soleil dans le Ciel, le feu dans la Terre : La raison dans l'Ame, Se la main dans l'Homme, qui est un abbregé du Monde. En effet, nôtre main est nommée chez les Doctes, l'instrumant des instrumans ; parce que c'est elle qui fait. Se qui se sert avantageuzemant de tous les autres. La parole de la bouche est justemant entre l'entandemant de l'Ame Se les mains du corps. De sorte que l'entandemant, la Parole Se la main ; ce sont les trois instrumans de toutes nos pansées, de toutes nos paroles, et de toutes nos actions.... (1)

C'est pourquoy je vous compare, ô Chrétiens ! à cete fameuse statue de Memnon, élevée sur la pointe d'une haute montagne. Elle n'estoit pas plutôt éclairée des rayons du Soleil, qu'incontinant on voyoit tout son corps éclatant de lumières. A même temps sa bouche par des secrets ressorts, formoit des paroles intelligibles : Se ses doigts touchoient un instrumant de musique, avec une mélodie ravissante. Te voila, ô Chrétien ! en cete Eglise, comme une statue de marbre, ou de bronze : froid, dur, insansible aux touches de la grâce. La parole de lesus, qui est lumière dans le sein de son Père, chaleur dans le sein de sa More, est aussi lumière Se chaleur, dans la bouche des Prédicateurs. Ce Soleil t'éclaire, Se t'échauffe. Aussi-tôt je voy les connoissances en ton Esprit, les affections en ton cœur : les saintes paroles en tes lèvres, les bonnes œuvres en tes mains (2) . . .

Cette page, qui fait songer, malgré qu'on en ait, au burlesque compliment du jeune Diafoirus, ne devait point peut-être sembler alors si ridicule. La cour semble avoir goûté à cette éloquence.

D'ailleurs, sans surfaire en rien ces morceaux, ni

(1) Léon, l. c, p. 821-822 (première pagination).

(2) Ibid, p. 823.

dissimuler qu'on y rencontre résumés tous les défauts de la fausse rhétorique d'alors, il ne faut point se laisser détourner par ces bizarreries. Le pédantisme archaïque incontestable qui s'en dégage, ne doit point cependant passer pour l'unique caractère des sermons de cette époque. Plus souvent qu'on ne le croit, à côté de ce défaut trop réel, éclatent des qualités qu'il ne sera pas besoin de souligner. Prenons par exemple les pages qui vont suivre, dont le commencement avait été, à bon droit, remarqué et cité par M. l'abbé Hurel ;^1).

Encore qu'il soit vray, Sire, que l'âge de V. M. la dispanse de beaucoup de choses, il n'est pas moins indubitable qu'elle est obligée de se randre à la Parole de Dieu : <Sc de s'y randre comme Homme, comme Chrétien, comme Roy. Comme Homme, pour y apprandre de belles & serieuzes Veritez. Car l'Auditeur assis & à son aise, cueille icy, & en fort peu de temps, la fleur des études, Se. le fruict de la méditation de vint k de trante années. Comme Chrétien, pour y recevoir. Sire, les Instructions éternelles de vôtre salut. Et comme Roy, afin de donner cet example à vos Peuples. Desorte que V. M. Sire, fait fort bien de s'accoutumer de bonne heure, & peu à peu, à écouter ces Nonces du Paradis, ces Ambassadeurs de vôtre Dieu qui vous annoncent le Saint-Evangile ; c'est-à-dire les Nouvelles de l'autre Monde, Se les Maximes nécessaires à vôtre salut.

Il faut même, Sire, les écouter comme V. M. le fait admirablemant ; c'est à dire avec attantion, Se édification. Il faut même nous permettre le libre exercice de nos charges. Se aimer la vérité de l'Evangile ; laquelle néanmoins de nôtre côté doit toujours estre assaisonnée de discrétion, Se de retenue. Car si V. M. estime et loue un Courtizan parce qu'il est bien fait, une Dame parce que sa modestie est encore plus ravissante, que sa beauté n'est charmante ; un Capitaine parce qu'il est vaillant, un luge parce qu'il est sage & équitable. Le diray-je, Sire, V. M. m'en donnera-t-elle la

(1) Les orateurs sacrés à la cour de Louis X/V, p. 159-161.

permission ! Elle ne fait pas mal de louer un Pooto, un Musicien, un Danseur de Balet, parce qu'il fait bien son Métier ; le nôtre, Sire, c'est de dire naïvemant et respectueusemant la vérité aux Princes mêmes, & aux Potantats de la terre. Loquebar de iestimoniis luis in conspectu Regum, et non confundebar. (1)

Ce sont là de nobles paroles, et dignes de faire oublier ce que peut avoir d'étrange et de bizarre cette manière de parler archaïque. Voici toutefois ce qu'on lit au commencement du second point :

Dans l'experiance, dans l'anatomie, & l'observation du docte Galien, nôtre tête a deux oreilles : nôtre cœur a aussi deux oreilles ou concavitez, l'une à droite, l'autre à gauche ; & vous voyez aussi deux mains, justemant couzues aux extremitez de nos bras. Pourquoy? Sinon pour nous instruire en ce langage naturel, que la Parole de Dieu entrant par les deux oreilles du corps, doit descendre dans celles du cœur, puis remonter dans les deux mains ; en effet, produire l'exécution des bonnes œuvres. Si vous manquez à cela, saint Grégoire de Nazianze vous appelé louches, monocules, qui n'avez qu'un œil. Saint Grégoire de Nysse (2), manchots, qui n'avez ny bras ny mains. Et moy je dis que c'est estre des monstres.

C'est en ce sens que dans l'instruction qu'en donne le Secrétaire du troiziéme Ciel S. Paul, les Ambassadeurs du grand Dieu sont les Prédicateurs. En cete auguste & sacrée qualité, vous leur devez audiance & respect. En cete qualité, bien que je m'en confesse tres-indigne, j'ay charge expresse d'adresser & de porter la Parole de mon Maître qui est vôtre Dieu. Mais je dois la porter non à l'entandemant, par la subtilité des pansées. Non à la mémoire, par la recherche des conceptions curieuzes. Non aux oreilles seulemant, par l'éloquance & la mignardise du discours ; comme font nos Prédicateurs à la mode, ces corrupteurs de la parole

(1) On n'avait donc pas attendu Bourdaloue pour appliquer ce texte, source de tant de conclusions bizarres ou hasardées, et rattaché à la légende du Tu es ille vir. Cf. Hist. cn7., pp. 479-498.

(2) Ms. : S. Grégoire de Nice.

de Dieu, ainsi les appelé S. Paul en plus d'un endroit ; adultérantes, cauponantes verbum Dei (1). Ce sont ces mauvais & trompeurs cabaretiers qui môlent l'eau profane &. embourbée, avec le vin du Ciel Se. le moût du Saint-Esprit, caupones lui miscent aquam vino. Si donc je veus satisfaire à ma charge, à ma consçiance, & à la vôtre ; j'ay commandemant exprés couché en Esaye (Isaïe) IX (2) de parler au cœur. Ouy (N) de parler à vôtre cœur, par des santimans et des affections toutes cordiales. La raison en est divinemant recherchée, par le docte Rupert. Quod egreditur à corde, dit ce subtil k dévot Auteur, non ingreditur nisi in cor. Jésus est une parole cordiale, eructavit cor meum verbum bonum (3). Parole laquelle sortant du cœur de son Pere-Eternel, ne doit Se. ne peut estre receue que dans nos cœurs. Et (remarquez) comme le cœur estant principe de vie, produit l'action et le mouvemant : de même la Parole de Dieu sortie de son cœur «8c receue dans le nôtre, doit montrer au dehors la vie de la grâce par les bonnes Se par les saintes actions.

Sans cela, la Prédication se tourne en malédiction. Car c'est, aux Romains deuzième (4), c'est l'operateur, Se non pas l'auditeur de la Loy qui est sauué. lûque-là que lors qu'à la sortie du Sermon, vous dites, voila une bonne pièce; sachez, qu'elle sera employée contre vous à faire vôtre procès. Les louanges que vous donnez au Prédicateur, sont vos convictions (5) et vos condamnations. Ex ore tuo te judico (6). Dieu vous jugera par vôtre bouche, mauvais Auditeur ! Qui Prae-

(1) 2 Cor. 2, 17. Non enini sumus sicut plurimi, adultérantes verbum Dei. Cauponantes est l'ancienne leçon. Je la retrouve dans une Concordance del68i, imprimée à Cologne. La Concordance de Dutripon (Paris 1838, p. 95) l'a aussi gardée.

(2) La marge du ms. porte chapitre IX. Il n'y a rien de pareil dans le chapitre IX. Il faut lire, comme on le voit dans l'imprimé, 40, 2. Loquimini ad cor lerusalem.

(3) Ps., 44, 2.

(4) Rom. 2, 13. Non enim auditores legis iusti sunt apud Leum, sed factores legis iustificabuntur .

(5) Le mot conviction, au sens de preuve irrécusable contre quelqu'un, et par suite à peu près synonyme du mot condamnation, est bien de la langue du XVII« siècle. On le rencontre dans un bon nombre des sermons manuscrits, comme le prouvera le lexique de la langue de Bourdaloue.

(6) Luc, 19, 22.

dicalorem aliquem laudat, dit S. Augustin, nec tamen ad illius praedicationeni corrigUur, contra seiestis reddiiur. SaintThomas en son Prologue sur les Epitres Canoniques, compare ces Gens-là à Vrie (1) en ce qu'ils portent sur eux-mêmes, les Lettres de leur mort. Parce qu'en effet, sauoir la volonté de son Maître, &ne lapas accomplir, c'est le dernier des crimes. C'est, dit S. Paul en la même Lettre, par un solemnel attantat tenir injustemant la vérité de Dieu prizonniere (2), liée & enchaînée. Elle veut, la pauvre prizonniere, captive & esclave : elle veut donner l'aumône, k vous luy liez les mains. Elle vous prie, de vous porter à faire une Confession générale de toute vôtre vie ; tu luy lie la langue, tu luy ferme la bouche. Elle veut te faire aller aux Hôpitaus, à la Messe, au Sermon; tu la retiens attachée à la cadene (3).

Malédiction, dit Dieu par son Prophète Ezechiel, sur Ceux qui écoutent ma Parole, sans la réduire en praticque [c. 23]. Sans mantir, c'est abuzer de ce que le Père a de plus cher, savoir est son Fils, & sa Parole. O que ce Lacedemonien avoit bonne raison de dire, chez Isidore de Damiette (4) ; que les paroles ne sont que des ombres, & que les œuvres sont les corps & les realitez. Ce sont, dit subtilemant un autre Père de r Eglise-Latine, les témoins de la Foy, testes fidei, bona opéra.

Siècle mal-heureus nous voilà donc réduits à cete infortune ; qu'en ton enclos ô Paris ! tant de braves Orateurs Chrétiens, tant de célèbres Prédicateurs formant une si douce harmonie de vertu, de sçiance & d'éloquance, principalemant en ce saint temps de Carême, avec tous leurs efforts néanmoins, Se avec toutes leurs industries, ils ne font qu'attacher leurs Luths à des Saules; in salicibus, in medio ejus suspendimus organa nostra (5). Voicy sans mantir un merveilleus

(1) 2 Reg., 11, 14. Scripsit David epistolam ad Joab.

(2) Rom. 1, 18. Qui veritatem Dei in iniusti tia detinent.

(3) Ms. Cadane. Ce mot vieilli, désignait la chaîne des forçats. Cadane., comme cadenas, est évidemment un dérivé très direct de catena. On ne le rencontre ni dans Richelet ni dans les dictionnaires de l'ancienne langue : La Curne de Saint-Palaye et Godefroy ne le donnent point.

(4) Sans doute le Père classé dans la Patrologie sous le nom de saint Isidore de Peluse,mais cité souvent chez les orateurs de l'époque sous ce titre d'Isidore de Damiette. Cf. Bossuet dans ses ouvrages contre le Quiétisme.

(5) Ps. 136, 2.

Emblème, remarquez-le, s'il vous plaît. Les Saules ne portent jamais de fruicts. Pourquoy à vôtre avis? C'est parce qu'ils n'ont point de cœur, ny de mouelle. De même nos Sermons comparez à des luths & à des harpes, sont chansons inutiles. Parce que nos Auditeurs pour la plupart sont Saules pâlesverds sur le coulant des eaux du Monde; sans cœur, sans mouelle, sans fruict, sans bonnes œuvres.

Sçauez-vous (N) comme-quoy vous recevez nos Prédications ? lustemant comme un air, 8c une chanson. Veritablemant elle délecte avec quelque sorte de plaizir, mais sans aucun fruict. C'est Dieu même qui me l'a dit, aussi bien qu'à un autre Prédicateur, Ezechiel en son chapitre trentetroizième {\).Es eis quasi carmen musicum, quod suavi, dulcique sono canitur : 8z audiunt verba tua, & non faciunt ea. Dans vos sales (N) vous écoutez un concert de musique : après quoy il ne vous reste rien de toute cete belle mélodie, non relinquit opus post se. Dans vos Paroisses, durant l'espace d'une heure (2) : à la Cour il ne faut que trois quarts d'heure, encore est-ce trop. Durant cet espace de temps, vous entandez la Parole de Dieu, pour.veu qu'elle chatouille vos oreilles : & qu'elle ne soit pas trop rude, ny trop picante. Mais vous l'entandez tout ainsi qu'un air et une chanson puîque vous n'en devenez pas meilleurs.

O, ô dit l'Apôtre S. lacques, & après luy le grand S.Augustin par une autre comparaison, qui n'est pas moins mysterieuze; la Parole de Dieu, est vraimant un miroir. Tous les matins nous vous la presantons dans les Eglises. Icy quelques-fois, quand il plaît à Vos Majestez. Chacun y voit ses deffauts Se ses laideurs, bien que souvant on ne s'arrête qu'à considérer les taches de son prochain. Ce Prédicateur, dit-on, est habile & moral ; il est rampli de zèle, 8c de ferveur. Il n'épargne point les Grans, il dechifre la Cour comme il faut. La pièce est belle, & hardie. Il a bien parlé aujourd'huy

(1) Ezech. 33, 32. Et es eis quasi carmen. . .

(2) Ce détail sur la durée des sermons, corroboré par un certain nombre d'autres recueillis dans les copistes, me donnera occasion de publier quelques recherches sur les conditions matérielles de la prédication du dix-septième siècle. « L'heure des sermons » est assez souvent rappelée comme la mesure ordinaire.

aus Financiers, & aux lusticiers. Les Courtizans ont eu leur fait, Se la vanité de nos Dames y a perdu son procès. Applicquer ainsi le Sermon à son voizin, sans songer à son profit; en vérité, c'est abuzer de nôtre ministère. Mais au fond la véritable Prédication, c'est un miroir qui ne deguize, qui ne flatc point. Monsieur y void clairemant son ambition, Madame sa vanité. Celui-cy, son avarice. Celle-là, sa convoitize, sa jaloutize, & son impatiance : son indevotion, sa curiosité, & son humeur bizarre. On s'y void, on s'y regarde, on s'y mire. Après cela, qu'arrive-t-il? Si quis auditor est verbi, & non faclor, hic comparabitur viro ; consicleranti vuLtum nativitatls suae in speculo (1). L'heure est-elle finie, la Prédication est-elle achevée, on ne s'en souvient plus; consideravit enim se, 8c abiil : & statim oblitus est qualis fueril (2).

D'où je tire (N) cette riche conclusion d'Isidore de Damiette ; (3) Xdyoç airpaxToç aTeXvjç, xal Trpa^tç oXoyoç. La Théologie des Chrétiens, selon S. Thomas, est mixte. Elle est partie spéculative, dans la connoissance des veritez de la Foy : partie practique, dans l'exécution des bonnes-œvres. La raison est qu'elle doit estre samblable à son principe, & conserver la nature de son original. Son modèle, c'est le Fils de Dieu. D'un côté il est l'idée, la connoissance & la Parole expressive de son Père. Il est d'autre part le principe produisant avec luy le Saint-Esprit au dedans, & au dehors toutes les Créatures.

Faisons donc (N) uzage de la Parole de Dieu, tel que nous devons selon les loix d'une experiance facile & utile. Car je remarque trois uzages des plantes k des arbres. Les airaignôcs convertissent tout en venin. Les mouches à miel ne s'arrêtent qu'aux fleurs. Les Médecins changent les fleurs en conserves, & se servent aussi des f ruicts ou pour alimant, ou pour medicamant. Voila en trois classes différantes, le sort k la condition de tous Ceux qui écoutent la Parole de Dieu.

(1) lac. 1, 23. Quia si quis auditor est verbi...

(2) Ibid. 24.

(3) Ici un blanc indique dans le ms. que le texte grec de cet auteur, que l'orateur, on le voit, aime à citer, n'a sans doute pu être déchiffré par le copiste qui s'en est abstenu et a passé à la phrase suivante. Mais l'édition contient la citation.

Tirer de la Prédication de Saint Evangile le scandale de son Ame et la ruine de son salut, comme font Ceux qui s'en mocquent, ou qui Técoutent sans se convertir; c'est sans doute avoir l'Ame bien envenimée. Ne s'arrêter qu'à la fleur des périodes & au miel des douces paroles, c'est un foible amuzemant. Laissons-là ces airaignées venimeuzes. Se ces abeilles , inutiles. Il faut donc, comme font les sages Médecins, en tirer la guerizon de nos consçiances, 8c la norriture de nos Ames. Autremant si nous randons la Parole de Dieu inutile, nous faisons injure a Dieu, Se nous nous perdons.

De vray, cete Parole dans nos bouches, tout ainsi que dans celle de Dieu, est un glaive a deux tranchans. Si elle n'ouvre vos apostumes, pour les guérir : elle perce vôtre cœur, pour le faire mourir. Dieu la met dans la bouche de leremie, comme un feu dévorant ; Ecce ego do verba in ore tuo, in ignem (1). Tous mes Auditeurs sont du bois en cete Eglise : & Populum istum in ligna. Le feu ne peut, sans doute, produire que le feu: Si la Parole de mon Dieu doit allumer necessairemant dans vos âmes, ou le feu du saint amour, ou le feu dévorant des Enfers. Do verba mea in ore tuo in ignem, Se Populum islumin ligna. Se vorabit eos. Et nous-mêmes, qui avons esté vos Prédicateurs, nous serons vos accuzateurs en la vallée de Jozaphat.

Guy (MM) Ouy (MD) au jour du lugemant, nos esprits épuisez, nos estomacs cassez : nos flancs rompus, nos poumons desséchez, nos langues affoiblies, nos voix enrouées : laboravi damans, raucae factae sunt fauces meae : nos mains Se nos habits. Quoy plus ? nos Chaires mêmes : illic sederunt sedes in judicio, sedes super domum David. Souvenez-vous-en (N) ces Chaires mêmes, ces Autels, ces Tamples, Se cet Auditoire vous reprocheront tant de peines, que nous avons prises pour vous instruire. Tant de nuicts que nous avons passées à veiller, Se étudier pour vous enseigner. Tant de bonnes inspirations, que Dieu nous a départies pour vous convertir. Enfin, enfin nos Prédications vous condamneront. Parce que, plus endurcis que les Ninivites, qui se convertirent à une seule Prédication de lonas ; nous avons beau crier, qu'en quarante jours tout sera ranversê ^2). Cepandant plusieurs ne daignent

(1) 1er., 5,

(2) Un passage de Biroat (dans son Carême (éd. de 1668), second sermon pour le I dimanche de caresme) rappelle, mais

pas seulemant venir au Sermon. Les autres y viennent, 8c ne daignent écouter, les autres écoutent la Parole de Dieu & s'en mocquent, la méprizent et se damnent ; Dieu vous en préserve (Amen) (1).

seulement de loin, ce mouvement. C'est dans la conclusion (p. 222). «Mais si au lieu d'employer cette parole, on Foublie ; mais si on tâche de l'oublier, comme estant importune au désir qu'on a de perseuerer dans le crime; quelle merueille si les démons triomphent. Se si les Chrestiens se damnent ? Et c'est de quoy se plaint aujourd'huy la parole de Dieu, de ce que ses armes restent inutiles entre nos mains, après aaoir triomphé si souuent entre les mains de nos pères ; de ce qu'ayant tant de pouuoir sur les démons, & à raison de sa nature. Se à cause des grâces qu'elle amené auec soy, elle fait si peu de fruit par le deffaut de nos vsages : Ha ! un des Sermons que vous entendez tous les jours, conuertiroit mille barbares, Se les deux Se les trois Caresmes demeurent inutiles pour les Chrestiens. Mais si cette parole de Dieu ne sert point auiourd'huy à nostre profit, elle seruira vniourànostre confusion, Se comme parle Danid, elle iustifiera la prouidence de Dieu, qui employera pour les prennes de sa iustification les Sermons qu'elle nous a fait entendre; pour nous dire qu'elle n'est point coupable de nostre damnation. Hélas! que pourra repondre vne ame Chrestienne si après les 10. les 20. les 30. Caresmes elle est damnée ? Dira-t-elle qu'elle a esté tentée par les démons ? oûy ; mais, dira Dieu, ne vous auoisjepas donné ma parole pour vous deffendre ? Alleguera-elle qu'elle a esté trompée ? oûy ; mais, adjoûtera Dieu, ne vous auois-ie pas aduerty de ces illusions ? Car ou vous estiez au Sermon, ou non : si vous n'y auez pas assisté, le demande pourquoy ? N'a-ce pas esté de peur d'y entendre des veritez importunes à vos plaisirs, Se au dessein que vous auiez de perseuerer dans vos crimes ? Ainsi vostre ignorance est criminelle. Que si vous y auez assisté, n'est-il pas vray que vous y auez appris des veritez puissantes pour vous sauner? le produis pour témoins les Prédicateurs que vous auez oûis depuis la douze ou quinzième année de vostre vie iusqu'à ce dernier Caresme après lequel ie vous ay pris. Et c'est icy où les Prédicateurs, hélas ! prendront la parole. Se deuiendront les accusateurs des âmes qu'ils auront aduerties ; Se de la mesme langue dont ils vous prêchent auiourd'huy, ils vous condamneront ; Ils vous reprocheront leur parole, Se ils prêcheront encore pour vous redire les Sermons qu'ils ont faits, Se pour les soutenir : N'est-il pas vray, diront-ils, qu'à tel jour, à telle année, sur tel Euangile, dans telle Eglise, nous vous disions que vous vous damniez ! » (1) IbicL, p. 828-830.

46 LE rON DE LA PRÉDICATION

Il est difficile de rencontrer des exemples plus topiques où éclatent les défauts du temps, étalage de citations bizari'cs, subtilités, recherches, mais surtout l'absence totale de composition. Il fallait pour le mettre en relief se résigner à citer un sermon presque entier, mais l'exemple vaut mieux que toutes les réflexions critiques : il montre à merveille et en action un sermon d'autrefois. Ce n'est point assez, je l'avoue, pour juger en bloc toute une période. Il faut même reconnaître que, selon la manière de choisir et de grouper les extraits, on pourrait par un plaidoyer contradictoire, ou réhabiliter à l'excès ou condamner, plus sévèrement qu'on n'a fait encore, cette époque si mêlée (1). Mais il ne s'agit point d'une cause à défendre, notre objet est de saisir sur le fait la « moyenne » de la prédication vers le milieu du grand siècle. Restera donc à présenter un certain nombre de citations encore, dans lesquelles, sans rien nous dissimuler des graves défauts de la chaire à cette époque, ni vouloir nier le mauvais goût

(1) Les jugements que M. Jacquinet portait, un peu sommairement, sur les divers prédicateurs traités par lui, ont pu être rectifiés et complétés par l'étude plus attentive qu'en a faite M. Castets ; il est certain que la lecture intégrale de ces œuvres oubliées ne permet point de jugements faciles. Tel détail étonnant ou révoltant fait oublier des pages d'une excellente venue, et incline Fesprit à la sévérité; il serait aussi injuste et dangereux de prononcer sur la citation d'un trait burlesque, isolé du reste de l'œuvre, que d'après un morceau remarquable, recueilli comme une perle au milieu d'un fatras. Mais eût-on lu les sermons imprimés de chacun des auteurs, on saura difficilement ce qu'ils étaient, si on ne consulte leur texte même tel qu'il sortit de leur bouche et que l'entendirent les copistes qui les « sténographiaient ». Bien souvent, ils ont gâté, en préparant leurs sermons pour la postérité, des qualités réelles, de nature à les faire juger aujourd'hui plus favorablement. V. le livre de M. Castets, surtout dans les chapitres sur Lingendes, Biroat et Castillon (p. 118 et suiv.)

alors régnant, se rencontrent des qualités d'observation, des esquisses de portraits et de fine critique, ot beaucoup de détails excellents qui ont préparé et amené, comme par un mouvement insensible, la grande période de la fin du siècle.

Comment, sans s'exposer à des méprises, vouloir juger sur un spécimen unique, de l'état de la chaire chrétienne dans la première moitié du XVIP siècle ! A cette époque, en effet, comme de nos jours, à côté et au-dessous de quelques orateurs particulièrement remarqués, vite tenus pour de véritables modèles, et, à ce titre, provoquant des imitations parfois maladroites, une foule de prédicateurs se partageaient à des degrés divers la faveur des auditoires. Un élément aussi; noté par plusieurs historiens et critiques qui ont eu l'occasion de s'occuper de la prédication en France, multipliait les essais et animait l'ardeur de toute une catégorie de candidats à l'éloquence sacrée, ceux qu'on pourrait appeler* des prédicateurs de carrière, c'est-à-dire qui aspiraient à se faire un nom par leurs prédications avec l'espoir plus ou moins avoué de recevoir un bénéfice, soit une abbaye bien pourvue, soit même un évéché. Rien n'oblige à prétendre que la poursuite de ce but ait été l'unique mobile du grand nombre. D'ailleurs à supposer même que quelques-uns lui aient donné dans leurs préoccupations une place prédominante, est-il possible d'en surprendre l'influence dans la nature des sujets traités, ou dans leur matière d'annoncer la parole divine?

La différence est cependant à noter entre la condition des prédicateurs du temps passé et la situation actuelle de ceux qui se consacrent aujourd'hui au ministère de la chair-e. En tout cas le grand nombre et la variété des concurrents appelés dans la multitude des églises et chapelles de Paris pour les stations de Tavent et du carême, invite tout au moins à ne point juger sur quelques exemples isolés, si l'on veut se l'endre compte du mouvement et du genre même de la prédication à une date donnée. Il faut multiplier les observations et conduire l'enquête à travers le plus grand nombre possible de cas et de circonstances ; il faut surtout se garder de conclure au-delà des limites, nécessairement étroites, d'une induction incomplète.

Toutefois, des citations extraites des manuscrits contemporains, reflétant comme un miroir la parole d'un certain nombre d'orateurs, ont des chances de nous informer, partiellement tout au moins^ de ce qu'était en leur temps la prédication.

Il ne faut point imaginer la prédication ancienne comme perpétuellement tendue et refroidie par une sorte de langage de convention, sauf à tomber dans le burlesque ou le trivial, lorsque l'orateur voulait s'accommoder à un auditoire moins choisi. Un juste milieu entre ces extrêmes, pour n'avoir pu toujours être respecté au temps où régnait encore une inexpérience commune à tous les genres littéraires, a été en somme assez souvent rencontré. On a vu plus haut que la plupart des entrées en matière supposent une simplicité de bonne venue, amenant le prédicateur à expliquer son dessein, sans souci de vaines formules ni de longs ambages. Serviraient de preuve la plupart des Instructions sur les Epîtres

de saint Paul, dans le recueil manuscrit déjà cite (1). Voici, i3ar exemple, comment débute le cinquième discours, sur le texte : Quanto tempore haeres parvulus est {Gai. IV) :

Nostre Espistre de la Messe en laquelle ie vois qu'il est parlé par occasion des enfans en bas âge et des jeunes gens un peu plus auancez, Quanto tempore haeres parvulus est, m'a donné (M.) ouverture de parler des trois âges de la vie, de l'enfance, de la jeunesse et de la vieillesse et d'en parler par la voye de plainte de ce que Dieu, ayant prétendu que les hommes en tous ces âges trauaillassent à se sanctifier, (ils n'en font rien.)

Le procès des trois âges de la vie est en effet instruit par notre anonyme (2) avec un luxe de détails qui montrent en lui un vrai souci d'être utile à son auditoire et de se faire comprendre de tous. Ce n'est point de l'éloquence, et ces pages ne méritent point d'être citées dans les cours de littérature, sinon en ce qu'elles indiquent comment certains prédicateurs ne négligeaient pas le langage familier et accessible. Après avoir parlé du baptême qui efface de l'âme des nouveau-nés la tache originelle, l'orateur décrit les tendances malsaines qu'il n'en a point fait disparaître :

Mais il n'a pas osté en eux la pente et l'inclination au mal laquelle est suivie facilement de l'acte, d'où arrive [sic) que l'enfant, en un âge ou il est assez esclairé pour connoistre le mal le commet aysement et prononce des paroles mal lionnestes et messeantes, fait de petits mensonges, des larcins, des désobéissances, et auec tout cela des turpitudes et vilenies dont on a horreur : Ismaël, l'image des méchants enfans

(1) Fr. 6277, f. 22.

(2) Volontiers j'attribuerais ce texte au P. Léon, bien qu'on ne rencontre pas ce sermon dans des Œuvres imprimées, au moins nous trouverons plus bas des ressemblances significatives. V. p. 50, note 1.

et des reprouvez, estant encor petit, des ce bas âge, commet tous ces maux et principalement le dernier, et mesme l'apprend a son cadet Isaac, ce qui est appelé par FEscriture, au Genèse [sic) un jeu, ludentem cum Isaac ; mais saint Paul l'apelle persécution (1), sed tune is qui secundwn carnem naius est (2) persequebatur eum qui secundum spiritum. Vous m'entendez assez et l'on sait à quelles salletez s'abandonne quelquefois cet âge de l'un et de l'autre sexe. Or il faut que l'enfant s'écarte de toutes ces malheureuses conduites, et qu'il s'esloigne de toutes les sortes de péchez esqiiels leur âge est enclin (3). •

On voit que notre prédicateur serait homme à médire des enfants dans le même sens, sinon en même style que La Bruyère, et que, fidèle à son programme de parler des âges de la vie « par voie de plainte », il insiste sur les défauts de l'enfance. Sans avoir pu nous faire un tableau de la jeunesse comparable à celui de Bossuet dans le Panégyrique de saint Bernard, il a tenté, assez sèchement d'ailleurs, de tracer le détail des écarts de l'homme à ce moment de sa vie.

Je descouvre trois fascheux ecueils ou souvent la jeunesse libertine et mal aduisée fait un triste naufrage a scavoir la grande chère, l'impureté et l'ambition.

1. La grande chère ou les débauches de bouche et de cabaret rend ces jeunes gens gueux et misérables ; ils deviennent par là pauvres et souvent quasi réduits a

(1) Il est difficile de croire que le morceau ms. anonyme n'est pas du P. Léon, lorsqu'on lit dans son sermon imprimé de la Quinquagésime : « Si vous me dites que ce n'est que jeux et passe-temps, pour estre tournés parmi les hommes et ne paroître pas d'humeur farouche et sauvage, en ces réjouissances publiques. Souvenez-vous que le jeu d'Ismaël avec Isaïe scandalize la mère de celuy-cy, Sara, et que saint Paul nomme ce jeu persécution. .. . » (Ed. de 1671, Année Dominicale, p. 95.) (Cf. p. 58^).

(2) Ms. natus est erat persequebatur (sic).

(3) Ms. fol. 22.

l'aumosne, mangeant toute la substance d'une famille et de leur gain.

2. L'impureté les rend impudens : car du vin s'emportant Gisement (sic) (1) a la salleté, ces deux vices se tenant pour l'ordinaire compagnie ainsi que saint Hiérosme l'a marqué, disant : ventris saturitas seminarium libidiniim est, de là suit qu'ils fréquentent les mauuaises compagnies, les tilles de joye, les lieux honteux et scandaleux, folastrent, chantent des chansons impures, font des bruits, des clameurs des cris et des gestes immodestes, escrivent sur des parois et sur des cheminées des dictons et des représentations sales, et font autres pareilles choses, comme gens qui avec les sens, ont perdu toute honte, et leur impudence va jusques la que de se vanter de leur dérèglement : Peccatum suum quasi Sodoma praedicaverunt.

3. Leur ambition enfin les fait devenir querelleux et colleres et ne voulant céder à personne, par l'excès de la bonne opinion qu'ils ont d'eus mesmes ils ne veulent aussi souffrir de personne. Et cela excite souvent les injures, les querelles, les coups, les blessures de poings, de bastons, d'espées, suivis quelquefois de maladies et de mort. O état de vie funeste! Et ce ne sont pas là (M.) les routes qu'il faut suivre si vous voulez passer pour une jeunesse chrétienne.

Nous aurons souvent occasion de constater, pour peu que nous recourions aux copies anciennes, que l'attention à procéder par exemples concrets, par petits faits quotidiens, observés et réels, n'est pas absente de la préoccupation des prédicateurs. Ainsi, dans un sermon sur la Confession, que l'on rencontre, sans nom d'auteur, à la fin du troisième volume des manuscrits Phelipeaux, — par suite à peu près contemporain de Bourdaloue — la même allure est adoptée par l'orateur, et sans que l'on puisse l'accuser d'être descendu trop bas.

Mais qui est-ce qui a cette sincérité ? La plupart déguisent leurs fautes, ou les excusent, les autres n'en disent qu'une

(1) Pour aisément,

partie, les autres en laissent les circonstances, les autres les rejettent sur le prochain. Est-ce là nous accuser ? c'est plutôt nous excuser ou accuser notre prochain. Une femme dira : Ce sont mes enfants qui m'ont mise en colère ; mes servantes sont maladroites, mon mari est un joueur. Ce n'est pas là comme il faut dire ni faire une confession. . . (1).

Du même copiste, sinon du même orateur, car le sermon est anonyme aussi, on lit, au second point d'un sermon sur la ChmHté fraternelle, pour le mardi de la troisième semaine du carême :

Mais hélas, plus la correction est nécessaire, facile et utile, plus elle est négligée. Car, permettez-moi de vous faire quelque demande sur ce point : Croyez-vous qu'il y eust des pécheurs dans Paris? Ah ! plût à Dieu que vous eussiez lieu d'en douter. Mais en connoissez-vous quelques-uns ? Jamais aucun ne s'est-il échappé d'offenser Dieu en votre présence ? S'il l'a fait, vous ôtes-vous senti animé d'un saint zèle pour le reprendre ? Si vous ne l'avez pas repris, votre conscience vous en a-t-elle fait un reproche? Ah! Confesseurs, vous le savez mieux que moi : S'accuse-t-on de toutes ces choses? Non sans doute. Si c'étoit que les hommes devinssent plus innocents, et qu'il n'y eût pas lieu de les reprendre, à la bonne heure. Mais le scandale augmente tous les jours, le péché se fortifie et marche en triomphe, et personne ne songe à l'arrêter et le précepte de la correction est tellement oublié que l'on ne croit pas même y estre obligé. Cependant que deviendra cette loi formelle de mon évangile : Si peccaveril in te, etc. ? S'il en étoit d'elle comme des lois humaines, j'avoue qu'il y a longtemps que vous en seriez quittes, mais il n'y a point de prescription contre l'ordre de Dieu. . . (2).

Il y aurait certainement intérêt à connaître le nom des prédicateurs, Giroust peut-être ou La Rue, dont les sermons suivent, dans ce recueil Phelipeaux, ceux de Bourdaloue. Ils sont plus d'une fois heureux,

(1) Ms. fr 22947 (P. III), p. 900.

(2) Ms. P. III, p. 932.

témoin encore cette apostrophe qui suit de près le passage que nous venons de lire :

Là dessus, pères et mères, qui avez des enfants, maîtres, qui avez des domestiques, prélats et rois, qui êtes préposés sur des sujets et des peuples, pouvez-vous vivre un moment en sûreté, après avoir entendu les terribles paroles, sanguinem [eius de manu tua requiram] ? Femmes, tant de prières, tant de visites d'hôpitaux, tant d'aumônes et de chapelles que vous voudrez, si avec cela, vous laissez ce fils dans la débauche, ce valet dans le blasphème et ivrognerie, j'ai à vous dire avec saint Paul que votre dévotion est pire que l'infidélité d'un paien ; qui suorum clomesticorum curam non habei est infideli deterior. Hé ! que vous servira de vous trouver innocents dans vos personnes, si vous ne l'êtes pas dans celle des autres ?...

Il est vrai que le même orateur, dans le dernier point, n'a pas aussi bien rencontré. Après un assez bon trait sur la conduite de Nathan à l'égard de David et sur son habileté à insinuer une correction qui, brusquement présentée eût été mal reçue, il ajoute^ en parlant d'Hérode et de saint Jean-Baptiste :

Tout homme qui veut corriger un autre, doit remarquer si la grâce de Dieu ne donne aucun bon mouvement à ce pécheur ; car il est rare qu'il n'en ait et s'il s'en peut apercevoir, ou que même il puisse découvrir quelque bonne inclination en lui, il ne faut pas manquer de s'en servir. Ce fut de la sorte que Nathan fit la correction à David. Il savoit que ce prince avoitune inclination naturelle pour la justice ; il ménagea sa vertu et supposa une injustice faite à un de ses sujets, pour avoir droit de lui dire : tu es ille vir ; Hé bien, c'est vous même qui vous condamnez dans les autres. Si Nathan, donnant toute liberté à son zèle se fut mis à crier : Adultère, homicide, scandale de ton état, qu'eût-il gagné ? Peut-être jamais David n'auroit été converti...

Voilà une réflexion qui, sans être signée, étant cependant du temps, est une excellente réponse à ce qu'on a droit de nommer la légende du Tu es ille

vir (1), lors même qu'à défaut de réfutation historique directe, on serait réduit à y opposer l'invraisemblance et le ridicule qu'elle comporte. Notre anonyme eût senti ce ridicule, et avec lui sans doute tous ses contemporains. Le début du troisième point est à citer dans cet ordre d'idée, mais il y faut reconnaître un détail qui aujourd'hui ferait sourire.

Ce n'est pas d'aujourd'hui que saint Augustin Ta dit, et il est vrai que tout le monde aime la vérité quand elle ne fait que plaire mais qu'il n'y a personne qui ne la haïsse quand elle pique par l'acrimonie de la correction. Nous en avons un exemple mémorable dans l'Ecriture. Jean-Baptiste proche des vérités fâcheuses et sévères, mais quelque rigoureuses qu'elles soient dans la bouche de ce pénitent, cependant parce qu'elles ne s'adressent pas ouvertement à Hérode, il les écoute, mais devient-il le censeur de la cour, entre-t-il dans le palais de ce tyran pour lui reprocher en face son inceste, vous savez comme il est reçu, et que non seulement on se moque de ses remontrances, mais que mesme on lui enlève la tète pour l'empêcher de n'en plus faire de semblables (2).

Cette allusion au martyre de saint Jean-Baptiste, présenté comme un moyen radical choisi par son meurtrier pour se tenir à l'abri de ses remontrances, a un air de naïveté qui lai ôte sa valeur.

Ce ne sont pas d'ailleurs quelques taches de ce genre qui seraient pour rendre moins topiques les exemples empruntés à notre anonyme ; mais peutêtre ce prédicateur inconnu a-t-il le tort plus grave de ne présenter que peu de traces d'archaïsme. Comme par suite il risque d'être moins propre à nous indiquer le ton de la prédication avant l'entrée en scène de Bourdaloue, son contemporain ou son devancier, mieux vaut revenir à nos Instructions

(1) V. Hlst. crit. de la Prédication de Bourdaloue, p. 479.

(2) Ms. P. III, p. 941.

AVANT BOUHDALOUE 55

sur saint Paul. On y trouve d'ailleurs à foison les passages décisifs, et non sans un parfum d'antiquité insinuant une date antérieure à 1669. Veut-on voir en effet avec quel confiant abandon notre prédicateur explique le choix de son sujet ? Dans le Vnzies7ne DlscourSy sur le premier chapitre de l'épitre aux Thessaloniciens, il commence ainsi :

L'Epistre d'aujourd'huy est un excellent éloge et un célèbre paranymphe que fait saint Paul des habitans de Thessalonice, louant leur foy et leur pieté... cela me donne lieu (M) de parler aujourd'hy de l'excellence du bon exemple et du mal du scandale...

Nous avons déjà vu d'ailleurs avec quelle dextérité, fidèle sans doute à quelque devise comme : faciam te hene venire, il savait adapter au texte de l'épître du jour le sujet qui lui restait à traiter d'un dimanche précédent. Son sermon sur les paroles de saint Paul : libenter gloriahor ininfirmitatibus...sevsi\t à citer presque en entier pour donner une idée de sa manière. Assez naturellement il prend occasion de l'épître d'où elles sont tirées pour traiter le sujet des souffrances, et il le fait avec une sorte de bonhomie qui n'est pas sans charme. C'est au dimanche de la Sexagésime que se lit la longue énumération que fait saint Paul dans la seconde épître aux Corinthiens, de toutes les épreuves de son laborieux apostolat. Ce jour-là sans doute fut donné le Treiziesme Discours, ainsi conçu :

L'Epistre de ce Dimanche assez ample, contient (M) un long narré que fait TApostre d'un grand nombre de maux que la providence divine a permis qu'ils luy soient arrivez, et ces maux sont de toutes sortes, faim, soif, froid, chaud, nudité, pauvretez, blessures, playes, battures de verges, de pierres, moqueries, voyages, prisons, dangers sur mer et sur terre... Voiià bien des adversitez et autant fascheuses qu'on

puisse souffrir. Cependant (M) vous diray-je quel a esté l'esprit avec lequel nostre apostre les a toutes souffertes ? Vous ne me croirez pas si je vous le dis. Je veux qu'il vous le fasse entendre lui mesme. Parlez donc, o saint apostre, comment avez-vous enduré tout cela ? Libenter, libenter gloriahor in infirmiialihus mets. J'ai souffert cela, libenter, volontiers, gayement. Placebo mihi (selon le grec, deleclor) in infirmitatibus mets.... Or (M) pourquoy croiez vous que Dieu ayt voulu que ce grand saint nous ayt parlé de ses adversitez ; et de la manière dont il les a portées : ce n'a point esté tant pour sa recommandation, quoyque Dieu ait eu égard en ce rencontre (1) a raison de ses envieux comme c'a esté pour nostre instruction : car nous avons de là un bel enseignement de souffrir gayement tout ce qui pourra nous arriuer. Et c'est ce que je veux exposer plus au long ; pour quoy je feray deux choses en autant de parties de ce discours. En la première je monstreray qu'il faut souffrir gayement, librement, et volontiers les maux qui se présentent. En la seconde j'apporteray les motifs et les considérations qui nous disposeront a les souffrir de la sorte et avec cet esprit.

En vous disant et en vous enseignant aujourd'hui (M) qu'il faut souffrir les choses fascheuses qui nous arriuent joyeusement, je suis appuyé de deux fortes prennes, l'Escriture formelle, et la pratique des saints.

I. Escoutons la vérité mesme qui est Notre Seigneur parlant sur la montagne aux trouppes (2), c'est à dire à tous

(1) Rencontre est bien donné comme féminin dans le Dictionnaire de VAcadémie, éd. de 1694-, t. I, p. 243 (au mot contre), mais on y note cependant : « Quelques uns le faisoient autrefois masculin, et il Test encore dans cette phrase. E7i ce rencontre. » Vangelas qui avait nettement blâmé cette exception, a prononcé: « En quelque sens qu'on l'employé, il est toûiours féminin... quoyque plusieurs disent et écrivent aujourd'hy en ce rencontre. » Remarques, t. I, p. 29 (2« éd., de 1697). Enfin, Furetière, dans son Dictionnaire, note, au sens de conjoncture, occasion : «■ Quelques-uns font rencontre masculin en ce dernier sens, mais mal. » (Ed. de La Haye, 1725).

(2) Le mot troupe, au sens de foule, se rencontre dans les sermons de Bossuet ; ainsi, au début du panégyrique de saint André, par conséquent, en 1668 <f Jésus va commencer ses conquêtes. Il a déjà prêché son Evangile ; déjà les troupes se pressent pour écouter sa parole. » (Ch. Urbain, Bossuet, Sermons choisis, p. 392.)

ceux qui veulent faire estât d'embrasser sa loy. Beati eritis cum maledixerint vobis..., etc.

Il est superflu de citer les nombreux textes et les exemples des saints accumulés par l'orateur pour «prouver» sa première proposition, mais la transition par laquelle il amène son second point est un curieux mélange de simplicité sans apprêt et de formules en somme assez affectées. Après avoir énuméré de nombreux exemples témoignant que les saints ont imité Tompressement à souffrir dont Jésus-Christ avait donné le modèle, le prédicateur continue :

Il faut en croire et en dire le mesme de tous ceux qui ont esté vrays disciples de Nostre Seigneur, depuis S* Estienne le premier des martirs jusqu'à nous, et de celuy-ci parlant S* Cesarius Evesque d'Arles demande pourquoy on voyoit son visage luisant comme un soleil, pendant qu'on l'assommoit d'une gresle de coups, et il dit : Abundantia laetiliae et gloria cor dis eius prodibat in facie ; il souffroit avec une si grande joye et si extrême qu'elle paroissoit jusque sur son visage : son corps mouroit de douleur, et son cœur de joye, après.

Mais, Messieurs ie scay que vous m'allez dire que cette doctrine d'endurer avec joye est bien aisée à exposer, mais difficile et comme impossible à pratiquer. Hé quoy ! peut-on tout ensemble pleurer et rire ; estre triste et joyeux, souffrir du mal et estre gay et content ? Je réponds que cela est impossible a la vérité a la nature, mais possible a la grâce et nous l'expérimenterons aisée comme elle l'a esté aux saints, si comme les saints nous employons quelques considérations que la foy nous enseigne sur le fait des afflictions : Je vous les proposeray et elles feront le second point de mon discours.

Voulons nous porter avec joye nos maux et pouvoir dire avec saint Paul Libenter gloriabor. . . faisons ce qui suit:

1. Excitons vn peu nostre foy et nous persuadons que l'affliction nous fait enfants de Dieu. . .

2. Persuadons nous, comme il est, que par le support des afflictions nous sommes faits semblables au fils de Dieu. . .

3. Considérons que par les afflictions nous sommes faits héritiers de Dieu. .

4. Mais je dis encore : Voulons nous souffrir joyeusement les afflictions ; aimons Dieu. . .

De manière didactique, mais inégalement, ces divers points sont traités et surtout appuyés de nombreuses citations bibliques. La conclusion, selon les habitudes de notre anonyme, est des plus courtes et intimement soudée au dernier paragraphe. Celui-ci, sans avoir rien de remarquable que sa saveur archaïque, peut être ici présenté : il indiquera le ton des autres discours de ce recueil.

J'adjouste encore par dessus tout, qui est en vérité merveilleux en faveur de la joye avec laquelle une ame souffre quelque adversité, que Dieu a tant agréable ce plaisir qu'on a de souffrir pour luy et cette joye cordiale qu'a proportion d'icelle il luy en communique encore une autre, et elle est si forte et si suave qu'elle est un petit échantillon de la joye du paradis. O chose merveilleuse qui est ce que l'Apostre entendoit quand parlant de soy mesme il dit plenus sum consolatione, et superabundo gaudio in omni tribulatione nostra. Et comme plus l'ame se voit affligée, plus elle s'excite a gayement souffrir, aussi plus Dieu se plaist à la faire souffrir et plus ensuite il prend plaisir dans sa souffrance de la consoler et de la combler de joye.

Apres cela (M) résolvons nous a dire avec Nostre StPaul (1) ; Libenler, ouy, libenter, ce sera de bon cœur que j'endureray tout ce que vous m'enverré, o mon Dieu, Placeo mihi ou Delector in infirmitalibus. Donnez, o grand Dieu, votre bénédiction a ces saintes resolutions, et elles auront leur effet.

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