‹ Le ton de la predication avant BourdaloueChapitre 6 sur 33 · AMEN · texte numérisé non relu

AMEN

(1) Cette expression serait aussi de nature à faire attribuer le morceau au Père Léon, car il avait une dévotion véritable à citer S. Paul auquel une pompeuse dédicace offre son volume in-folio sous le titre de Grand maître des prédicateurs. Il l'appelle couramment mon divin Maître, ce qu'il imprime souvent en abrégé M. D. M. (Cf. p. 50, note 1)

Ces hautes doctrines de perfection chrétienne ne sont pas les seuls enseignements à recueillir dans les Instructions sur les épîlres du dimanche. Empruntons au même recueil, à titre de dernier exemple de sa manière, de copieux extraits d'un sermon sur un sujet qui prêtera du reste à de piquants rapprochements avec d'autres auteurs du temps. Il s'agit d'un sermon sur la probité en affaires. Cette matière offre un des aspects les plus intéressants qui puisse montrer la prédication ancienne aux prises avec un objet actuel, précis, entraînant des observations topiques, et de nature à rendre vivantes les applications morales qu'il comporte.

Sur un texte de l'épitre aux Ephésiens (IV, 25), Déponentes mendacium, etc, qu'on lit à .la messe du XIX^ dimanche après la Pentecôte, notre prédicateuranonyme, ou si l'on veut, le P. Léon, eutoccasion de grouper des remarques tout a fait propres à son temps, encore que la nature humaine donne lieu de les renouveler dans tous les siècles. Mais la réflexion de son début rappelle ce que nous avons vu plus haut des excentricités subtiles auxquelles il n'avait pas échappé. (1)

Dire comme Ton pense et faire comme l'on dit, ô que c'est une belle louange. Pour cela, la nature a fait la langue à peu près comme le cœur, et la main comme la langue, afin qu'il eust un rapport perpétuel entre la pensée, la parole et l'action.. .

Heureusement la doctrine du moraliste, qui est excellente^ ne repose pas seulement sur les considérations d'une anatomie douteuse, auxquelles il a d'ailleurs le bon goût de ne point s'attarder. Après sa division qui promet de parler successivement de

(1) Revue des Sciences ecclésiastiques, août 1902.

l'amitié, et des passe-temps, c'est son premier point, puis, des affaires et des rapports qu'elles supposent entre les hommes, il entame la première partie, qu'il termine ainsi, la seconde des subdivisions étant en somme traitée de façon fort maigre :

L'autre chose en quoi se passe la conversation des hommes, c'est le divertissement et la récréation du jeu. Or ie ne voy pas cet employ de la vie moins exempt de tromperie et de ruse que le précédent. Car la plus grande partie des académies de jeu, que sont-ce que des escoUes de tricheries, ou on apprend a estre fourbe et a tromper, si l'on peut bien piper les dez et manier dextrement les cartes, c'est une étude des hommes. Clément Alexandrin, dans son Pédagogue, monstre assez qu'en la primitive Eglise ces jeux de cartes et de dez, et autres semblables, estoient mal receus, parce qu'il s'y rencontre tousjours ou rage ou colère ou blasphèmes ou, reniemens ou enfin, ce qui est plus ordinaire, ruse, finesse, adresse et tromperies.

Non seulement en effet, le gros jeu, ruine et souvent scandale des familles, était à l'ordre du jour, au dix-septième siècle (1), mais les tromperies au jeu, même à la cour, n'étaient point rares, ou du moins pas inouïes. AP" de Sévigné raconte, dans une de ses lettres, au 18 mars 1671 (2), que le comte de Clermont- Lodève, marquis de Cessac, a été exilé pour avoir été surpris trichant au jeu, et les témoignages du temps montrent que ce n'est point là un fait exceptionnel (3). Le comte de Gramont, « fripon au jeu à

(1) V. la page de A. Feugère, commentant par des exemples les extraits du sermon de Bourdaloue sur Les Divertissements du Monde, p. 410 de la première édit. in-8*', 1874. — Cf. Clément, La Police sous Louis XfV.

(2) M"« de Sévigné, lettres du 18 mars 1671 et 30 mars 1672, t. II, p. 113 et 546.

(3) « De là ces tricheries indignes, dit Bourdaloue dans son sermon 5Mr la Pénitence, ci s'il m'est permis d'user d'un terme plus fort, ces friponneries que cause l'avidité du gain, » (2d avent, ¥ Dim. T. I, p. 471).

visage découvert », selon le mot de Saint-Simon (1), n'est qu'un type entre plusieurs autres^ parmi ceux qui pratiquaient, après Mazarin, l'art de piper les dés (2).

On voit que ce court paragraphe appellerait un commentaire que Ton peut dire avoir été fait par les biographes de Bourdaloue (3).

11 n'y a pas moins d'intérêt du reste à suivre notre orateur dans la seconde partie de son discours, féconde en observations originales.

Mais venons pour nostre second point à l'autre employ gênerai ou occupation de la vie, qui sont les affaires avec le prochain. C'est chose quasy impossible, et je réduis toutes les affaires auxquelles dans le monde on est sujet à trois principalles qui sont les Mariages, les procès et les tracas (4).

Or (M) en ces trois sortes d'affaires, c'est chose horrible de voir combien dans la poursuite et exécution d'jcelles les hommes usent de mensonges, de finesse et de tromperie l'un à rencontre de l'autre, ce qui a fait dire a Petrargue (sic) : Monstrantur cligito fraudum magistrl, et ille prudenier indicalur qui periiior est fallendi. Visne igitur non decipi ? Aut morere, aut fuge hominum consortia.

I. Avez vous un mariage à traiter, soit de vous ou des vostres, c'est une affaire importante. Or quelle espèce de fourbe n'emploie-t-on pas en cela pour tromper ? Je ne parleray point ici de ce qui regarde l'esprit et l'humeur des personnes, je diray seulement sur ce sujet que c'est toujours merveilles que de l'esprit d'une fille ou d'un garçon qu'on veut marier; c'est le meilleur humeur (5), le meilleur naturel.

fl) Saint-Simon, éd. de Boislile, t. XIV, p. 264.

(2) Amédée Renée, Les Nièces de Mazarin, Paris, Didot, in-8°, 491, 2« éd., p. 24.

(3) Belin, La Société française au XVI I^ siècle diaprés les sermons de Bourdaloue, ch. VI, p. 101, et ch. III, p. 42.

(4) Cette 3" subdivision est oubliée dans le développement, à moins, ce qui est probable, qu'il ne faille lire trafics.

(5) Humeur, au masculin, bien que la première édition du Dictionnaire de l'Académie ne sanctionne pas cette particu-

arité, était sans doute un de ces dérivés des mots latins en

Le mariage n'est pas sitôt fait qu'on reconnoit ce qu'il en est: c'est un homme sans esprit, c'est un mauvais naturel, c'est un buveur, un jureur; c'est une femme glorieuse, impérieuse, hautaine, dépensière, et cetera. Hé bien ! Sont-ce là les belles qualités que l'on vantoit tant? Ainsi l'un a surpris l'autre, et peut-être tous les deux se sont-ils trompez l'un l'autre. Mais sans parler, dis-je, de cela, m'arrestant aux biens, c'est où je découvre d'étranges ruses et tromperies et il se trouve peu de mariages sans fourbes.

La prétention adroite qui feint d'omettre la question des personnes pour ne traiter que les fraudes concernant la fortune, n'empêche pas les réflexions piquantes de se produire, mais les détails donnés sur le sujet précis auquel déclare se restreindre le prédicateur, ouvrent un jour plus intéressant encore sur les mœurs du temps, si toutefois il faut regarder comme des peintures exactes la description de procédés qui furent peut-être exceptionnels et rares (1). L'orateur en tous cas entend essayer à une énumération en règle et prend soin de numéroter ses exemples.

1. Celuy là pour prétendre à un mariage, dira qu'il est net d'affaires et sans debtes, et il se trouve qu'il en est accablé.

2. Un autre vantera ses terres, ses biens, son argent, et l'on voit un peu après qu'il n'a que le corps et la cappe, et pour parvenir a ses fins, il emprunte a un amy quelque argent m^nnoyé, et dès le lendemain du mariage il le rend a celuy qui iuy a preste au dommage de son espouse.

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