Un père et un tuteur promettra de donner une certaine
oi' qui, très logiquement, gardèrent quelque temps le genre de leur radical. J ai déjà signalé dans les copies anciennes des sermons de Bourdaloue, ces différences portant sur des mots analogues. Voy. Darmesteter, Traité de ta formation de la langue française, ^ 554, et pour le mot ardeur, Sermons inédits de Bourdaloue, p. 108, note 2.
(1) On rencontre toutefois des faits. Voyez par exemple l'aventure racontée au tome I des Mémoires du chevalier de Quincy. Paris, Renouard, 1898.
somme pour le dot (1) de sa fille; et Ton se fie a sa paroUe ; le mariage ct^lcbré ; on ne scauroit rien tirer de ce qui a esté promis. Le débiteur use de retards, il nie, apporte des billets de frais faits, mais sans raison; et il se trouve qu'on a la fille et point d'argent.
Un autre voudra entrer dans une famille par mariage, avec promesse de l'appuyer et d'en conserver le bien, et il devient gendre ou beau père, il prend connoissance des affaires et il fait si bien qu'il tire tout à soy en ruinant les enfants ou la mère, et celuy qu'on croyoit devoir estre l'apuy de la maison, il en devient la ruine par ses ruses et par ses adresses. L'apologue du lapin et du hérisson fait voir cela clairement. Un hérisson fut un jour visittcr le lapin dans son glapier (sic) (2) et le pria de luy donner le couvert. Le lapin luy respondit : Je suis bien fasché, mon frère, de ne vous pouvoir pas accorder votre demande. Vous avez un habit rude, plein de pointes, nous ne nous pourrons pas aysement accommoder ensemble. Ho, respondit le hérisson, s'il n'y a que cela qui vous fasse de la peine, bientost vous serez content; j'ay à la vérité un habit un peu rude et grossier mais je me sers (sic pour serre) facilement ; comme je veux, je renferme ces pointes dans mon corps, comme dans les gaines, en sorte que je ne blesse point ceux qui m'approchent. Au surplus, si quelqu'un vient à vous molester, je suis fort et très bien armé pour vous deffendre. A cela le pauvre lapin se laisse gagner mais a son dommage; car le hérisson se voyant introduit dans la maison, commença à faire sortir ses pointes et à si fort presser son hôte qu'il fut contraint d'abandonner son progre logis. C'est ainsi que font les adroits et les rusés du monde.
(1) Dot est donné comme masculin par un certain nombre d'anciens dictionnaires. Cf. Molière, École des femmes :
le futur doit douer la future Du tiers du dot qu'elle a.
Ménage, dès 1672, réclame le féminin, que maintient en effet la première édition du Dictionnaire de l'Académie, 1694. Cf. Sermons inédits, p. 173, note 1.
(2) Est-ce le fait du copiste ou disait-on glapier au lieu de clapier. Le Dictionnaire de l'Académie de 1694 ne parle pas d'une autre forme que clapier, qu'il définit : « Lieu sous terre, creusé en manière de petites tranchées, où les lapins se retirent. » V. aussi le sens de ce mot opposé à garenne, et restreint aux abris artificiels préparés pour les lapins domestiques.
L'usage de la « fable », à en juger parce spécimen qui n'est pas unique, n'est donc pas absent de la Chaire. On connaît du reste, à une date ultérieure, les (( Paraboles du P. Bonaventure Giraudeau (1). » Le succès qu'elles obtinrent prouve que le peuple^ en tous les siècles, comme au temps de Démosthène, aime les récits qui réveillent l'attention. Ici toutefois, elle n'avait pas besoin d'être excitée, car les divers exemples de fraudes, relativement au mariage, avaient leur intérêt propre. Le prédicateur, immédiatement après son apologue, passe au second chef indiqué dans sa division, à savoir, aux procès.
IL Vous avez un procez, o la bonne affaire : Dans une livre de procez, il n'y a pas une once de charité. O qu'heureux celui qui se peut passer de plaider ! Pourquoy? Parce qu'en toute la plaidoyerie, pour l'ordinaire, il n'y a qu'impietez, que tricheries, que voleries et injustices. Ouy, de la part du deffendeur, du demandeur et des Ministres de la justice.
1. Le demandeur n'expose pas son fait selon la vérité, et il veut faire violence à la Justice par presens et recommandations.
2. Le deffendeur soustient un procez contre sa conscience et pour se mainttenir fait mesme de faux sermens.
3. Les Ministres de Justice y trouvent leur gain et souvent la balance trébuche du côté du présent, ou de la parenté ou de la recommandation.
Les procureurs ou advocats entreprendront des causes non soutenables, et déguisent la vérité en plaidant : mensonges insupportables. Galeas, Duc de Milan, ayant ouy parler d'un advocat de cette condition, il le fit appeller, et il luy dit : J'ay ouy parler de vostre adresse en procez. Je dois a mon boulanger cent escus, mais je ne veux point le payer ; pouvez vous bien en jugement soutenir ma cause et me faire gaigner. Il s'offrit à cela. Le duc ayant appris par soy mesme ce qu'il
(1) La première édition portait pour titre Histoires et Paraboles du P. Bonaventure. Paris, Ganeau, 1766, in-12. (Sommervogel, t. III, col. 1450).
avoit seulement entendu ouy dire, sur le champ envoya ce malheureux à la potence, pour l'injustice de son procédé.
0 Dieu en ces malheureux tems, que d'injustice dans la justice, et que sont la plus part de ceux que l'on void dans les i^randcs sales et dans les Prétoires, que des plaideurs fourbes t't trompeurs : absliiie te a Lite et minues peccata.
III. Enfin vostre employ est le commerce ordinaire de la vie : vendre et acheter, acheter et vendre ; et c'est là un exercice perpétuel de menteries et tromperies.
1. Qui vend, ne fait-il pas bien voir son esprit d'injustice et de tromperie et de larcin par milles adresses dont il use en vendant? Le vendeur surfera sa marchandise deux fois plus qu'elle ne vaut, qui est une occasion a une personne non intelligente d'y estre trompée. S'il a quelque marchandise vieille et passée, contre la vérité, il la louera hautement. Laudat vénales quas vult extendere mer ces.
Il trompera l'achetant s'il le peut, in pondère, numéro et mensura, en la substance, en la qualité et en la quantité, et, à l'appétit du gain, il abusera son prochain. O chose insupportable !
2. Et parmi ceux qui achètent, y a-t-il plus de sincérité ? Rien moins, car ils voudroient donner moins que le prix coûtant, ou qu'on leur laisse prendre plus de marchandise qu'ils n'en ont acheté ; ce qui est une injustice évidente, sans parler encore de cette haute et intolérable tromperie de ceux qui achètent et qui ne paient jamais (1). Je m'en rapporte aux papiers journaux des marchands qui sont chargez de pareilles debtes, et lesquelles jamais on n'acquitte.
Voila (M) la conduite honteuse des hommes de ce temps et dans la conversation et dans les affaires, conduite dans laquelle on ne void que mensonges et tromperies. Détestons, destournons, (M) cet esprit de mensonge.
(t) Bourdaloue n'a pas manqué une occasion de s'élever contre cette plaie des dettes non payées, que Molière a aussi essayé de combattre par le ridicule. V. Hist. cr«ï., p. 868. Dans son sermon déjà cité sur les Divertissements, il a ce mot significatif : « On laisse languir des créanciers, on se rend insensible aux cris de l'artisan et du marchand, on use d'industrie et de détours pour se soustraire à leurs justes poursuites et pour leur lier les mains. » T. IX, p. 495.
On voit que notre prédicateur est fidèle à sa méthode des conclusions brèves, pour ne point dire écourtées à l'excès, car c'est par cette unique phrase qu'il termine son instruction contre l'esprit de mensonge. Elle est intéressante, on le voit, par la manière de traiter ce sujet toujours actuel des désordres contraires à la probité. Un des sermons de Bourdaloue, même dans l'édition classique, porte le titre suggestif : Sermon sur la Religion et la probiié (1), et la proposition, des plus nettes, en est ainsi conçue : « Point de probité sans religion, c'est la première partie ; point de religion sans probité, c'est la seconde » (2). Ce même sermon, dans les copies du temps, offre des passages plus piquants encore que certaines pages déjà bien vives, de l'imprimé officiel (3). Mais pour rester fidèles à notre programme de parler surtout de la prédication avant Bourdaloue, nous insisterons sur un autre sermon où le même sujet est traité par le P. Giroust. Bien que contemporain de notre orateur, et du reste disparu de la scène dix ans à peine après l'arrivée de Bourdaloue à Paris, Giroust l'avait devancé dans les chaires de la capitale. Ce fut même pour avoir été en quelque sorte supplanté par lui, qu'il aurait, à en croire Legendre, supporté de mauvaise grâce ses succès (4).
Son sermon, prêché^ à une date qui nous est inconnue, le vendredi qui suit le dimanche de la Passion, a pour texte le mot de Caïphe au Sanhédrin : Vos nescitis quicqicam, nec cogitatis quia expedit
(1) Jeudi de la 3« semaine de carême, t. III, p. 213-243.
(2) IbicL, p. 216.
(3) J'en ai cité un fragment dans les Sermons inédils, p. 302, note 1, et Sermon sur la Pensée de la mort, p. 58, note 106.
(4) V. Le Plagiat dans la Prédication ancienne. Lille, Morel, 1900, p. 14.
vobis lit iimis moriatur pro ^populo [lo., XI, 50). Son dessein est de montrer comment l'esprit de fourbe et de tromperie souffle dans cette assemblée « réglée par ces mots importants : expedit, il est expédient, qui est la souveraine règle dans le monde et qui décide de tout. » Tout le sermon vaudrait la peine d'être cité comme l'un des témoignages les plus saillants de l'état de la prédication au dix-septième siècle. Il suffira cependant à notre démonstration d'en détacher quelques passages plus en relief : par la similitude des matières traitées, ils serviront en quelque sorte de contre-épreuve au morceau du P. Léon, que nous avons choisi comme type de la prédication moyenne. Prenons le paragraphe qui suit immédiatement Y Ave et nous donne à merveille l'objet et le ton de tout le discours.
Un des péchés qui damne, sans difficulté, le plus grand nombre des chrétiens d'aujourd'hui, c'est le peu de bonne foi dans la conduite des affaires, et ce vice se rend aujourd'hui si commun, qu'on peut dire que la sincérité, la bonne foi est tantôt bannie de nos mœurs, et que pour faire paroître de la sincérité dans sa conduite, il faut se résoudre à être pillé et à passer pour un foible et pour un imbécile. Ce n'est pas d'aujourd'hui qu'on fait ce reproche aux gens de bien, et je remarque que TertuUien observe que les païens, avant les hérétiques, l'ont fait aux chrétiens premiers (sic) (1). Nolamur, dit ce Père (c'est dans le livre qu'il a écrit contre Valentinien) notamur apucl illos tanquam simplices. Ils nous font passer pour des gens simples et bons dans leurs mœurs. Mais savez-vous comment ce Père admirable leur répond? II est vrai, leur dit-il, que nous sommes des gens simples, et vous êtes des fourbes. Vous répondez à la voix du serpent qui est l'organe du démon, et nous, nous répondons à la voix de la colombe qui est la marque et le symbole du Saint-Esprit. Vous dites que nous sommes des gens fort simples, et moi,
(1) Faut-il lire : premiers chrétiens, ou expliquer premiers par tout (l'abord, premièrement ?
je vous réponds que vous êtes des fourbes et des scélérats, parce que vous n'êtes pas simples. Vos estis noceniissimi, quia non simplices (Ms. P. II, p. lOU-1038.)
La première partie est consacrée à établir que la simplicité et « la sincérité de la bonne foi » donne aux chrétiens une ressemblance avec Dieu^ et l'orateur traite son sujet par une méthode et des procédés] sur lesquels il y aura lieu de revenir, car l'appareil théologique qu'il déploie avec complaisance n'est! pas un des caractères les moins tranchés de l'éloquence religieuse de cette époque. Mais dès cette première partie, il nous offre sur le sujet et dans lai manière dont nous nous occupons en ce moment, des] exemples topiques de familiarité et de franche allure. j Après avoir cité à nouveau TertuUien (car ave( Bourdaloue et presque tous les prédicateurs du] temps, Giroust aime à invoquer ce Père), il construit] toute une argumentation pour prouver à ses audi-] teurs, qu'à l'imitation de Dieu, un chrétien doit être impuissant lorsqu'il s'agit de faillir et de tromper ; de fallacia sohmimodo infirmum.
Mon cher auditeur, de Dieu, descendons à vous, et voyons si l'on en peut dire la même chose : de fallacia solummodo, etc.. Faut-il tromper, faut-il suborner quelqu'un ? Aucun chrétien ne doit n'avoir de foiblesse que pour cela. De fallacia, etc. Un ami me prie que je l'assiste dans une affaire dangereuse. Je le veux, je l'assisteray de ma personne, de mes amis et de ma bourse. Mais s'il me demande que je fasse quelque chose contre la justice, s'il veut que j'ôte le bien à cette personne pour le lui accorder contre tout droit, ah ! c'est en cela que je n'ai point de force et que je suis infirme, car je ne saurois commettre une fourberie, de fallacia, etc. Il faut conclure de cela s'il vous plaît que vous ne pouvez pas écouter, ni encore moins pratiquer ces maudites maximes qu'on relève comme de grandes vortus et comme des actions généreuses dans ce monde. Car on dit souvent qu'il vaut mieux tromper qu'être
trompé, qu'il vaut mieux piller qu'ôtre pillé, et qu'un habile homme pour les affaires du monde ne doit pas être stable à sa parole ; j'entends presque qu'on doit dire que cet homme ne doit avoir ni foi, ni loi, ni parole, ni Dieu et qu'enfin, il doit absolument se damner. Ah! messieurs, un chrétien doit être inviolable sur la bonne foi. Le savez-vous bien que dans la conduite de vos affaires, vous n'avez qu'un de ces trois moyens à choisir? Le premier est celui de la prudence, pour conserver vos biens et môme pour les accroître par des voies légitimes ; cela est juste ; le second est celui de la justice, quand il est question de vous défendre contre les usurpateurs ; mais lorsqu'un de ces moyens vous manque, que vous ne pouvez venir à bout ni du côté de la prudence, ni du côté de la justice, il n'y en a plus qu'un à prendre pour vous, et c'est le troisième qui est celui de la patience. Voilà un mot qui vaut mieux que tout un sermon. Il n'y a que ces trois moyens à prendre pour vous dans vos affaires : la prudence, la justice, la patience. Et où en trouverez-vous un quatrième qui ait son fondement dans l'évangile, dans les apôtres et dans Jésus-Christ ? Et n'est-ce pas ce que Jésus-Christ nous a voulu enseigner quand il a comparé les scribes et les pharisiens à des loups et à des renards, qui sont des animaux bien intéressés, et les chrétiens aux brebis et aux agneaux qui courent innocemment au supplice? Ah ! qu'on ne nous repaisse donc plus de ces discours frivoles à savoir qu'un homme n'est pas esclave de sa parole ! Ah ! chrétien, tu es esclave de ta parole, parce que tu es esclave de Dieu qui te commande de la garder. C'est abuser des termes quand on dit qu'un homme n'est pas esclave de sa parole pour la tenir quand il l'a une fois donnée. Hé, Dieu est-il esclave de sa parole ? Cependant, s'il faut ainsi parler, il l'est, parce que personne ne la garde autant que lui. C'est force d'esprit, c'est fermeté de cœur, c'est vigueur de courage que cette bonne foi à garder sa parole. Y a-t-il rien qu'on haïsse tant dans le monde que le déguisement et la fourberie ? C'est, messieurs, que la fourberie est un vice honteux. Y a-t-il rien de plus honteux qu'un homme quand il est surpris dans une fourberie et dans une lâcheté ? Pour qui ne le prend-on dans le monde et qui est-il ? C'est un homme perdu d'honneur partout, et la fourberie, même dans l'esprit de ceux qui la pratiquent, est
la marque cVune âme basse, mercenaire et indigne de tout honneur dans le monde...
La fin de la première partie est tirée d'une autre considération, « plus chrétienne », dit le prédicateur, c'est-à-dire de l'exemple de Jésus-Christ, dont les fidèles doivent retracer dans leur vie la conduite. C'est du reste proprement dans son second point que Giroust, peut — autant que le comportent les différences individuelles, — être utilement comparé au P. Léon pour la manière de développer^ par des exemples contemporains^ une thèse intéressante au point de vue de l'observation morale. La manière dont il amène et annonce sa seconde partie et aussi la divise, est également caractéristique de l'époque.
Agir de la sorte (c'est-à-dire mener une conduite pleine de fourbe) messieurs, c'est se moquer extérieurement et intérieurement du caractère de Jésus-Christ... au lieu qu'un fourbe est le parfait imitateur et l'enfant véritable du démon. C'est ma seconde partie.
La malice d'un fourbe convient en trois choses avec celle du démon, dans son origine, dans son étendue et dans son énormité. Voilà tout ce qui me reste à vous dire. Je ne sais si on vous aura jamais fait faire la remarque de saint Augustin dans un de ses traités sur saint Jean et qui est assurément très curieuse sur mon sujet. C'est qu'à proprement parler, il n'y a que la seule fourberie dont le démon soit l'inventeur. Pour les autres vices, comme l'impureté, l'intempérance, l'emportement, la colère et la vanité, le démon en est à la vérité l'instigateur, parce qu il nous en donne les pensées et qu'il nous en inspire le désir, mais il n'en sut jamais produire aucune action. Le propre de l'inventeur, c'est de produire le premier modèle sur lequel tous les autres se meuvent. On pourroit dire plus probablement qu'il est l'inventeur de l'orgueil, parce que fut lui qui en produisit la première action ; mais ce ne fut pas à notre égard, parce qu'il le fit à l'insu de Thomme et l'homme ne peut imiter une action que quand il la voit, et, outre cela, cette action n'étoit
pas sensible. Mais pour la fourberie, il en est bien clairement l'inventeur. Ce fut lui qui trompa et fourba (1) la première de toutes les femmes, et elle sut bien dire aussi pour s'excuser : serpens decepii me, le serpent m'a trompée, et il la trompa sensiblement, et il lui apporta tout ce qui étoit susceptible de la tromper. Voilà donc le démon, le chef des fourbes. Mais ce n'est pas tout, dans cette histoire, il y a encore une chose très considérable, c'est que le démon pour la fourber, et pour lui apprendre aussi à fourber les autres, il lui promit des richesses qu'il ne pouvoit pas tenir, il lui promit la divinité Il y a encore une troisième chose à remarquer dans
cette histoire, ce fut que le démon prit la figure du serpent qui est animal rusé et malin, qui ne va jamais droit, qui se dérobe en certains temps et qui se montre seulement quand il y a quelque coup à faire
Malgré le profit que peut présenter, sous le rapport de la manière de dire, le passage que nous venons de voir, nous sommes contraints de nous borner à un point de vue plus restreint, celui des allusions ou observations contemporaines- C'est à ce titre que les morceaux exti'aits de notre recueil assigné par conjecture au P. Léon, nous ont révélé un aspect de la prédication ancienne. Nous en retrouvons quelque chose dans une prosopopée curieuse, qui mérite d'être détachée du sermon de Giroust.
11 faut ajouter que la légèreté de leur vue (des démons) se répand bientôt de toutes parts, et que leur malice par conséquent est bien étendue. Le saint prophète David s'en plaignoit de son temps quand il disoit à Dieu : sauvez-moi, s'il vous plait, du siècle où vous m'avez fait naître. Salvum me fac,
(1) Il est inutile de faire remarquer, à propos du mot fourber l'intérêt que peut offrir, au point de vue de la langue, l'étude plus attentive de ces recueils manuscrits trop oubliés, témoins cependant du langage d'une époque digne d'attirer l'attention. Le mot est du reste dans la première édition du Dictionnaire de V Académie (t. I,p. 483, col. 2) : «Fourber, v.act. Tromper par de mauvaises finesses. IL m'a fourbe, il fourbe tout le monde, »
Domine. Et pourquoi, David"? (C'est dans un psaume où il parle à la lettre) et il en donne la raison : Quoniam diminuuntur veritales (1) a fiiiis hominum. Cela veut dire à la lettre: parce qu'en vérité, il n'y a presque plus de vérité parmi les hommes... Que si David se plaignoit de ce malheur de son temps où la malice n'avoit pas tant appris de ruses à l'homme, que ne devons-nous pas dire du siècle où nous sommes ? France, il le faut dire : Tu étois autrefois le trône et le siège de la vérité, de la pudeur, de la candeur, de l'intégrité et du désintéressement. Ton caractère qui te distinguoit des autres nations, étoit glorieux. C'étoit un grand air désintéressé, franc, libéral, et capable d'aucune action mercenaire. Ah ! que tu dégénères maintenant de ce bel état ! On ne vit plus parmi nous comme parmi nos anciens pères, et le plus vieux d'entre nous ne peut s'empêcher de te rendre le triste et pitoyable témoignage que ta candeur n'est plus qu'un chétif reste de la bonne foi qui faisoit pour lors ton plus riche ornement. Hé, messieurs, où achèterons-nous de la bonne foi, puisqu'elle semble avoir quitté la France ? Parmi les grands, parmi les gens de qualité, j'ai été souvent scandalisé de la manière dont on parle sur ce sujet. Car si on tombe sur un homme de qualité qui a du courage, plus cent fois que ceux qui en parlent mal, et même qui doit passer pour un homme de mérite, un homme qui ne sait, par son discours, donner sourdement du détour à son ennemi, qui ne sait pas, par des ruses et des intrigues, lui nuire et le décréditer, qu'est-ce qu'on dit de lui ? C'est un bon homme, c'est un simple, c'est un imbécile : il ne sait pas ce que c'est que de vivre ; il ne fera jamais rien dans le monde ni pour lui, ni pour les siens. Combien de fois l'avez-vous entendu, messieurs ? Si le discours est sur un homme artificieux, fin, rusé, malin, et qui fait paroître de l'amitié à tout le monde, quoiqu'il n'en ait que pour lui, qui pousse à droite et à gauche, finement et fortement, à ses intentions, un homme qui sait bien faire tomber son ennemi, un homme qui sait bien se disculper dans les compagnies, si on parle de cet homme : Non, c'est un homme, dit-on, qui a de l'esprit, c'est un homme qui sait
(1) Le vrai texte est diminutae sunt. Les citations bibliques faites de mémoire sont souvent inexactes.
bien faire ses affaires, c'est un homme qui parviendra. C'est ainsi que ces gens en parlent (1). Où es-tu donc, pauvre vérité, et où en trouverons-nous ? Dans le barreau ? Je ne sais pas bien les détours de ce pays-là, mais s'il est question de chicaner et de couvrir la vérité aux yeux d'un juge qui n'est pas trop bien éclairé, on chicane les autres. Et je veux bien vous éclairer aujourd'hi d'une de ces chicanes. On met pour un principe certain la chose du monde la plus damnable, et l'on ne se met pas en peine si la chose est véritable ou fausse. Il est vrai, dit-on, j'ai fait une espèce de fausseté pour avoir ce bien ; mais si ensuite de cette fausseté je viens à gagner mon procès, si on m'adjuge du bien, je saurai fort bien le garder, quoiqu'il ne m'appartienne pas. Et pourquoi ? — C'est que la justice m'a donné un titre pour garder cela. — Comme si vous deviez moins garder une dette, parce que vous avez trouvé quelque fausseté qui vous en délivre. Toute la cour et toutes les cours ne sauroient [attribuer] un bien à un homme, sans sujet, et après tous les arrêts par fausseté, tous ceux qui se sont enrichis de la sorte encourent damnation, et sont les enfants du diable parce que toute leur conduite est privée de la bonne foi. Parmi ces gens qui ont de grands maniements de finances, parmi les gens de commerce (si vous voulez, messieurs, il est des honnêtes gens partout, qui ont une bonne conscience, et sans parler aux autres, je les prie d'en user bien), oh, je puis bien dire de la parole d'un notaire usurier qui sait bien se vendre, que cette parole va, en un moment, commettre plus de meurtres que le fer d'un voleur n'en a jamais commis ! Ah ! messieurs, un trait de plume dans un contrat, un nombre mal placé dans une pièce et un chiffre omis ou ajouté sur un livre de compte, un mot inséré dans un arrêt contre l'intention du juge, je n'en dis pas davantage, mais tout cela fait des ravages terribles...
Ce sont là des citations qui n'ont pas besoin d'être commentées. A demeurer dans le sujet dont nous avons ici présenté deux spécimens, on pourrait dès
(1) Ce passage est à rapprocher du passage de Bourdaloue dans l'instruction sur la Prudence du salut, t. XIII, p. 403. Cf. Sermons inédits, p. 288.
lors conclure. Mais ce ne serait pas faire connaître assez tous les aspects de la prédication de ces temps-là que de n'en pas montrer encore diverses particularités de détail. Différents traits, minimes en eux-mêmeS;, mais expressifs, pour peu qu'ils soient groupés et appuyés d'exemples multiples, restent à mettre en lumière, avant de résumer^ dans une conclusion d'ensemble, les principaux caractères de la prédication vers la première moitié du XVIP siècle.
Même s'il s'agissait d'un prédicateur unique pendant le laps de temps nettement déterminé par sa carrière oratoire, il resterait difficile d'énumérer, surtout en les appuyant par des exemples, tous les traits caractéristiques de sa manière propre. A plus forte raison l'induction doit-elle être incomplète et l'embarras du choix, plus lourd encore, lorsqu'il est question de montrer les divers aspects de la prédication en général durant une période assez étendue.
Des nombreux sermons étudiés, notamment d'après les manuscrits, pour l'époque comprise entre les années 1630 et 1670, trois remarques principales se dégagent, qu'une série de citations, pour la plupart inédites, appuyeront de spécimens incontestables. En effet, sans exclure les autres observations, les principaux caractères de la chaire, à l'arrivée de Bourdaloue à Paris, seraient l'étalage d'une érudition un peu naïve, reflet à peine effacé des abus du XVP siècle trop épris de citations profanes, une tendance à la controversé, suite des disputes religieuses contre le protestantisme, enfin
une espèce d'abandon ci de simplicité confinant au ton de la conversation, multipliant les exemples familiers, les anecdotes, les apologues, forme populaire dérivée peut-être des libres prêcheurs (1), à qui la licence du langage avait laissé une excessive liberté. Ces défauts tendront insensiblement à disparaître sous l'influence de la cour et l'action chaque jour plus efficace des écrivains du grand siècle.
De ces trois notes, dont il ne sera point toujours aisé de donner des exemples « séparés», car elles se compénètrent souvent, il demeure bien quelques traces dans Bourdaloue, surtout si l'on recourt au Bourdaloue de la chaire plutôt qu'à celui du livre. Plusieurs rapprochements de détail attestent qu'il a subi, par un phénomène très naturel, cette influence du milieu. Jusqu'à quel point a-t-il contribué pour sa part à l'atténuation de ces traits, qui sont allés s'affàiblissant à mesure que la prédication marchait vers le XVIIP siècle, c'est une question des plus complexes. Nous avons ici moins à mesurer sa puissance d'action en ce genre qu'à essayer de montrer, par des extraits aussi variés que possible, le ton et l'allure des sermons quelque vingt ans avant le long règne, qui de 1669 à la fin du siècle, fît de lui, selon l'expression de son admiratrice attitrée, « le grand Pan », en l'absence duquel tout languissait (2).
(1) Antony Meray, La vie au temps des libres prêcheurs. Paris, Claudin, 1878. 2 vol. in-8. "Voyez surtout ch. IX, t. II, p. 43, conteurs et fabulistes de la chaire. Cf. plus haut, p. 63.
(2) « Tous ceux de cette année (les prédicateurs) sont écoutés quand le grand Pan ne prêche pas : ce grand Pan c'est le grand Bourdaloue, qui faisoit languir l'année passée le P. de la Tour, le P. de Roche, même M. Anselme qui brille à Saint-Paul. » Sévigné. Lettre du 28 mars 1689, éd. des gr. écriv., t. VIII, p. 559.
Jusqu'à l'époque où une manière nouvelle, celle de Massillon et du P. Maure, bientôt goûtée et faisant école, vint, pour ainsi parler, avertir Bourdaloue qu'il était temps de laisser la place à celui qui devait grandir (1), la plupart des orateurs se faisaient une loi de marcher sur les traces du jésuite, et d'adopter, sinon sa manière propre, du moins le genre de prédication qu'il avait apparemment, non pas créé, mais accrédité par son succès toujours soutenu. Il ne faut mettre à part que la catégorie, vaste encore, des prédicateurs qui adoptaient la méthode tout opposée à ces sermons réguliers et divisés, je veux dire les partisans de l'homélie, soit à la façon de Treuvé (2) ou de Le Tourneux (3), soit dans le genre, plus libre encore, des « capucins », Honoré de Cannes (4), Séraphin (5), Claude de Paris et autres missionnaires, sans oublier les excentricités de l'ami de Santeul, Bauïn, ce religieux de Saint-Victor, qui se faisait payer en nature par les corps de métier, dont il « panégyrisait » le patron. (6)
Le premier élément assez ordinaire dans la prédication du temps, une affectation, frisant le ridicule, d'étaler un grand savoir ou de profondes recherches, se rencontre même en certaines exhortations
(1) On connaît l'anecdote, au moins vraisemblable, d'après laquelle Bourdaloue, témoin du succès de Massillon, s'appliquant le mot de saint Jean-Baptiste sur le Messie, aurait répondu à ceux qui lui faisaient remarquer cet astre naissant: ((.Oportet illum crescere, me autem minui. »
(2) Hist. crit. de la Prédication de Bourdaloue, p. 559.
(5) Ibid., p. 833 et suiv.
(6) V. Legendre, Mémoires, éd. Roux, p. 16.
familières, d'où la nature de l'auditoire et du sujet l'eût exclue, sans l'habitude invétérée qui, sans doute, la ramenait. Les citations qu'on va lire en témoignent. La prudence invite à les laisser anonymes, bien que j'incline à les attribuer au P. Léon, (1). Peu importe du reste le nom de l'orateur, qui est ici secondaire. La langue même de ces discours les assigne suffisamment à l'époque que nous étudions. Le ton familier ne fait que confirmer l'espèce de disproportion qui éclate entre l'auditoire, apparemment composé de religieuses et les remarques érudites que, sans pédanterie d'ailleurs, mais comme en vertu d'une propension invincible, le prédicateur multiplie à plaisir.
Au manuscrit de la Bibliothèque nationale 6277, souvent ci té déjà, la suite des «Discours», de longueur très inégale, dont on va lire plusieurs in extenso, a pour titre Considérations sur le Cantique (2).
Malgré le disparate des sujets, ou plutôt à cause même de cette étrange diversité qui distingue, même quant aux dimensions matérielles, ces espèces d'exhortations sans doute adressées à quelque communauté, il sera intéressant de lire un certain nombre de pages de ce singulier recueil. Aucun élément de controverse ne s'y trouve mêlé, mais les deux autres caractéristiques que j'ai dessein de mettre en lumière, la candide recherche des apparences d'un profond savoir, comme aussi le ton,
(1) On ne les rencontre pas dans ses œuvres imprimées, mais plus d'une expression familière à cet intéressant prédicateur s'y retrouve. Voy. plus bas, p. 87, note 1.
(2) Le correcteur, qui a plusieurs fois rectifié certaines fautes dans ce manuscrit et ajouté souvent des notes marginales, a aussi inscrit en tôte : ce Cayer a esté veu et arresté.
sinon trivial, du moins assez populaire, s'y voient également représentées.
Voici donc, avec l'orthographe archaïque du manuscrit et son langage suranné, d'amples fragments de ce recueil. A peine ont-ils besoin de commentaire.