‹ Le Ton de Paris, ou, Les amans de bonne compagnieChapitre 2 sur 44 · AVERTISSEMENT DE L'ÉDITEUR · texte numérisé non relu

AVERTISSEMENT DE L'ÉDITEUR

La difficulté, pour ne pas dire l'impossibilité de se procurer Pygmalion, sans acheter les œuvres complètes de J.-J. Rousseau, nous a déterminés à le faire imprimer ici.

Comme cette pièce est une de celles qui, au jugement même du philosophe Genevois, ont fixé la célébrité de M. Le Texier, qu'il appeloit le premier lecteur du monde, nous avons pensé que les personnes qui ont honoré de leurs noms la liste de nos souscripteurs, nous sauroient quelque gré de l'avoir insérée dans la collection que nous donnons au public. Cette scène a toujours été regardée comme un chef-d'œuvre de l'art et un modèle de goût. Ces motifs réunis dévoient lui faire trouver place dans ce recueil, que nous cherchons à rendre aussi intéressant par le choix que par la nouveauté des pièces qu'il contient, et parmi lesquelles il s'en trouve qui n'ont pas encore été imprimées.

On sera bien aise d'apprendre que Tauteur de ce Mélodrame avoit eu l'intention de le reléguer parmi ses œuvres posthumes, et que, persistant dans cette résolution, il l'avoit renfermé dans une enveloppe scellée de quatre cachets, sur laquelle il avoit écrit ces mots remarquables :

Cet ouvrage est de moi ; on le reconnaîtra sans peine ; la seule grâce que je demande, est (fuon n'y change rien.

Pour peu qu'on soit versé dans la littérature françoise, il eût été bien difficile de méconnoître la plume savante et exercée qui l'a écrit. Le style vigoureux et brûlant de la pièce annonce, ou plutôt décèle, l'imagination vive et forte de l'écrivain qui l'a composée.

La suscription que l'auteur avoit mise sur l'enveloppe, ne donneroit-elle pas à penser qu'il était persuadé que cette production suffisoit seule pour transmettre à la postérité son nom malheureusement trop célèbre ? Elle indique du moins en lui, le désir de vivre dans son Pygmalion^ comme ce dernier désiroit de vivre dans la Statue dont il étoit épris.

Cependant il changea d'avis. En 1771, le hasard ou plutôt un événement particulier lui fit naitre Tenvie de le voir représenter. Pendant son séjour à Lyon, il fut invité à un spectacle de société ; l'on y donnoit un drame de M. de la Harpe, intitulé Mélanie. La manière dont M. Le Texier s'acquitta du rôle qui lui avoit été confié, les grâces peu communes qu'avoit déployées, dans celui de Mélanie. Madame la Présidente de Fleurieu, qui joignoit à tous les charmes de la beauté l'organe le plus touchant et les talens les plus enchanteurs, firent une telle sensation sur le philosophe, que, le lendemain, il alla trouver M. Le Texier, pour l'inviter à se charger du rôle de Pygmalion, et pour le prier en même temps d'engager Madame de Fleurieu à remplir celui de Galatliée.

Aussitôt qu'il se fut assuré de leur consentement, il se mit à composer la musique de son Mélodrame, et tint lui-même le clavecin aux 17 représentations qu'eut cette pièce chez M. de la Ver/n'llière, commandant la ville de Lyon, et

oncle de Madame de Fleurien. Ce fut alors qu'il éprouva pour la première fois, à ce qu'il dit, une satisfaction bien douce, celle de diriger en personne la représentation d'une de ses pièces, et de la voir exécutée selon son plan et conformément à ses intentions.

En conséquence de leur soumission à ses conseils, il invita les mêmes personnes à jouer le Devin de Villa(fe, qu'il se plaignoit de n'avoir jamais vu représenter à sa fantaisie, sur aucun théâtre.

Il est à propos de prévenir le lecteur que pendant les momens où Pyginalion se tait, la musique remplit les intervalles de silence. C'est J.-J. Rousseau qui l'a presque toute composée. Il est facile de reconnoitre les morceaux qui sont de lui. Personne n'a su mieux peindre les grands mouvemens et les tendres affections du cœur humain. Les tons qu'il savoit si bien employer pour les caractériser, sont aussi naturels qu'expressifs et mélodieux. Il règne dans toutes ses compositions une harmonie douce, simple et noble, qui en fait le charme et qu'en vain on chercheroit à imiter.

Le soin que prend Le Texier dans cette préface de préciser les souvenirs qui le concernent mêle quelque inexactitude aux faits qui ne concernent qu'autrui. Est-il nécessaire, après le travail de M. Combarieu sur Pygma- Hon ', après le chapitre de M. Arthur Pougin consacré à cette scène lyrique dans son livre sur Rousseau musicien ^, de rappeler que la pièce de Jean-Jacques fut donnée sur un théâtre de société construit à l'hôtel de ville de Lyon par M. de la Verpillière, prévôt des marchands et non commandant de la ville, en juin 1770 et non en 1771, et jouée par M""*^ de Fleurieu dans le rôle de Galathée et M. Le Texier dans celui du sculpteur, pour fêter deux hôtes de marque, Monsieur et Madame de Trudaine ?

Faut-il étendre la même critique au nombre des représentations? Y en eut-il dix-sept, ou bien l'acteur, en rapportant ce chiffre, a-t-il obéi au désir tout naturel de présenter comme durable un succès éphémère ? Nous ne sommes pas en mesure de le décider.

De même, est-il exact que Rousseau }'• ait tenu le clavecin ? Il semble que sa mémoire, ou son succès, ou bien la place qu'un homme comme Rousseau tenait dans l'une et dans l'autre, n'aient pas permis à Le Texier de se souvenir d'un homme qui avait pourtant dans tout cela une place notable, l'auteur de la musique, Horace Coignet, négociant lyonnais. Nous ne croyons pas qu'il faille tirer argument de ce silence en faveur de l'opinion qui attribue à Rousseau la paternité de la musique en même temps que celle du livret^. En novembre 1770, lorsque Pygmalion fut donné à Paris chez

I. pygmalion ou l'Opéra sans chanteurs, par Jules Combarieu. Revue de Paris, i'"' mai rçoo.

a. Arthur Pougin. /.-/. Rousseau musicien, in-8, orné de trois gravures et d'un portrait. Paris, Fischbacher, 1901.

3. Istel. /.-/. Rousseau als Komponist seiner lyrischen Scène Pygmalion. Leipzig, Breitkopf und Hàrtel, 1901.

M""' de Brianne et qu'une note du Mercure sembluit devoir créer ce malentendu, Coignet envoya une lettre de protestation réimprimée en préface de l'édition de 1775 que nous avons sous les yeux. Les deux éditions de la musique, celle de Lyon in-quarto et celle de Paris in-folio portent formellement : « Pygmalion de M. Rousseau, monologue mis en musique par M. Coignet ?>. On peut donc conclure que les années et aussi le désir de n'admettre à côté de son nom dans cette affaire que le nom célèbre de J.-J. Rousseau, ont pu amener Le Texierà mêler à des vérités incontestables quelques inexactitudes dont le contrôle est facile. Quoi qu'il en soit, ce succès décida sinon de sa carrière (nous savons par ailleurs que, né à Lyon vers 1736, il y était receveur des fermes) du moins de sa vocation. Il s'attacha à son art avec plus de passion encore, s'y perfectionna et trouvant sans doute qu'il est plus doux à un acteur d'être seul à recueillir tous les applaudissements, que de les partager avec ses camarades et ses rivaux, il rêva de jouer à lui tout seul une pièce de théâtre tout entière ; et il s'y étudia pendant plus de quatre ans, avec l'espoir de recevoir un jour, à Paris, la récompense de son obscur labeur provincial.

Il y réussit fort bien. Voici ce que Grimm écrivait en février 1774 ' :

M. Le Tessier [sic], receveur général des fermes de Lyon, homme d'esprit, ayant la passion du théâtre et étant comédien de la tête aux pieds, a imaginé de former sa voix, naturellement flexible, à lire tous les rôles d'une pièce, en leur donnant à chacun le ton de leur âge et de leur caractère. Cette mutation subite, sans charge et sans saccade, est d'un effet surprenant, et produit une illusion complète. Aucun des personnages n'est négligé, tous font leur effet. Son visage, qui passe subitement à l'expression qu'il faut prendre, est toujours juste. Il joint à la perfection de la lecture tous les petits accessoires du costume de la pièce qu'il lit. Deux séances ont suffi pour établir sa réputation, et bientôt il n'a plus été question que de lui. Il a été retenu dès huit jours après son arrivée, pour tout le temps de son séjour. Nos princes ont voulu l'entendre, chacun a voulu l'avoir à souper, c'est un délire complet; mais il faut avouer que rien n'est plus extraordinaire ni plus agréable. Les pièces en prose sont principalement celles où M. Le Tessier excelle ; et celle de toutes qui a eu le succès le plus général, est un drame de M. Mercier, intitulé L'IIonnêfe Indigent. II s'est permis d'y faire quelques changements qui ne rendent pas l'ouvrage meilleur, mais au moins qui abrègent l'action et qui font marcher la pièce avec un peu moins de lenteur. La plupart des auditeurs sont séduits par son débit; ils croient d'assez bonne foi la pièce charmante pour que je sois convaincu que deux ou trois talents comme celui de M. Le Tessier perdraient en moins d'un an le goût à Paris. Je le pense très sérieusement : ceux même à qui l'on n'en fait pas accroire sur le mérite de

I. Correspondance littéraire, philosophique et critique, adressée à un souverain d'Allemagne depuis rjjo Jusqu'en 1JS2 par le Baron de Grimm et par Diderot. Tome 1, F. Buisson, 1812.

l'ouvrage qu'on lui entend lire, ont un très grand plaisir à telle scène, tel monologue, qu'ils savent détestables ; et qu'est-ce que le mauvais goût si ce n'est de se familiariser avec des productions mal conçues, mal digérées et de les écouter avec plaisir ? Je crois que si le pédantisme peut être admissible, ce doit être en matière de goût; au moins doit-on y être très scrupuleux, car la ligne qui en fixe les bornes est si délicate, et j'oserais dire si fugitive, et nous sommes si extrêmes dans nos admirations et dans nos blâmes que le petit nombre des oracles qui dirigent les avis de la multitude ne sauraient trop souvent nous ramener aux vrais principes du beau et du bien. Je fais des vœux pour que M. Diderot et M. Sedaine nous fassent des drames qui expient les péchés qu'ils ont fait faire à M. Mercier et d'autres, et pour qu'ils les mettent promptement entre les mains de M. Le Tessier afin que nous puissions l'entendre sans scrupule. Il nous restera cependant toujours celui d'abréger ses jours à chaque lecture qu'il nous fera, car l'état violent où il est ensuite pendant plus d'une heure, ôte infiniment du plaisir qu'on a à l'entendre.

Et nous trouvons chez M""* du Deffand un témoignage de l'engouement qu'excitèrent les lectures de Le Texier. Le 27 mars 1774, elle écrivait à Horace Walpole ' :

Je voudrais bien que vous eussiez pu entendre ce que j'entendis jeudi dernier ; un homme qui lit, ou plutôt qui joue une comédie tout seul, si parfaitement bien qu'on croit entendre autant de personnages différents qu'il y en a dans la pièce; c'est un prodige et rien ne m'a jamais fait autant de plaisir; on prétend que j'en aurais plus encore si j'avais pu voir, mais j'en doute, l'illusion n'aurait pu être plus parfaite; la pièce qu'il nous lut s'appelle V Indigent; il y a huit personnages, un financier jeune et fat, son valet de chambre, un vieux paysan très malheureux et très honnête homme, son fils, sa fille, un notaire plein de probité, un clerc, un procureur grand coquin ; dans la dernière scène ils sont tous rassemblés, excepté le valet de chambre ; chaque rôle est si parfaitement joué et avec une telle chaleur et vivacité qu'il serait impossible que les sept meilleurs acteurs puissent faire le même plaisir ; j'ai envoyé chercher cette pièce, elle est plus touchante que comique; c'est dans le goût de La Chaussée; on prétend que le lecteur y ajoute beaucoup du sien et que cette pièce, telle qu'elle est, n'est pas bonne ; elle a été refusée à la Comédie, et elle fait un effet prodigieux jouée par cet homme qui s'appelle M. Texier. Il est de Lyon et il est directeur des fermes. On dit que sa figure est bien, qu'il a beaucoup de physionomie et de grâce ; il a cinq ou six pièces qu''il joue aussi parfaitement. Je serais fort aise de les entendre, mais je ne crois pas que cela se puisse. Quand j'aurai lu Vlndirjent, si je trouve la pièce bonne, voulez-vous que je vous l'envoie?

Et la réponse^ sans doute plus calme, que lui écrivit Walpole ne diminua

I. Correspondance de la Marquise du Deffand, édition de M. de Lescure. Pari?, Henri Pion, 1865, 2 vol. in-8.

point son enthousiasme, car elle prenait soin, dans sa lettre du 17 avril, de l'affirmer à nouveau ' :

Vous vous trompez sur la lecture de M. Le Texier ; la seconde lecture de V Indigent m'a fait autant de plaisir que la première ; mais je lui ai entendu lire une autre pièce qui ne m'en a fait aucun : demain je lui en entendrai lire une troisième ; mais de VIndigent, soyez en sûr que lui tout seul est la meilleure troupe que nous ayons.

Dans l'intervalle elle essayait d'émouvoir en faveur de son admiration le grand dispensateur de gloire contemporaine et elle écrivait le 2 avril à Voltaire ' :

Avez-vous ouï parler de M. Texier qui, assis dans un fauteuil, avec un livre à la main, joue des comédies où il y a sept, huit, dix. douze personnages, si parfaitement bien qu'on ne saurait croire, même en le regardant, que ce soit le même homme qui parle. Pour moi l'illusion est parfaite et je crois entendre autant d'acteurs différents. Il serait impossible que plusieurs comédiens puissent jouer les scènes avec la même chaleur qu'il les joue tout seul; il se coupe la parole; enfin je n'ai rien entendu d'aussi singulier. Cet homme est de Lyon, quant il y retournera, invitez-le à vous venir voir; je serais trompée si vous n'en étiez pas surpris et content.

Ayant épuisé son succès à Paris et peut-être pour d'autres raisons qu'une note de Beuchot laisse supposer plus pressantes, (il aurait été obligé de quitter l'administration des fermes pour des négligences dans l'emploi des fonds dont il était chargé). Le Texier alla à Ferney. On était en hiver, le patriarche était très occupé de son éternelle mauvaise santé, et voici ce qu'il écrit à M. de Thibouville le 4 novembre 1774 ^ :

Je ne sais si vous connaissez Texier, il m'a joué avec quelques amis de petites comédies en proverbes qui m'auraient fait mourir de rire si je ne mourais pas de la colique.

Le Texier cependant expiait l'enivrement du succès qu'il connut à Paris et qui dut le pousser à quelque imprudence. Il avait perdu sa place, sa considération et ne pouvait plus rentrer en France. C'est pour cela que nous le trouvons à Londres où il dut demander aux talents qui l'avaient perdu de quoi subsister dans l'exil. Il s'y intéressa dans une entreprise de théâtre, ne dut guère y prospérer et reprit ses lectures. Elles eurent en Angleterre le même succès qu'en France. C'est ce qui explique qu'il ait pu trouver des souscripteurs pour faire éditer les pièces lues par lui et aussi, malgré les

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