‹ Le Ton de Paris, ou, Les amans de bonne compagnieChapitre 39 sur 44 · SCÈNE VIII · texte numérisé non relu

SCÈNE VIII

Le duc de Longueville, les précédens.

Le Duc.

Miséricorde ! miséricorde ! vieux Commandeur, je parie que tu parles de tes vieilles guerres ; cela doit fort amuser ces dames. — Nous avons eu une bataille, Vicomtesse.

Qui donc ?

\'erceil et Saudricour.

Mme DE SiRY.

Qu'en est-il arrivé ? M. le Duc, dites vite.

Le Duc.

Saudricour a un bon coup d'épée dans le bras. Voici le sujet de la querelle. Saudricour a été dans ses terres pour une coupe de bois et a laissé Madame d'Albi sur sa bonne foi. Verceil, qui n'a ni bois ni terre, s'en est emparé, il est arrivé hier au milieu d'une explication. Il a dit la chose tout naturellement à Saudricour, qui s'est choqué ; ils se sont battus à la place de Louis XV. Et Saudricour ne fera plus qu'un beau bras : car l'autre sera, à ce qu'on dit, long-temps en écharpe.

Le CO^LMANDEUR.

Je voudrois qu'on enfermât Madame d'Albi.

Le Duc.

Et pourquoi cela, je t'en prie. Commandeur ?

Le Commandeur.

C'est quû je suis fâché qu'une coquine comme celle-là fasse égorger deux braves gens.

Le Duc.

C'est leur faute. On n'est obligé ni d'en être amoureux, ni d'en avoir bonne opinion ; moi, par exemple, je n'ai jamais pu la souffrir.

Mars AL.

La légèreté d'une femme peut faire bien du mal. (La Vicomtesse rougit).

Le Duc.

Il est sévère, notre ami Marsal ; il ne vous passe rien, mesdames. Il n'est pas si bon homme que moi ; s'il y avoit des femmes pour la première fois, je serois assez de son avis : il n'y auroit pas de mal de leur faire des principes à notre avantage; mais depuis l'établissement du commerce entre nous, il s'est passé tant de choses de part et d'autre, que chacun de son côté doit savoir à quoi s'en tenir : tant pis pour celui qui se laisse attraper.

Marsal.

Charmante morale, en vérité ; pour moi, j'avoue que j'en fais assez de cas pour mettre moins d'indifférence à leur conduite. Je sens que, si jamais j'aimois, le bonheur ou le malheur de ma vie dépendroit de mon amour.

Le Duc.

Sans doute . Je ne dispute jamais, moi, sur la façon de penser : il y a dix ans

que je te connais estimant et estimé de toutes tes maitresses ; cela te réussit,

j'en suis charmé.

Mars AL.

Je sais bien qu'il suffit souvent de leur plaire pour les tromper. Mais ce n'est

pas assez pour les rendre heureuses ; et je conviens que je m'intéresse à leur

bonheur.

Le Duc.

C'est très respectable, assurément, mais je soutiens, moi, qu'on les trompe

toujours quand on ne leur plaît pas.

Le Commandeur.

Ma foi, c'est que les femmes sont inconcevables, ce qui m'arriva à mon

dernier voyage à la Guadeloupe, lorsque le Phénix y fut condamné, en est la

preuve.

Le Duc (tout bas).

Je suis sûr que je le sais, tu as fini par être cocu.

Le Commandeur.

J'avois trois pouces d'eau dans ma cale en arrivant.

Le Duc.

Songez, Mesdames, qu'il faut que l'histoire remonte de la cale jusques au

Commandeur, et que cela pourrait être long : fais grâce de ta narration à ces

Dames et viens souper ce soir chez moi ; je te promets que nous l 'écouterons

toute entière.

Le Commandeur.

Et avec qui ? avec des Demoiselles ?

Le Duc.

Qu'est-ce que cela te fait ? tu verras. (A part), Mais j'ai une grande affaire à communiquer à la Vicomtesse, fais les honneurs de la maison à Madame de ■Siry et à Marsal. Madame, permettez-vous que je vous dise un mot ?

La Vicomtesse.

Qu'est-ce que vous voulez ?

Lk Duc.

D'honneur, il faut que je vous parle. (lis approchent de la fenêtre). Je prends un moyen bizarre de vous faire une déclaration, mais je préfère celui qui nous compromet le moins tous deux : vous êtes brouillée avec Marsal et vous allez essuyer une explication ; cela n'est pas difficile à voir. Je suis amoureux de vous depuis longtemps ; vous aviez un amant, je me serois fait des tracasseries inutiles, je n'ai rien dit, je ne dis rien encore. Si vous quittez Marsal pour un autre, je ne vous demande que votre secret ; pensez seulement au prix que je mets au mien.

La' Vicomtesse.

Vous m'étonnez infiniment, M. le Duc ; je ne sais quelle opinion les jugemens du public vous ont donnés de moi, il faut qu'elle soit bien mauvaise pour que vous vous croviez en droit de m'insulter.

LK TON DK l'A lus OL' LES AMANS l)i: ItONNK CO.MI'AGNIE 27

Le Commandeur.

Si j'amène tout autre de que quine, je le marque en grande bredouille. Je soutiens que je joue mieux le fond du jeu que lui.

M'"e DR SiRY.

Cela se peut, mais il vous a toujours gagné pendant tout Thiver, et cela ne prouve pas pour vous.

Le Commandeur.

C'est pure affaire de bonheur. C'est comme moi, par exemple, j'ai été pris cinq fois, et je n'ai jamais pris personne, faute d'occasions.

Le Duc.

Je ne crois pas que vous ayez Mirville, mais vous conviendrez que j'ai lieu de craindre.

Ne parlons plus de cela, je n'ai point d'amans, j'ai mille raisons de n'en pas avoir. De l'amitié, de l'intérêt, je ne puis que cela pour vous. (Ils se rapprochent).

Le Duc.

Commandeur, veux-tu que je te mène à l'Opéra ?

Le Commandeur.

Oui, je le veux bien, allons-nous-en. (Il sert avec le Duc).

Mme DE Sir Y.

Je vais m'habiller ; adieu, ma reine, venez déjeuner chez moi un jour de la

semaine. (Elle sort).

La Vicomtesse.

Je ne demande pas mieux.

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