SCÈNE XI La Vicomtesse, Mirville
La Vicomtesse.
Je suis fâchée que Marsal vous ait trouvé ici.
MlRTILLE .
Pourquoi ? n'ai-je pas eu un excellent maintien ?
La ^'ICOMTESSE.
Comme cela ; vous avez commencé à le taquiner, et vous avez mal fait, car il est définitivement jaloux de vous.
Mm VILLE.
Je crois qu'il a tort, car vous le craignez bien plus que vous ne m'aimez.
La Vicomtesse.
Vous le mériteriez, si vous osiez le penser ; ne dites pas cela sérieusement, vous me faites de la peine.
^IlR VILLE, (en lui baisant la main.) Je vous demande pardon.
La Vicomtesse, (très tendrement.) Vous ne savez pas, vilaine créature, tout ce que vous me causez de peines, de craintes, et la plus grande encore est celle de vous perdre, elle est au-dessus de mon courage. Marsal, ma belle-mère, Madame de Rufée, tout le monde se plaît à m'effrayer sur votre compte, me conseille de vous fermer ma porte, et vous êtes cependant dans ma chambre, pour la seconde fois du jour.
]MrRVILLE. (se met à genoux.) Que vous êtes jolie ! que vous êtes aimable ! embrassez-moi, mon ange, embrassez-moi, si vous m'aimez.
La Vicomtesse, (elle le baise au front en rougissant.) Levez-vous, on peut entrer, levez-vous.
MiR VILLE. Y auroit-il grand risque à fermer votre porte ? Le grand-papa, le Commandeur, la Rufée, Marsal, tout cela est venu ; votre belle-mère est malade.
La Vicomtesse.
On verra votre voiture.
Mm VILLE.
Je suis en carrosse de remise.
La Vicomtesse.
C'est mal fait — mais vous le voulez, il le faut bien. Ecoutez, je vais faire une
liste de tous ceux qui ne viendront pas; cela vaudra mieux. (Elle écrit.) Sonnez.
(A un domestique.) Qu'on ne laisse entrer que cette liste. (Elle vient devant lui et lui fait
la révérence.) Eh bien, êtes-vous content? croyez-vous que je vous aime à cette
heure ?
MiRVILLE. (la prenant entre ses bras.)
Oui, mon ange, je le crois.
La Vicomtesse.
Ne me prenez pas comme cela, je ne veux pas souffrir cela, laissez-moi.
Mirmlle .
Non, cela me fait trop de plaisir.
i.E TON i>i: l'Aïus or lf.s amans m; i«i.\m; i:i».mi'A(;.mi; 31
La Vicomtesse.
Laissez-moi aller, et je vous dirai quelque chose.
MiRVILLR. (montrant un fauteuil auprès de lui.
Venez vous asseoir là.
La Vicomtesse.
Je le veux bien, mais à condition que vous serez sage.
MlRVILLE .
Sans doute, voyons.
La Vicomtesse.
On m'a fait aujourd'hui une belle déclaration.
MlRVILLE.
Qui cela ?
La Vicomtesse.
Devinez.
MlRVILLE.
Devinez ? C'est chercher une aiguille dans une botte de foin ; dites-moi, je
vous en prie.
La Vicomtesse.
Le duc de Longueville.
MlRVILLE.
Par écrit ?
La Vicomtesse.
Oh ! non.
MlRVILLE.
Tant pis, j'aime les choses qui peuvent passer à la postérité. Le duc de Longueville amoureux de vous ! rien n'est moins dans mes arrangemens.
La Vicomtesse.
Qu'est-ce que cela vous fait ? N'êtes-vous pas sûr de moi et craignez-vous quelque chose ?
MlRVILLE.
Non ; je serois pourtant plus tranquille si je restois.
Il faut vous dire comme la chose s'est passée. (Elle joue avec ses cheveux). Il a trouvé Marsal ici, avec l'air mécontent, il a vu que nous étions brouillés, il m'a demandé si c'étoit pour vous, j'ai répondu que non ; il s'est proposé, en parlant de vous fort honnêtement.
MlRVILLE.
Je me l'imagine bien : nous ne disons jamais de mal l'un de l'autre, ce n'est pas notre méthode. Il est aimable, Longueville, il a d'excellentes qualités, mais on mettroit toute la cavalerie à pied et toute l'infanterie à cheval, que ce diable d'homme-là ne sortiroit point de Paris.
La Vicomtesse.
Donnez-moi de vos cheveux.
MlRVILLE .
Prenez, et donnez-moi des vôtres.
32 LE TON DE PARIS OU LES AMANS DE noNNE COMPAGNIE
La Vicomtesse .
J'en ai dans un carré de ma toilette.
MiR VILLE.
Je n'en veux pas.
La Vicomtesse.
Pourquoi ?
Mm VILLE .
J'aime à cueillir le fruit sur l'arbre.
La Vicomtesse.
N'est-ce pas la même chose ?
jVIirville .
Non ; vous me donneriez peut-être des cheveux d'Emilie.
Comment ?
MiR VILLE.
Dans le temps que j'avois Madame de Graffigny, . . . il y a long-temps de cela,
car c'est mon début, elle a eu une femme de chambre qui l'a quittée parce qu'elle
m'avoit donné la moitié de ses cheveux et que, dans un accès de sensibilité, elle
vouloit me donner l'autre.
La Vicomtesse.
Comment ! vous avez eu cette grosse dame de Graffigny ?
MiR ville .
Tout comme un autre.
La Vicomtesse.
C'est abominable. Ah! contez-moi.
Mirville .
Je vous conterai tout ce que vous voudrez. Auparavant. . . (Il l'embrasse).
La Vicomtesse.
Prenez donc garde, on ouvre la porte.
Un Domestique (entre en annonçant).
Madame la princesse de Luts.