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CHAPITRE IX

Le général Millot, commandant en chef au Tong-Kin. — Les généraux de brigade Brière de l'Isle et Négrier. — Prise de Bac-Ninh (mars 1884). — Prise de Hong-Hoa (avril 1884).

Le général Millot, commandant en chef du Tong-Kin, mit rapidementàexécutionle projet de l'amiral Courbet. Il choisit comme objectif Bac-Ninh. Négrier, que les indigènes appellent Maolen (vite) a cause de son impétuosité, part, à la fin de février 1884, en avant-garde. Il détruit les barrages que les Chinois et les Pavillons-Noirs ont élevés dans le Song-Can ; il prend Bac-Ninh à revers par le nord, pendant que Millot et Brière de lTsle se disposent à l'attaquer par le sud. Les Chinois allaient se trouver pris entre deux feux, position qui leur fait horreur et qui les pousse généralement à la fuite, car ils ne savent pas encore éviter les stratagèmes delà tactique moderne.

Le 8 mars, la brigade Brière de lTsle se mit en marche pour combiner ses efforts avec les évolutions de la brigade Négrier. M. Paul Bonnetain, dans son livre Au Tong-Kin, décrit avec un art merveilleux la marche en avant soit des soldats, soit des coolies. On croit assister au défilé, tant il est présenté avec exactitude, tant le pittoresque et la magie de l'Orient éblouissent le regard :

a On marche sur les digues, à la file indienne, rarement deux par deux, pendant des heures, avec de courtes haltes pour permettre aux canons qui s'embourbent de reprendre leur place, leur chemin une fois frayé. La colonne s'allonge et s'étend indéfiniment, serpentine ; elle évoque on ne sait quelles comparaisons classiquement démodées, avec ses allures de monstre qui rampe dans le vert et reflète la lumière sur ses changeantes écailles.

« Des armes s'allument en aigrettes de flammes sur les fusils, en réguliers éclairs sur les fourreaux de sabre. Les vareusesnoires de l'infanterie de marine, les chemises de laine des marins

se veloutent. Les turcos sont habillés de ciel avec des passementeries de soleil; l'état-major flambe; l'artillerie a l'air d'une plate-bande de ge'raniums qui marcheraient. Mais c'est à l'avantgarde que la matinée prodigue ses plus intenses incendies. Comme un troupeau de paons faisant la roue, la petite troupe s'échelonne : tirailleurs tonkinois aux bleus nuancés, au harnachement jaune, aux salacos vernissés et fulgurants que couronne une cocarde tricolore, et tirailleurs annamites vêtus d'un noir lustré, mais dont le haut chignon supporte, noué par une écharpe cerise, flottante par derrière, un petit salaco, tout plat, assiette de bambou qu'on dirait d'écaillé blonde et dont le centre s'irradie en une étoile cuivrée, sanglante... La colonne tourne et retourne sur elle-même, sans cesse et sans fin, au gré des digues étroites, simples sentiers un peu surélevés, murs de boue sèche qui délimitent les champs. »

A la suite des soldats s'avancent les coolies. « L'inoubliable armée ! hâves, jaunes, efïlanqués,loqueteux, les jambes et les pieds nus, empestant la sueur, haletants et démoniaques, les mercenaires descendent deux par deux, incessamment. Sur les épaules de chaque couple, un bambou repose, moins jaune que la chair sur laquelle il s'appuie. Au milieu, suspendu par un ingénieux amarrage de cordes et de lianes, une caisse ou un tonneau ou une cantine ballottent avec des à-coup secs pour les arrêts et les descentes, et de régulières amplitudes de pendules dans les marches en terrain plat. Il y a des centaines et des centaines de centaines de ces couples, tous lamentablement pareils, hideusement semblables : coolies portant les bagages de chaque bataillon, coolies des ambulances portant les funèbres couches de toile qui demain charrieront nos blessés, coolies portant les munitions. Des soldats de l'arrière-garde les escortent, aussi fatigués qu'eux et plies par le sac, essoufflés de leur rôle de chiens de berger, égosillés de crier depuis l'aube : Maillent Maulent Vite! Plus vite! à ce troupeau de brutes, bêtes de somme volontaires... Le torrent se rue plus fort, sans jamais une chute, un accroc au fardeau. Quand une épaule se meurtrit sous le poids du bambou, le bambou passe sur l'autre, mais l'infernale marche ne s'arrête pas pour cela... A présent, ce sont les coolies du grand convoi, le convoi du service administratif, la foule innombrable et sauvage des esclaves promenant la farine, le biscuit, l'eau-de-vie, le vin de l'armée. Les caisses suivent les caisses, les tonneaux, avec une monotonie infernale. Et tous ces hideux fantômes, tous ont au bras un brassard, un -chiffre, une marque distinctive. »

Le général Millot.

La brigade Brière de l'Isle longea extérieurement le canal des Rapides, et le traversa à Ghi, non loin de Duong. Les Chinois, au nombre de 16, 000, dit-on, prirent peur. Ils se crurent cernés. Us s'enfuirent, aflolés, par la route de Thaï-Nguyen. Le général Négrier avait eu l'honneur de la victoire.

Le 12 mars, en effet, il avait rencontré l'ennemi dans le village chrétien de Keroï, et l'en avait délogé. Les soldats s'étaient déployés en tirailleurs et, sur l'ordre du général, n'avaient ouvert le feu contre les Chinois protégés par des bambous qu'à 250 mètres. Sans brûler une amorce, les jeunes fantassins de Négrier marchent stoïquement sous le feu . A la distance prescrite par le chef, ils tirent et s'élancent tous à la fois. Une lutte corps à corps s'engage dans le village. 300 Chinois y trouvent la mort. La haie de bambous avait été emportée à la baïonnette.

Le général Négrier, à la vue de cette furia toute française, ne put s'empêcher de s'écrier : « Avec de pareilles troupes, nous pouvons regarder sans crainte par delà la trouée des Vosges. »

Puis la brigade, continuant sa marche, s'empare du fort du Dap-Can sur le Song-Cau. Enfin, dans cette même journée du 12 mars, à 5 heures du soir, Négrier bombarde la Porte de Chine à Bac-Ninh, pendant que la brigade Brière de l'Isle, avec les turcos et l'infanterie de marine, enlève les cinq hauteurs de Tuang-San, mamelons qui dominent la ville. A six heures, Négrier entre dans Bac-Ninh, abandonné par ses défenseurs, et passe la nuit dans la place. Le lendemain, à midi, le général Millot fait son entrée dans la citadelle.

L'on trouva plus de 100 canons dans Bac-Ninh On y prit des drapeaux, que le général Millot a depuis envoyés en France et qui sont déposés aux Invalides. Le pavillon du généralissime chinois est en soie jaune avec bordure violette, monté sur une hampe de bambou et haut de cinq mètres. Un autre est noir avec lettres blanches. Les autres sont multicolores, en soie ou bien en cotonnade. Ils sont tous montés sur bambou ; une monture en fer conique, placée au bas de la hampe, sert à les planter en terre.

Aussitôt après la prise de Bac-Ninh, obtenue plutôt par la marche, par le stratagème que par les armes, l'ennemi fut poursuivi dans sa fuite. La colonne Négrier devait se porter vers Lang-Son, mais les défilés des montagnes l'arrêtèrent à Bac- Can, au tiers de la route. La colonne Brière de l'Isle avait comme objectif Thaï-Nguyen, place où s'étaient réfugiés les Chinois fugitifs. Le général s'en empara sans coup férir. Mais la grande opération qui devait achever la campagne, c'était le

siège et la prise de Hong-Hoa, du côté du fleuve Rouge, dans la direction de Lao-Kaï; le général Millot s'y porta rapidement.

Le 6 avril, l'armée française partitdeSon-Tay, où les troupes s'étaient rassemblées. Le général Brière de l'Isle avait Tordre de franchir la rivière Noire à Bat-Bac ; le général Négrier ainsi que le généralMillotdevaientsuivrelebordduSong-Koï.L'onattaquait Hong-Hoa à la fois par le fleuve et par les montagnes. La ville fut vite prise. Le 10 avril, chassés de retranchement en retranchement, les Chinois abandonnèrent Hong-Hoa, après en avoir incendié toutesles maisons. Le bombardement lent et systématique de nos canons avait effrayé l'ennemi. Le 13 avril, un bataillon entrait dans la citadelle et y trouvait 30 canons. Le succès se continua vers la citadelle Dong-Van évacuée par les Célestes. Le commandantCoronnat, qui yentra, lafit raser. Les Pavillons-Noirs gagnèrent les montagnes.

La période active delà conquête paraissait terminée. L'armée chinoise était en pleine déroute. Le général Millot s'appliqua aussitôt à pacifier le pays, à organiser la conquête. Il forma deux régiments de tirailleurs tonkinois. Toutefois il ne s'en tint pas à ses deux grands succès de Bac-Ninh et de Hong-Hoa. Il présida à quelques opérations de détail. Le 1er juin 1884, il faisait occuperTuyen-Quan, place forte qui domine le cours de la Rivière-Claire, affluent du Song-Koï.

L'armée crut alors qu'elle allait pouvoir prendre un repos bien et dûment gagné après tant de fatigues et de victoires. La cour de Pékin semblait en effet prête à traiter. Le vice-roi du Tchéli, Li-Hang-Chang, chef du parti de la paix, allait reprendre lesnégociations. La paix fut même signée, paix qui doit amener une guerre acharnée.

Le général de Négrier.

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