‹ Le Tong-kinChapitre 13 sur 30 · CHAPITRE X · texte numérisé non relu

CHAPITRE X

Le traité Fournier, premier traité de Tien-Tsin (11 mai 1884). — La surprise de Bac-Lé (23-24 juin). — Rupture officielle avec la Chine. — Résumé des exploits maritimes de l'amiral Courbet (Formose). — (La rivière Min et Fou-Tchéou.) — (Les Pescadores.) — Mort de Courbet (10 juin 1885).

Le traité de paix fut signé à Tien-Tsin le 11 mai 1884. L'amiral Lespès, qui croisait dans les mers de Chine, avait reçu tous pouvoirs pour traiter. Mais le capitaine de frégate Fournier, mettant à profit ses relations avec Li-Hang-Chang etavec le directeur des douanes chinoises, Detring, télégraphia à Paris et se fit autoriser à engager les pourparlers et à conclure rapidement une convention. Elle nous conférait de grands avantages. La Chine devait immédiatement retirer ses troupes du Tong- Kin, respecter les traités signés ou bien à signer avec l'Annam, permettre à la France, aux frontières du Céleste-Empire, le libre trafic des marchandises.

Il fut convenu, mais oralement et non par écrit, queLang-Son, Cao-Hang seraient évacués le 6 juin ; Lao-Kaï, le 26. Aussitôt ordre fut donné parle général Millot au lieutenant-colonel Dugenne de partir avec 320 hommes d'infanterie de marine, 80 zéphyrs. 300 tirailleurs tonkinois, une batterie d'artillerie, quelques cavaliers et un convoi, et de se rendre avec cette faible troupe, à traversles défilés montagneux del'E.,àLang-Son qu'il devait, aux termes du récent traité, trouver évacué. Les soldats devaient en effet se mettre en marche le 13 juin et n'arriver à Lang-Son par la route mandarine qu'après cinq journées, le 18, c'est-à-dire douze jours après le départ des Chinois.

Le détachement partit le 13. Il rencontra sur son chemin toutes sortes d'obstacles naturels ; il fallut franchir des arroyos grossis par les pluies, escalader des pentes, traverser des terrains détrempés. L'on renvoya l'artillerie au boutde neuf jours: Ton n'était qu'à 40 kilomètres de Bac-Naih, en avant de Bac-Lé,

Le 23 juin 1884, le lieutenant-colonel Dugenne se trouva en présence de soldats chinois qui tirèrent sur ses troupes. Puis un parlementaire se présenta avec une escorte bien équipée : c'était un préfet envoyé du Kuang-Si avec un message. Il déclarait ne pas avoir l'intention de violer le traité de Tien-Tsin, mais ne pas vouloir se retirer, car nul ordre n'était encore arrivé de Pékin. Le lieutenant-colonel lui donna trois heurespour dégager la route et pour se replier. Passé ce délai, il avancerait.

Au moment prescrit, l'avant-garde française se mit en mouvement. L'on se heurta contre les réguliers, quand on fut arrivé dans un bois touffu, au bord du Lang-Thuang, et qu'on longea des rochers sur la gauche. Le combat dura tout le jour. Le 24, à huit heures du matin, il recommença. L'ennemi, supérieur en nombre, nous cerna, nous accabla dans un véritable coupegorge. C'est en vain que l'on improvisa quelques tranchéesabris ; elles ne garantissaient pas les soldats des balles, caries réguliers chinois couronnaient les hauteurs.

Il fallut se décider à battre en retraitre dans la matinée. Si l'ennemi ne se fût arrêté à piller les bagages, les soldats, coupés par derrière, auraient été massacrés. Les blessés furent portés sur les chevaux; les morts furententerrés. L'arrière-garde, par des feux échelonnés, garantissait la marche. Les cavaliers rendaient aussi de grands services en dispersant les Chinois qui se risquaient à poursuivre le détachement. L'on arriva ainsi à Bac Lé. Le 15, on prit position sur des collines et l'ony attendit l'arrivée de renforts que le général Négrier conduisit en toute hâte. Puis l'on parvint à regagner Hanoï. Les journées du 23 et du 24 nous avaient coûté: 2 officiers et 20 hommes tués ; 5 officiers et 63 hommes blessés ; 2 disparus ; 2 morts d'insolation. Pendant ces terribles heures delutte, lestroupesavaient héroïquement fait leur devoir : elles avaient réussi à conserver intactes les communications des détachements ; elles avaientsauvé les blessés, que les Chinois auraient mutilés et tués ; aussi méritèrent-elles l'ordre du jour que leur adressa le général Millot:

« Partis en petit nombre pour occuper, conformément aux « ordres du gouvernement et suivant les conventions du traité « de Tien-Tsin, les places frontières entre le Tong-Kin et la « Chine, vous avez été attaqués dans les gorges de Lang-Son, « par un ennemi déloyal qui avait tout préparé pour vous atti- « rer dans un guet-apens.

« Mais, grâce à votre énergie, vous avez déjoué toutes ses

Le commandant Fournier.

« ruses, combattu avec succès un contre dix, fait respecter le « drapeau et l'honneur de vos armes. Quelques bagages abanx donnés par les coolies sont seuls restés au pouvoir de l'en- « nemil

« Je le proclame bien haut: vous valez les soldats de la pre- « mière République.

« Si vous n'avez pas vaincu, vous avez rassuré la France par « votre courage, votre contenance et votre héroïsme.

a Honneur à vous, soldats !

« La République vous remercie et inscrira un glorieux fait « d'armes de plus dans ses annales.

« Hanoï, 28 juin 1884.

« Signé : Millot. »

L'affaire de Bac-Lé excita naturellement une grande émotion en France. Le gouvernement demanda aussitôt, par l'intermédiaire de M. Patenôtre, une indemnité de 250 millions, bientôt abaissée à 100. La Chine offrit, à titre de secours pour les victimes de l'engagement, une somme de 3 millions et demi. Elle protestait de son innocence, elle prétendait que les dates pour l'évacuation n'avaient pas été définitivement fixées, surtout qu'elles n'avaient pas été consignées sur papier, par écrit. Dès lors, la France crut devoir prendre des gages. Au mois de juillet, l'amiral Courbet lut désigné pour porter la guerre sur les côtes mêmes de la Chine. L'Extrême-Orient tout entier était en feu.

L'Annam relevait la tête; on en eut vite raison. Le 31 juillet 1884, le roi Kien-Phuoc, récemment installé, mourut comme son prédécesseur Hiep-Hoa. Comme à Constantinople, à Hué les souverains se succèdent sur le trône ainsi que des fantômes aussitôt disparus que formés. Les régents s'empressèrent de nommer roi le frère du monarque défunt, un enfant de quatorze ans. Le lieutenant-colonel Rheinart, notre résident, protesta, car la nomination était contraire aux termes du protectorat. On ne l'écouta pas. Le général Millot envoya aussitôt à Hué un bataillon et une batterie. Le 17 août, après un ultimatum, sans coup férir, les soldats français obtenaient le droit de pénétrer dans le palais par la porte du milieu, honneur insigne que l'on n'avait jamais accordé qu'aux ambassadeurs de la Chine. C'était faire acte de suzeraineté effective : le roi d'Annam pouvait désormais régner, puisqu'il semblait tenir sa couronne de la France.

La Chine fut plus malaisément soumise. Il fallut deux années de succès ininterrompus pour l'amener à une complète soumission. Il n'entre pas dans le cadre d'un exposé relatif au Tong- Kin de suivre les marins et les fusiliers de la flotte dans leurs brillantes campagnes et de les raconter dans le détail. Mais, en raison de l'influence que les exploits de l'amiral Courbet ont exercée sur l'expédition même et sur la conquête définitive du Tong-Kin, il convient de les résumer en quelques traits, dans leur héroïque ensemble .

L'amiral Courbet s'était proposé un double but : s'emparer de Kc'lung et de Tam-Sui, ports situés au nord de l'île Formose, importants à cause de leurs mines de houille ; mettre la main sur l'arsenal de Fou-Tchéou, à l'embouchure de la rivière Min. Il se chargea de la seconde opération. Il franchit tout d'abord les passes du Min, laissant derrière lui les fortifications établies parles Chinois, pour interdire l'accès de la rivière. Il était contraint ou de périr ou de vaincre. Le 23 août, il ouvrit le feu sur les 23 bâtiments chinois, en rade de Fou-Tchéou; à 2 heures de l'après-midi, torpilleurs et corvettes agirent simultanément; une demi-heure plus tard, 22 navires chinois avaient coulé à fond, ainsi que 12 jonques de terre : 2,000 marins et officiers environ avaient péri. Le 24 l'amiral bombarda l'arsenal. Le 20 il descendait la rivière, détruisait les batteries de la passe Mingan, qui n'étaient pas construites en vue d'empêcher la sortie d'une flotte victorieuse. Le 27 et le 28, le reste des passes était franchi, le reste des défenses détruit. Le 29, les navires français avaient regagné la haute mer, après avoir causé à la Chine une perte de 30 millions.

A l'île de Formose, le succès était moins complet. Le 5 août, l'amiral Lespès avait bombardé Kélung et détruit une partie des fortifications ennemies. Quand les bâtiments de l'amiral Courbet, après la destruction de l'arsenal de Fou-Tchéou, rallièrent les navires de l'amiral Lespès, l'on agit avec vigueur. Le 2 octobre, l'amiral Courbet s'empara des fais qui dominent Kélung, et enleva la place. Il est vrai que, le mèmejour, l'amiral Lespès échouait devant Tam-Sui. Il fallut se contenter de garder Kélung, malgré de fréquentes attaques, malgré les épidémies, malgré le mousson du nord-est.

Bien que les Anglais, inquiets de nos succès dans les mers d'Orient, eussent promulgué le Foreing enlistment act, loi qui empêchait Français et Chinois de se ravitailler en vivres, munitions et charbons dans les dépôts des ports britanniques, l'amiral Courbet put continuer de lutter, car on lui envoya du char-

bon d'Obock, de Mahé et de Pondicbéry. Le 13 janvier 1883, il. rejoignit une division ravale chinoise sortie du Yang-tsé- Kiang. Trois navires sur cinq parvinrent à s'échapper, les deux autres se réfugièrent dans le port de Sheipou. Dans la nuit, deux canots porte-torpilles, commandés par le capitaine de frégate Gaudon et le lieutenant de vaisseau Duboc, et conduits par le lieutenant de vaisseau Ravel, qui connaissait l'entrée de la rade, s'élancèrent sur les navires chinois et les firent sauter. Il ne restait plus rien au Céleste-Empire de sa magnifique flotte.

La Chine ne céda pourtant pas. L'amiral Courbet conçut alors l'ingénieuse idée d'empêcher dans le nord de l'immense empire l'arrivée du riz qui nourrit ces formidables agglomérations humaines et que l'on tire du sud. Affamer les habitants, c'était terminer la guerre. Il commença le blocus de la côte et le conduisit avec un rare talent. De plus, entre le 29 et le 31 mars, il occupait les îles Pescadores, situées à l'avant de Formose, qui devaient fournir une excellente base d'opération à la flotte. L'effet des nouvelles opérations ne tarda pas à se faire sentir. La Chine, qui avait dédaigné les attaques tentées contre son territoire soit continental, soit insulaire, trembla quand ses intérêts vitaux furent en jeu. Elle demanda à traiter. Le 4 avril, les préliminaires d'une paix sérieuse furent signés. Le 16 avril, l'amiral Courbet dut lever le blocus, puis évacuer les Pescadores, sa dernière conquête. Le 9 juin, la seconde paix de Tien-Tsin était signée. Malheureusement l'homme qui avait le plus contribué à l'imposer à la Chine, le vainqueur de Fou-Tchéou et de Kélung, l'amiral Courbet était mort le 10 juin, enlevé par la maladie sur son vaisseau le Bayard.

C'était le troisième grand marin qui succombait pour la patrie: après Garnier, Rivière; après Rivière, Courbet: glorieuse trinité de héros 1

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