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CHAPITRE XI

Le général Brière de l'Isle. — Combats de Kep et de Chu. — La marche sur Lang-Son. — La prise de Lang-Spn (13 février 1885).

Cependant au Tong-Kin la lutte se continuait avec des alternatives de succès et de revers, alternatives où les victoires remportaient pourtant sur les échecs. Le général Millot n'était plus commandant en chef. Le 8 septembre 1884, le général Brière de lTsle,un de ses compagnons d'armes, l'avait remplacée la tête des troupes

Le général Brière de l'Isle avait à la fois à faire une guerre offensive et une guerre défensive. Il fallait se protéger contre les attaques des Chinois qui menaçaient le Tong-Kin d'une double invasion au N. par la vallée du Loch-Nan; à l'O. par la vallée de la Rivière-Glaire, où ils visaient Tuyen-Quan, occupé par une garnison française. Il fallait aller de l'avant et prendre parles armes Lang-Son, puisqu'on ne pouvait l'obtenir par traité.

Les troupes du Yun-Nan. qui s'avançaient sur Tuyen-Quan, furent un instant repoussées. Il est vrai que bientôt elles mettaient le siège devant la place. La vallée du Loch-Nan est nettoyée par nos canonnières. De plus, du 6 au 10 octobre, le général Négrier y combat victorieusement contre les envahisseurs. Au village de Kep, où eut lieu un engagement, les soldats enlèvent des barricades à la baïonnette, cernent l'ennemi, incendient par leur tir les paillottes des indigènes, et après une résistance acharnée des Pavillons-Noirs, entrent à l'assaut dans la place. Un combat corps à corps s'engage; 640 cadavres de Chinois forment des amoncellements aux points de passage. Tous les bagages de l'armée en fuite, ses approvisionnements, ses chevaux, ses mulets, ses munitions, ses fusils Mauser et Winchester tombent entre nos mains. Les pertes totales des Chinois

durent être de 1,100 hommes ; nous n'avions perdu qu'un officier et 20 soldats.

Après l'engagement de Kep, se produisit le combat de Chu. Le mérite du succès revient au lieutenant-colonel Donnier. Il y eut une terrible charge à l'arme blanche donnée, sur la route de Chu, pendant plus de 800 mètres, à l'ennemi avec un entrain et une fougue admirables. L'on enleva brillamment 5 forts, on traversa une longue ligne de tranchéescasematées. Ilfallut trois jours, les 10, 11 et 12 octobre, pour occuper les retranchements et pour pénétrer dans le marché de Chu. Les Chinois avaient résisté avec courage et aussi avec une rare entente de la stratégie ; ils commençaient à imiter nos procédés d'attaque et de défense ; ils se formaient par leurs défaites même à la grande guerre.

Les combats de Kep et de Chu n'étaient que le prélude de la marche sur Lang-Son. Elle fut préparée avec beaucoup de soin et de méthode par le général Brière de l'Isle. Il préparade nombreuxconvois de vivres et de munitions, carilsavaitque laprincipale difficulté de l'opération consistait dans le passage à travers un pays montagneux et boisé, peu connu même des explorateurs. L'on comprendra quels obstacles présentait l'entreprise quand on aura lu la communication suivante adressée par M. le Dr Martin-Dupont au Mémorial des Deux-Sèvres : « Le pays de « Chu à Land-Son est un amoncellement de pitons raides et dé- « couverts, à sommets arrondis. C'est une boursouflure géné- « raie du sol ; quelque chose comme la surface bouillonnée « d'une marmite en ébullition. Les soldats sont obligés de « grimper d'une à l'autre incessamment, et ce n'est pas là une « des moins rudes parties de leur tâche. Les montagnes ont des « pentes d'une raideur telle qu'il faut presque s'accrocher avec « les mains pour y grimper; leur hauteur est assez grande et le c souffle manque au quart de l'ascension. Entre les» groupes de « pitons courent des ruisseaux encaissés, le long desquels ser- « pente un étroit chemin en corniche, glissant comme s'il « était savonné, souvent dangereux par la profondeur du pré- « cipice. C'est un coup d'oeil très curieux que celui de ce pays « tourmenté qui ne ressemble à aucun autre. Dans un pareil « pays, la marche d'une armée et des convois est extrêmement « difficile. L'arti-llerie est forcée, dans toutes les affaires, de « grimper ausommet des pitons, où les piétons ont grand'peine « à se hisser, et c'est une merveille bien surprenante de voir des « batteries s'établir tout à coup et ouvrir le feu sur les sommets « les plus élevés. »

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Le général Brière de l'Isle.

Le général Brière de l'Isle eût pu choisir la route mandarine qu'avait suivie auparavant le lieutenant-colonel Dugenne ; elle était moins accidentée ; mais les Chinois s'y étaient massés en grand nombre et occupaient les hauteurs, prêts à renouveler leur facile exploit de Bac-Lé. Le commandant en chef préféra, avec juste raison, tourner la voie stratégique et suivit la route des crêtes qui passe à Dong-Son. L'on souffrirait davantage de la fatigue, mais on ne serait pas exposé à des surprises, à des attaques, à un recul.

Les soldats qui se dirigèrent vers Lang-Son étaient au nombre de 7,000; ils formaient les deux brigades Négrier et Giovanninelli. Us partirent le 3 février; chaque étape du 4 au 12 février fut marquée par un combat. On lutta à Tay-Noa, à Nao-Ha, à Don-Sang, pour s'emparer du défilé où l'on laissa 33 morts, où l'on compta 160 blessés; à Pho-Vi, à Bac-Viaï. Enfin l'on franchit la ligne de faîte, à travers ravines et escarpements, et Ton descendit vers le versant chinois. Le 12 on est devant Lang-Son et l'on couronne les hauteurs de troupes et de canons; la journée entraîna des pertes sérieuses : 39 tués, 222 blessés. Le souslieutenant Normand, qui sera tué le 24 mars 1885 à la frontière de Chine, a raconté, avec verve, dans sa correspondance à son père (1), les incidents des combats livrés le 12 février :

a Le rapport lu ce matin aux troupes mentionne l'attaque des positions avancées de Lang-Son. Tous les cœurs battent; on est donc arrivé près du terme de la pénible tâche que la France a confiée au corps expéditionnaire Dès huit heures du matin nous entendons la fusillade. J'accompagne la 2e brigade qui va se masser en avant du village, au point de rassemblement où le général donne ses dernières instructions. Il y a une rampe très pénible, le général (Négrier) est là avec son inséparable commandant Fortoul, encourageant les artilleurs: « Un peu de nerf, mon camarade. Rebâtez votre mule. Lâchez la bride, etc., etc. » Cet homme est étonnant; aucun détail ne lui échappe, depuis que nous marchons: je ne l'ai jamais vu se reposer

« Un bataillon de la légion, dont l'adjudant-major est le capitaine Bolgert, un Alsacien, est envoyé en avant. Nous sommes anxieux d'entendre la canonnade, et le brouillard est tellement intense que l'on se bat sans y voir. Nos avant-postes ont dû passer la nuit à cent mètres à peine des Chinois. C'est ainsi qu'une demi-compagnie de tirailleurs tonkinois, commandée

(1) Lettres du Tonkin, Paris, Paul OUendorff, 1886.

parle capitaine Geil (également un Alsacien!, se trouvait au petit jour au milieu des Chinois. Elle s'est vaillamment comportée en attendant les renforts.

« Vers midi, nos batteries tonnent enfin ; je débouche avec le IIIe dans une vallée un peu plus large, et c'est à partir de ce moment seulement que j'ai pu me rendre compte de l'action générale.

« Les Chinois défendent leurs mamelons pied à pied ; ils sont soutenus par quatre forts, dont un commande toute la vallée et envoie sur notre route une grêle de balles. Un soldat a le mollet traversé à côté de moi. Les plus éprouvés sont les tirailleurs algériens, qui ont déjà une quinzaine de morts et plus de soixante hommes hors de combat; le commandant Comoy est touché; un capitaine et deux lieutenants le rejoignent à l'ambulance principale du docteur Riou, quia du mal à trouver un emplacement à l'abri des balles. J'avance encore et rencontre un brancard, sur lequel est étendu un officier supérieur d'artillerie. C'est le pauvre commandant Levrard. Tous sont navrés; le temps gris et pluvieux, la vue des camarades tombés, les balles qui continuent à siffler à nos oreilles nous communiquent une sorte de griserie d'exaspération. La journée du 5 avait été très dure, mais nous n'y éprouvions pas l'émotion ressentie aujourd'hui. Au moment où j'arrive auprès de l'état-major général, le jeune sous-lieutenant Bossaud, fils du général de ce nom et officier d'ordonnance du commandant en chef, est frappé au cœur; il fait deux pas vers son général, ouvre les bras et tombe.

« Nos troupes avancent en achetant chèrement le terrain; l'infanterie de marine (compagnie Sales) vient d'enlever le fort à pic qui commandait la vallée et où se trouvait la clef de la position. J'ai vu, le 13 au matin, redescendre cette compagnie; pour ne pas rouler dans le ravin, les hommes étaient obligés de se laisser glisser sur le dos de la hauteur sur laquelle ils étaient montés à l'assaut la veille.

« Les Chinois n'ont pas eu le temps d'enlever leurs morts; les ravins sont noirs de réguliers, parmi lesquels je vois plusieurs mandarins. Malgré une résistance désespérée, le colonel Giovanninelli nous a fait faire 11 kilomètres, d'une heure à huit heures du soir, les troupes se battant sans relâche ; son avantgarde s'arrête à une lieue de Lang-Son.

« ... Si l'infanterie a été éprouvée, nos artilleurs ont largement payé leur tribut; il a fallu mettre les pièces en batterie à moins de 800 mètres des lignes ennemies, en raison de la configuration de ce terrain accidenté, et du brouillard qui empêchait

de viser à grande distance. Nos batteries sont donc restées toute la journée sur les mamelons, exposées aune fusillade meurtrière servant de cible à l'ennemi.

Le 13, à midi, le pavillon français flotte sur la citadelle abandonnée; les Célestes sont en pleine déroute.

Mais l'on ne doit pas prendre de repos. Si l'on est vainqueur à Lang-Son, l'on est assiégé à Tuyen-Quan. Les 600 hommes du colonel Dominé, secourus en novembre 1884, sont investis depuis le 26 janvier 1885; ils subissent un siège cruel; il faut courir à leur délivrance. Pendant que la brigade Négrier se dirigera vers la frontière chinoise pour tenir en respect les ennemis, la brigade Giovanninelli se rendra par étapes forcées vers Tuyen-Quan.

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