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CHAPITRE XII

La défense héroïque de Tuyen-Quan (26 janvier-3 mars 1885). — Le commandant Dominé. — Le sergent Bobillot. — L'affaire de Lang-Son ; succès Lt retraite (24-28 mars). La paix avec la Chine ; 2e traité de Tien-Tsin (9 juin 1885).

La défense de Tuijen Quart demeurera célèbre dans les annales de notre armée. Le commandant Dominé, chef de la garnison qui comptait 604 hommes, est comme le Denfert de ce Belfort asiatique. Le sergent du génie Bobillot, mort sur la brèche, doit rester aux yeux de la postérité comme un modèle de bravoure invincible. En lui, le courage s'alliait à l'esprit ; c'était, avant son départ de Paris, un écrivain plein d'avenir qui, en compagnie de M. Albin Valabrègue, taillait des comédies et troussait des romans. En face des Chinois, il se révéla excellent soldat, plein d'ardeur et d'initiative.

La garnison avait été relevée en novembre 1884; dès lors, à Taide delà canonnière la Mitrailleuse, elle lutte contre les Chinois. Ce ne sont d'abord que des opérations préliminaires et sur terre ferme et sur la Rivière-Claire que domine la citadelle. Les Chi nois essayent d'approcher; les Français tiennent bon, leur créent des obstacles, canonnent les tranchées. Le siège commence le 26 janvier 1885: Lu-Vinh-Phuoc, le terrible chef des Pavillons-Noirs, suivi de 15,000 Chinois, le commande en personne.

Le siège est marqué par de sanglantes péripéties. L'ennemi, sans doute dirigé par des officiers européens, excelle dans l'établissement des tranchées et des parallèles; il couvre les hauteurs de batteries qui font pleuvoir un feu continu sur la place. Les assiégés fortifient un mamelon situé au centre de Tuyen- Quan, pour s'y réfugier en cas de défaite. Ils se ménagent un chemin plafonné vers la rivière pour y prendre de l'eau. Le 1er février, ils voient les Chinois à 250 mètres seulement de la porte

sud; le 6 février, ils constatent l'existence d'une mine; aussitôt on contremine et l'on re'duit à néant la ruse de l'ennemi par des évents. Peu à peu pourtant les rangs s'éclaircissent. Bobillot est blessé et ne survivra pas à ses blessures ; les capitaines Dia etMontillet sont tués. L'on s'aperçoit que des brèches sont pratiquées dans les murailles, et le 24 février on peut empêcher les assiégeants de planter un drapeau dans la place qui est forcée. Il est vrai qu'on repousse désespérément l'effort des assaillants. Enfin on entend le canon tonner au loin : le 3 mars, le général Brière de flsle délivre le commandant Dominé et ses soldats, qui ont souffert et lutté pour la France pendant 36 jours d'un siège affreux et qui ont perdu 23 de leurs compagnons.

Il faut lire dans le rapport du commandant Dominé le récit des souffrances endurées, des attaques et des ripostes, des ruses chinoises détruites parles stratagèmes de nos soldats. Quelques épisodes empruntés au Journal du Siège sont plus éloquents et font vibrer bien plus sûrement la fibre patriotique que tout commentaire. On les dirait écrites avec l'épée.

Voici la journée du 26 janvier ; le siège en règle commence :

« 26 janvier. — A3 heures et demie du matin, des coups de fusil partent dans la direction du village annamite, qui est subitement incendié ; les habitants se réfugient sous les murs de la citadelle et sur la rive droite du fleuve, à l'abri du cantonnement des tirailleurs tonkinois. L'approche des Chinois n'avait pas été signalée par les habitants du village.

« Les Chinois, sortant du village, s'avancent jusqu'au mamelon de la pagode démolie, dite pagode de la Compagnie chinoise ; ils essuient alors le feu des tirailleurs tonkinois et se replient dans le village. Une partie s'établit dans les roches qui sont au pied de la berge de la rive droite, à hauteur du village, et de là tire sur la Mitrailleuse. Cette canonnière prend alors son poste de combat au milieu de la rivière, et, de concert avec les tirailleurs tonkinois, répond au feu dirigé sur elle.

« Le piquet de la garde de la citadelle se porte alors au rempart, qui se trouve garni par une compagnie sur tout le pourtour.

« Un quart d'heure environ après l'attaque tentée contre le baraquement des Tonkinois, deux autres attaques se dessinent, l'une contre la haie de la citadelle et l'autre contre le blockhaus. Du côté de la face nord, les Chinois, ayant fait un mouvement tournant, s'avancent défilant par les berges de la rive droite de la Rivière-Claire, le long de la grève découverte par suite de la baisse des eaux ; la colonne venue de ce côté est es-

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timée à un millier d'hommes par le capitaine de la Mitrailleuse qui, par sa position, pouvait la découvrir tout entière. A 100 mètres environ de la citadelle, la tête de la colonne quitte le bord de la rivière pour gagner le chemin. Elle est accueillie par les feux de la face nord. En même temps, la Mitrailleuse tire à mitraille sur la partie de la colonne qui n'a pas encore quitté le bas de la berge. Ces deux feux combinés produisent un effet foudroyant; la colonne chinoise se rompt aussitôt; ceux qui se trouvent sur le chemin cherchent un abri derrière tous les obstacles du terrain. Les pièces de 4 du mamelon tirent sur ces abris, et lorsque les Chinois les quittent pourse retirer un à un, ils se trouvent en butte au feu des tireurs de position (choisis parmi les meilleurs de la légion) qui occupent le mamelon.

a Contre le blockhaus, trois colonnes étaient dirigées simultanément : la première venant de la grande pagode, la deuxième de la direction de Yla, et la troisième de la direction de Yen par la ligne des mamelons ; chacune de ces colonnes était forte de 300 hommes environ. Le poste du blockhaus, 18 hommes commandés par le sergent Liber, de la légion, les tient toutes les trois à distance; les deux premières se retirent aubout d'une demi-heure ; mais la troisième, qui a pris position sur le mamelon à 200 mètres du blockhaus, y reste jusqu'à 10 heures du matin, et de là tire sur cet ouvrage et sur la citadelle. La face ouest de la citadelle, en flanquantle blockhaus, avait contribué à la retraite rapide des deux premières colonnes. L'artillerie, du hautdu mamelon de la citadelle, avaittiré avec les hotchkiss sur toutes les colonnes chinoises.

« Du côté de la face sud, les Chinois, profitant du terrain couvert, s'établissent derrière la digue qui relie la grande pagode au fleuve et au village annamite. Ils y exécutentimmédiatement une tranchée, et leur ligne d'investissement se trouve de ce côté n'être plus qu'à550 mètres du cantonnementdes tirailleurs tonkinois.

« Lenombre desmorts del'ennemi dans cette journée ne peut être apprécié d'une façon exacte; une reconnaissance poussée dans l'après-midi en avant de la face nord a trouvé sur le terrain 5 cadavres et un pavillon ; de nombreuses taches de sang marquaient la ligne de retraite.

« De notre côté, nous avons eu deux blessés, appartenant tous deux au poste du blockhaus : le caporal Kummer, de la légion, et un tirailleur tonkinois.

«Pendant tout le restant de la journée, les Chinois, de leur nouvelle ligne d'investissement, ne cessent de tirer sur les ti-

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railleurs tonkinois et sur la citadelle dans laquelle, les projectiles tombent de toutes parts.

« Le travail des Chinois ne se ralentit pas de toute l'aprèsmidi; des fascines et des brauchesd'arbre sont apportées, surla ligne d'investissement. 11 n^ a plus à en douter, c'est une attaque pied à pied qui se prépare.

« De notre côté, nous complétons le travail de défilement des communications du logement. » — Veut-on savoir avec quel acharnement les feux se répandaient ? Qu'on lise ce détail emprunté à la journée du 2 février :

« 2 février Continuation du bombardement ; le nombre

des cartouches tirées par les Chinois dans une période de vingtquatre heures peut être estimé à 8,000, celui des projectiles de fusils de rempart à 300.

« Nos tireursdepositionbrûlentparjourenviron l,000cartouches ; ils mettent journellement en moyenne 10 hommes hors de combat; les effets de l'artillerie contre les ouvrages qu'élève l'adversaire sont presque nuls: aussi le tir de l'artillerie, d'une manière générale, n'est employé que contre les groupes qui se présentent à portée ; quelquefois, cependant, il est employé contre les batteries de l'adversaire, lorsqu'il devient nécessaire de faire taire son feu pour protéger l'exécution du travail.

« Le cheminement des Chinois s'avance rapidement ; le 2, au matin, il atteint l'éperon en avant de la porte Sud. Un parallèle est établi par eux sur la ligne du mamelon situé à50oul00 mètres de la face ouest de la citadelle.

« De notre côté, nous exécutons une communication défilée entre le logement délai1" compagnie delà légion et la porte Est (porte d'entrée). Des traverses sont élevées sur la face ouest pour protéger les hommes sur le rempart contre le feu venant du mamelon ou de la pagode dite du « Débroussaillement ».

« Le 6 février, la garnison s'aperçoit que l'ennemi pratique mine. — Dans la soirée du 5, après la tombée de la nuit, les Chinois viennent faire un trou en terre contre notre haie de bambous, c'est-à-dire à trente mètres du mur de la citadelle ; ce trou correspond à peu près au milieu de la demiface sud de la face ouest. L'obscurité empêche de distinguer les travailleurs et le genre de travail qui est fait; on tire cependant du mur, mais sans résultat appréciable. L'adversaire, profitant de l'épaisseur de la nuit, est même parvenu à apposer des madriers contre lamuraille, de manière à former une sorte de toit.

« Lorsque la lune se lève, on aperçoit ce travail, lequelestdétruit au moyen d'un long crochet par le sergent du génie. Au

point du jour, on remarque que, du trou creusé, l'adversaire a cheminé le long de la haie vers le sud, sur une longueur de 25 mètres, et que, là, il a percé, comme au premier point, la haie de bambous.

« Pour empêcher toute nouvelle tentative directe de l'adversaire contre la muraille, le nombre des sentinelles des demifaces est augmenté d'une (soit au total 4 sentinelles, se parta-

Le sergent Bobillot.

géant la surveillance sur un front de 150 mètres). Chacune de ces sentinelles est munie d'un mâchicoulis mobile, qu'elledoil placer sur le mur, au-dessus du point où l'ennemi tenterait de venir travailler, de manière à pouvoir tirer à l'abri sur les travailleurs. En outre, des petites fascines imprégnées d'alcool sont préparées pour éclairer le pied du mur.

« La journée du 9 février se passa à creuser une contremine. Le sergent Bobillot se distingua par son habileté et par son zèle.

« 9 février. — Le sergent du génie a reconnu le point vers lequel se dirige la deuxième galerie souterraine, laquelle est plus avancée que la première ; au point du jour, il fait commencer deux contre-galeries, de manière à entraver le point où aboutira probablement le travail du mineur adverse ; ces contre-gale-

ries ont pour but de servir d'évents à la mine, de réduire considérablement son action; le soir, les contre-galeries sont presque arrivées (en descendant de 55 centimètres par mètre) jusqu'au mur

« Vers 4 heures de l'après-midi, on entend le travail d'un second mineur dans la première galerie souterraine; le sergent du génie estime qu'il est encore à 7 ou 8 mètres du mur.

« On entend également tout le jour un bruit de pioche en arrière du mamelon du saillant nord-ouest.

« Le sergent du génie ayant déclaré qu'une mine pouvait faire explosion pendant la nuit, les dispositions suivantes sont ordonnées: la section de réserve générale delà 2e compagnie de la légion, la section de réserve partielle de cette compagnie et la demi-section de piquet du secteur Sud-Ouest coucheront à l'ancien logement des officiers de la2° compagnie; ce logement a été aménagé en vue de cette éventualité, de manière que les hommes puissent y reposer.

« La demi-section de piquet du secteur Sud-Est couchera au magasin vide, également aménagé.

« La demi-section de piquet (lre compagnie) du secteur Sud- Est couchera avec le poste de la demi-lune Nord ; la section de réserve générale de la lro compagnie couchera au baraquement évacué de l'artillerie; le restant delà lrc compagnie couchera à son baraquement habituel. De cette façon, chacun des éléments de la garnison se trouvera à proximité de son poste de combat, et sera en même temps dans de bons abris, où il pourra se reposer

« Le 12 février, la mine éclate, mais, grâce aux précautions prises, elle n'est pas praticable.

« 12 février. — A 5 heures et demie du matin, une explosion se fait entendre; les postes de combats sont pris; les Chinois, rassemblés dans la grande place d'armes, vis-à-vis la face ouest, poussent de grands cris et se portent vers le lieu de l'explosion. C'est la mine de la galerie n° 2 qui a sauté;mais, grâce aux contre-galeries qui forment évents, le mur n'a été que crevé et la brèche n'est pas praticable. Les Chinois qui marchaient en tête de la colonne d'assaut sont pris de front par la section de réserve générale, qui s'est portée au lieu de l'explosion, et de flanc par les fusils et les hotchkiss de la demi-lune Ouest. Ce qui n'est pas tué rentre précipitamment dans la communication défilée, etl'action se continue par un tir rapide et précipité, que les Chinois exécutent de leur parallèle la plus avancée, et parle tir de leur artillerie placée au mamelon du blockhaus. »

C'est le 18 février que le sergent Bobillotest blessé. Voici en quels termes le commandant Dominé mentionne le fait : « A <> heures et demie, du matin le sergent Bobillot,chef du servicedu génie, est blessé grièvement en faisant une ronde »

La journée du 24 février fut marquée par un assaut des Chinois qui furent repoussés.

« 24 février. — A quatre heures trois quarts du matin, à la faveur du bruit qu'ils produisent et à la faveur de l'obscurité, un groupe assez fort de Chinois a réussi à se rassembler sans être vu ni entendu au pied des retranchements des brèches, dont les obstacles ne sont pas encore terminés. Se présentant à la fois sur un développement de crête d'une trentaine de mètres, ils parviennent à percer cette ligne en quatre points. Dès que l'alerte est donnée, le sergent-major llurbaud, commandant le piquet (3 escouades), se lance très bravement avec une escouade contre les Chinois qui ont déjà pénétré dans la citadelle ; mais il est blessé et l'escouade recule. En même temps le sergent Thévenet cherche à former les deux autres escouades pour les porter sur la brèche, mais il est également blessé, et les trois escouades restent derrière leur abri, d'où elles engagent avec les Chinois une fusillade de pied ferme.

« Le capitaine Cattelin arrive à ce moment sur le terrain de la lutte avec la section de réserve générale de la 2e compagnie ; il fait donner la charge et pousse droit aux brèches à la baïonnette. Les Chinois s'enfuient précipitamment ; quatre d'entre eux restent dans la citadelle avec deux grands drapeaux, trois autres sont tués sur la brèche, d'autres encore sont tués dans le fossé. Cette action terminée, les postes habituels sont repris. »

C'est ainsi que se déroulèrent les 36 journées du siège : elles mirent en relief les qualités d'audace et de résistance que peuvent avoir nos soldats quand ils sont bien dirigés ; elles firent entrer dans la gloire le commandant Dominé, lesergent Bobillot.

Du reste, les soldats qui marchèrent à la délivrance des troupes bloquées dans Tuyen-Quan les égalaient par l'énergie et le courage. La brigade Giovanninelli dut lutter contre les difficultés du terrain, marcher dans la boue, dans les hautes herbes. Puis, à partir du 28 février, il fallut combattre à Dua, contre les Chinois, pendant deux jours. On finit par percer les lignes ennemies. Le 2 mars, nouveau combat qui coûte 300 hommes à la colonne. Le 3, on s'empare des forts qui bombardent Tuyen-Quan et on entre dans la place, où le général Brière de l'Isle embrasse le commandant Dominé

C'étaient là deux grands succès : mais ils devaient être sui-

vis d'un brusque revers. Après le siège, après la délivrance de Tuyen-Quan, retentit comme un coup de foudre la nouvelle d'un échec éprouvé à Lang-Son ! Que s'était-il passé à la frontière de Chine depuis que la brigade Giovanninelli y avait laissé la brigade Négrier ?

Le général Négrier, après être entré dans Lang-Son, avait dispersé les Célestes au marché de Kilua, près de la place, les avait battus en plusieurs rencontres, avait fait sauter la Porte de Chine pour terrifier les Chinois, s'était avancé jusqu'à Dong- Dang, jusqu'à Dang-Bo, où il était le 24 mars au matin. Là les munitions manquèrent à l'artillerie; de plus, les Célestes, avec des forces écrasantes, reprirent l'offensive. Le général Négrier fit battre en retraite ses troupes surDong-Dang ; le 26 il entrait à Kilua et à Lang-Son.

Le 28 il fut assailli par les réguliers du Kouang-Si, qui dessinaient un double mouvement tournant. Il résista jusqu'à 3 heures de l'après-midi, moment où il fut blessé et où il passa le commandement au lieutenant-colonel Herbinger qui, à 5 heures du soir, abandonna Lang-Son et ordonna la retraite. Le mouvement de recul, l'évacuation d'une ville récemment occupée firent croire à une défaite que les soldats n'avaient pourtant pas subie. Ils rétrogradèrent jusqu'à Kep et Chu. où le colonel Borgnis-Desbordes les recueillit et les aida à reprendre, sur l'ordre du général Brière de l'isle, un moment déconcerté, puis bientôt rassuré, une partie des positions abandonnées. Les Chinois n'avaient eu garde d'inquiéter la retraite ; ils avaient fui, effrayés sans doute de leur incompréhensible succès. Bientôt après survinrent l'armistice et la paix.

Quelques épisodes de la retraite sont à retenir. Un récit, extrait d'une lettre publiée par le Temps et écrite par un officier, fait connaître le premier mouvement des troupes sur Dong-Dang :

« Le lendemain (24 mars), le bataillon du IIIe est envoyé vers la gauche, avec mission d'occuper la grande tranchée qui barre la route et qui s'appuie, à droite et à gauche, sur des massifs de hauteurs presque inaccessibles. Je dis : presque, parce que le mot « impossible » est de moins en moins français ici... Le bataillon du 143e, pendant ce temps, doit tourner la position vers la droite, mais il est d'à peine 300 hommes, et le colonel Herbinger, reconnaissant l'impraticabilité du terrain, le lance, sur l'ordre du général de Négrier, à l'assaut d'un fortin au centre même de la ligne de défense. Malgré un feu d'enfer, nos braves lignards s'en emparent. Cependant la posi-

tion du bataillon est critique II est dominé encore par les ouvrages de droite auxquels s'appuie la tranchée et pris à revers par un mouvement tournant très accentué de l'ennemi. Blessés et tués ne se comptent pins . Les Chinois semblent sortir de terre ; il en vient, il en vienttoujours. A gauche, le IIIe se voit définitivement écrasé sous le nombre... S'emparer desderni< n défenses des Dang-Bo ets'y tenir estimpossible ; il faut quitter le territoire chinois. Partis à l'effectif de 925, nous avons eu en ces deux jours 350 hommes hors de combat. Même avec Négrier à leur tête, 575 Français ne peuvent venir à bout d'une armée. On bat en retraite en bon ordre. Le général, qui a fait le coup de feu comme un troupier, et qui ne cesse d'étonner les plus braves, marche le dernier, àl'arrière-garde, et s'assure lui-même que personne ne reste derrière lui. Sous un feu épouvantable, nous avions enlevé nos blessés; mais les Chinois, nous voyant partir, nous suivirent. Le bataillon de la légion, laissé en réserve, arrête heureusement la poursuite de l'ennemi, et nous rentrons, en pleine obscurité, sur le territoire français — au Tong-kin. Que vous dirai-je encore !... D'acteur, avec ma patte démolie, j'étais devenu spectateur, et spectateur souvent éloigné... Un épisode me revient pourtant, que je n'oublierai jamais. Là àCua-Aï, à la Porte de Chine, les hommes, exténués de fatigue, mourant de faim et affectés par la disparition de tant de leurs braves camarades, s'étaient laissés tomber dans la boue, incapables, semblait-il, d'un nouvel effort. Et les pauvres diables se plaignaient, avec des plaintes pareilles à ces murmures dont le bruit peut perdre une armée. Le général de Négrier entendit et s'approcha. Il était pâle.

« — Silence! cria-t-il.

« Sa voix vibrait étrangement. Et le silence se fit, solennel, et les hommes se redressèrent, respectueux et surpris.

« On aurait, dans cette ombre, entendu voler une mouche. C'était poignant, ma parole, et très beau.

« Soldats ! continua le général, on ne doit entendre ici que la voix de vos officiers. C est surtout à de pareilles heures qu'ayant montré votre bravoure, vous devez montrer votre discipline... Voici l'ordre de marche : la brigade va rentrer à Dong-Dang...

« Sans un mot, les hommes se levèrent, émus comme nous, et tellement subjugués qu'ils retenaient leur fourreau de sabre et leur bidon pour ne pas faire de bruit... »

Les différentes péripéties qui ont marqué les combats et la retraite sont racontées tout au long par un officier blessé à

Dang-Bo. Le récit fut publié dans le Temps, le 2 juin 1885 :

« Nous avons pris Lang-Son le 13 février, après les luttes et les fatigues que vous savez. Dong-Dang était tombé entre nos mains le 23... La situation n'avait rien de brillant. Le (13 mars) en effet nous possédions (en comptant le convoi qui arrivait) six jours de vivres.

« Vous connaissez la topographie du pays : des mamelons, des collines, et encore des mamelons et encore des collines, quelques-uns à pic, tous escarpés. Les routes que suivaient nos convois, on les avait faites ou on les avait réparées au fur et à mesure que nous nous étions avancés. Elles étaient encore impraticables. Or les 8,000 coolies et les 800 petits chevaux de bât se trouvaient insuffisants. C'est joli de dire qu'un couple de coolies porte 30 kilog., mais il faut défalquer de ce poids celui des vivres desdits porteurs. Puis, pour une pièce de vin ou de tafia de 220 litres, par exemple, il faut 16 coolies. Enfin hommes et bêtes n'avaient pas qu'à charrier nos vivres, mais encore nos munitions, ce qui fait que Lang- Son étant, pour un convoi, à quatre jours de Chu, il devait y avoir forcément des retards, des trous, et qu'on mettait plus de temps à nous apporter des approvisionnements que nous n'en mettions à les dévorer!... Notez que cet état de choses, pour dur qu'il fût, ne devait décourager personne. Bien vite cela aurait marché mieux. Si l'on n'avait pas battu en retraite, ou battu si loin, la brigade aurait été ravitaillée par char rettes, jusqu'à Dong-Son, par la route du Deo-Quan, meilleure que celle du Deo-Van, et qu'on aménageait encore.

« N'importe, il y eut de tristes moments. Pendant près de dix jours, il fallut se serrer le ventre, ce qui est particulièrement pénible quand on vient de se battre et quand on est échiné par la plus dure campagne qui se soit jamais vue! On inventa alors les « rations substituées », c'est-à-dire que, pendant une semaine, on ne nous distribua que du thé et du riz, trouvés dans les magasins chinois. Et quel riz! Pas décortiqué ; du paddy, du vulgaire paddy, comme nous en donnons à nos chevaux 1 On s'ingénia à le préparer et on le mangea tout de même.

a Malheureusement, M. de Négrier était blessé, et blessé grièvement... Le lieutenant-colonel Herbinger dut prendre le commandement... Vous savez le reste, et ce que vous ignorez, je ne vous le dirai pas, car il y a des choses que nous devons taire... Certes, M. Herbinger est un officier distingué. Naguère, il professait la Tactique de l'infanterie à l'Ecole supérieure. Il serait excellent, j'en suis sûr, dans une guerre européenne, en terrain

connu, mais il était désarçonné un peu par l'étrangeté de ce paysci et de cet ennemi soudain révélé très fort... Sa responsabilité l'effraya. Qu'avait-on eu devant soi ? Quarante mille, soixante mille, quatre-vingt mille Chinois? On pouvait tout croire. Seulement, s'il voulait se replier, s'il croyait Ki-Lua non défendable, même avec des renforts, contre une armée assez nombreuse pour occuper toutes leshauleurs et assez habile pour y hisser sa belle artillerie anglo-allemande, il aurait dû nepas se presser et tout évacuer. Il aurait dû surtout ne se retirer qu'à cinq ou six kilomètres en arrière de Lang-Son dans le premier cirque formé par les hauteurs et où la brigade — nous connaissions tous ce point et les défdés qu'il commande — pouvait tenir longtemps et ramasser aupassage les convois renvoyés deChu àLang-Son. En tout cas, il n'aurait, à monsens, jamais dû dépasseret abandonner Don-Son. Le manque de vivres et de munitions, ditesvous ? On pouvait tirailler un jour ou deux encore, puis on savait que le premier convoi de cartouches et de gargousses n'était pas loin. Quant aux vivres, on en possédait dix-sept jours, tant en magasin que dans le sac des hommes et dans le premier convoi, alors à mi-route.

« Il y a eu dans le commandement, voyez-vous, un affolement regrettable. Les Chinois étaient vaincus et en fuite : on fila comme si nous les avions à nos trousses ! Non! le mot affolement n'est pas trop fort... Il fallut abandonner l'artillerie chinoise, les belles pièces que nous avions conquises — et nettoyées. Des canons de 4 de montagne, à nous (sifflets de bronze, d'ailleurs peu regrettables), furent encloués. On brûla des magasins, des bagages qu'on aurait pu sauver, et ce, avec une précipitation injustifiée... Je n'exagère rien: vous connaissez, comme moi, l'histoire des 120,000 piastres, soit six cent mille francs, jetés à l'eau faute de coolies pour les emporter, alors qu'on pouvait les sauver en confiant 20 piastres à chaque homme.

« Je ne vous parle que des choses sues de tout le monde. Le commandant L. qui, stupéfait de la retraite, offrit de rester seul avec sonbatadlon, et soncollègue des..., qui refusaénergiquement d'enclouer les canons qu'il escortait, verront s'ils peuvent vous en conter davantage. Interrogez aussi les officiers de la légion : chacun vous dira quelle est la compagnie qui laissa près de vingt hommes ivres-morts à Lang-Son. De rudes soldats, les légionnaires, mais pas la crème des troupiers disciplinés. Ces vingt pauvres diables, bien excusables, du reste, après les mois de misère subis, avaient donc bu à l'excès de ce taffia

qu'on jetait, ne pouvant l'emporter. On les croyait perdus ; les Chinois, rentrés à Lang-Son, devaient infailliblement les décapiter... Va-t'en voir!... Le lendemain, mes gaillards, dégrisés, rejoignirent leur corps. Ils avaient vu la ville déserte à leur réveil, nous avaient suivis à la piste, mais sans avoir entr'aperçu, même au loin, la queue d'un Chinois !...

« Enfin, le vin est tiré... Les Chinois, vaincus et croyant à une ruse de guerre de notre part, ont mis 8 jours à venir à Dong- Son, et nous avons perdu le contact avec eux !... Je n'ai pas le droit de condamner mon chef : je le plains. »

Il est inutile d'insister sur une retraite que Ton a diversement appréciée. Le lieutenant-colonel Herbinger, traduit devant deux commissions d'officiers, l'une au Tong-Kin, l'autre en France, fut acquitté. Il n'a du reste pas survécu longtemps à la douleur que lui causait son échec. Le général Négrier, dont la blessure à la poitrine a été guérie, a été nommé général de division.

Par bonheur, l'affaire de Lang-Son, dont le contre-coup avait pourtant renversé le ministère Ferry, ^exerça pas un fâcheux effet sur la conclusion de la paix. Avant la fatale journée du 28 mars, les négociations avaient été renouées entre Paris et Pékin, sur les bases de la convention Fournier. Elles se poursuivirent sous le ministère Brisson ; les préliminaires de paix furent signés à Paris le 4 avril par M. Billot, représentant du Gouvernement français, et par M. Campbell, représentant du Gouvernement chinois. Le 9 juin, le traité fut signé à Tien-Tsin par M. Patenôtre au nom de la France, par Li-Hung-Chang au nom de la Chine. Qu'on nes'étonne pas d'ailleurs de voir le Céleste-Empire se réconcilier avec ses ennemis, au moment où il a remporté sur eux une apparence de victoire. La Chine, du reste, était affamée ; les affaires de Corée inquiétaient le Tsangli-Yamen ; enfin les finances s'épuisaient. C'était plus de raisons qu'il n'en fallait pour traiter à bref délai.

Le second traité de Tien-Tsin était favorable à la France. Le Tong-Kin devra être évacué parles Chinois, qui respecteront dorénavant nos traités avec l'Annam. La sécurité des frontières sera assurée par les deux nations; une commission franco-chinoise fixera les limites du Tong-Kin et de la Chine méridionale. Le commerce sera ouvert, par la frontière de terre, entre la Chine et le Tong-Kin, aux Français et aux Chinois. Deux points de contact, deux marchés d'échange seront désignés sur la frontière chinoise, l'un au delà de Lang-Son, l'autre au delà de Lao-Kaï, pour faciliter le commerce des deux peuples. Les

Français pourront s'y établir et y installer des consuls. Enfin, si la cour de Pékin juge à propos d'exécuter de grands travaux publics, elle s'adressera de préférence aux ingénieurs français (1).

(1) Le second traité de commerce, bien que favorable à la France, n'a pas été approuvé, et à bon droit, par les négociants établisau Tou-Kin. Ils ont élevé des critiques et des réclamations qui font l'objet d'étudessérieuses en France et qui seront certainement prises en considération avant que le tiaité définitif soit accepté à Paris.

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