CHAPITRE XIII
Le général de Courcy, commandant en chef. — Guet-apens de Uué (nuit du 4 au 5 juillet 1885). — La mission Paul Bert. — Le pays s'organise. — Etat du Tong-Kin en 1886.
Pendant qu'on préparait à Tien-Tsin la conclusion définitive de la paix, le général Brière de llsle était rappelé en France et remplacé par le général de Courcy (Ier juin 1883). Il avait tous les pouvoirs militaires et politiques ; il avait la qualité de résident général près le roi d'Annam. Le Tong-Kin fut divisé par ses soins en deux régions: le Nord-Est fut placé sous les ordres du général Négrier, chargé de donner la chasse aux pirates; l'Ouest fut confié au général Jamont, qui s'occupa également de faire la police du pays.
A lafinde juin,legénéralde Courcy quittaHaï-Phong, escorté d'une compagnie de chasseurs à pied etd'un demi-bataillon de zouaves. Il arriva le 2 juillet à Hué, où il voulait remettre ses lettres de créance. Il demanda à être présenté au roi. Mais les régents, effrayés de son escorte, hostiles au nouveau venu en qui ils sentaient un maître, réussirent à retarder l'entrevue. Ils comptaient bien même qu'elle n'aurait jamais lieu, car ils se proposaient d'exterminer la petite troupe française. Depuis quelque temps ils préparaient dans ce but le guet-apens où devait, selon eux, sombrer notre prestige, et ils tenaient dissimulée dans la citadelle même une armée de 30,000 hommes.
Dans la nuit du 4 au o j uillet, des Annamites se ruent sur les détachements français cantonnés à la résidence. Mais nos soldats font bonne garde et, malgré l'infériorité du nombre, repoussent victorieusement l'attaque, ainsi qu'il ressort des dépêches envoyées sur l'heure par le général en chef.
« Hué, o juillet, 3 h. matin.
« Résidence et Mong-ha attaqués inopinément une heure « matin par la totalité des troupes de la citadelle. Tout le
« quartier infanterie de marine en paillotttes environnant « légation brûlé parles fusées incendiaires et mains d'homme. « Bâtiment légation intact. Aucune perte sérieuse.
« Citadelle est en feu sur plusieurs points; fusillade et « canonnade sont vives. »
a Hué, 5 juillet, 11 h. matin.
a La citadelle est en notre pouvoir avec 1,000 pièces de a canon.
« Troupes ont été magnifiques, pleines de confiance. Pertes « sensibles.
« Attaque des Annamites a commencé simultanément à 1 « heure du matin, contre la partie de la citadelle occupée par « nous et la légation.
« Tous les effets brûlés. Munitions et vivres sont sauvés. « Hôtel légation criblé de boulets, etc. »
« Hué, 6 juillet, minuit 1 [2.
« Confirmation de la possession de la citadelle après attaque a inqualifiable de toutes les troupes annamites.
« Les troupes, réveillées au milieu de l'incendie de leur « quartier et bombardées, ont tenu tête. Au jour, elles se sont « mises en mouvement; les ennemis ont été mis en déroute.
« 12 à 1,500 cadavres de soldats annamites couvrent le sol; « pertes : 60 hommes tués ou blessés.... »
Les soldats du général de Courcy avaient échappé, grâce à leur énergique attitude, à un odieux guet-apens. La demeure royale, avec ses trésors qui ne furent pas pillés, tomba au pouvoir des Français. L'un des deux régents, Thuang, feignit la soumission ; mais son hypocrisie fut démasquée et il fut rélégué à l'îie Poulo-Condor et de là à Taïti. L'autre régent, Tguyet, le faiseur de rois, le Warwick de l'Annam, notre redoutable ennemi, l'instigateur du coup de main, avait pu s'échapper dans les montagnes, vers Cam-lo, entraînant à sa suite le jeune roi Ung-Lich.
La poursuite de Tguyet et d'Ung-Lich commença bientôt. Le général de Courcy dirigea une série d'expéditions vers l'ouest et le nord de l'Annam, sur Thang-Hoa, Quin-Han.
Les sodats n'ont pu encore ni étouffer complètement des rébellions sans cesse renaissantes, ni ressaisir le souverain et son perfide conseiller. Aussi a-t-on fini par déposer Ung-Lich et
l'a-t-on remplacé par le prince Chang-Hang (14 septembre 1885).
Aujourd'hui, si quelques troubles éclatent encore en Annam, et se font ressentir dans les chrétientés éparses sur le territoire
Paul Bert.
le Tong-Kin est pacifié ; surtout après les marches exécutées, par le général Warnet, qui a remplacé un certain temps le général de Courcy, rappelé en France, Ton peut considérer la période militaire comme close. La pacification complète du Tong-Kin n'est plus qu'une question de temps et, comme on l'a dit : « affaire de gendarmerie ».
Aussi le gouvernement militaire a-t-il fait récemment place au gouvernement civil. Le 27 janvier 1886, par un décret spé-
cial, le protectorat de l'Annam et du Tong-Kin a été organisé. La nouvelle colonie a un budget spécial; elle est dirigée par an résident général de qui relèvent les autorités civiles, les commandants des troupes de terre et de mer. Les fonctions de résident général ont été confiées à M. Paul Bert, qui est parti de France en février 1886 avec la mission chargée d'organiser le pays.
Dèsson arrivée, le nouveau résident a visité les villes du Delta tonkinois, s'est rendu à Hué; partout s'estenquisdes besoinsdu commerce et de l'industrie, et avec une infatigable activité, s'est mis à l'œuvre. Les bienfaits de sa patriotique administration se font déjà sentir. L'ère administrative est décidément ouverte. Du reste, le résident général a exposé ses idées, son plan d'organisation au Conseil du protectorat qu'il a institué par arrêté en date du 10 avril 1886. L'on n'a qu'à en lire le résumé pour voir quelle impulsion va être donnée aux affaires dans l'Annam et dans le Tong-Kin :
« En attendant qu'un décret règle vos attributions, je prétends les rendre aussi larges que possible. Je veux avoir votre conseil sur tout ce que j'entreprendrai d'important. Bien entendu, je ne vous entretiendrai pas des détails d'exécution , mais seulement des grandes lignes d'organisation. Vous n'avez, vous le savez, que voix consultative, ce qui n'exclut pas, au contraire, les longues délibérations, mais ce qui donne au résident général le pouvoir de ne pas suivre, s'il lui plaît, vos avis. Vous pouvez être sûrs que je ne m'écarterai jamais de vos avis, sans motiver ma conduite, et qu'il me faudra de bien puissantes raisons pour le faire.
La pacification.
« Mes devanciers m'ont rendu facile une partie de ma tâche. La sécurité existe dans presque tout le Tong-Kin. Nous devons cela au courage de nos soldats, y compris ceux qui, plus récemment, se sont enrôlés dans les corps indigènes.
« Dans le Delta, il nous reste à maintenir cette sécurité ; c'est affaire, comme on l'a dit, de gendarmerie; sur les frontières, ily a et il y aura peut-être encore, pendant quelque temps, certains mouvements, mais sans grande importance.
« Nous pouvons donc sans inquiétude nous mettre, au moins au Tong-Kin, à notre besogne pacifique.
La question financière.
« La première question dont nous devons nous préoccuper est la question financière. Il importe que nous nous assurions des ressourcessuffisantes pour accomplir ce que nous rêvons en faveur de ce beau pays. Ces ressources, nous espérons nous les procurer d'une façon normale, par l'impôt.
« Ce pays connaît depuis longtemps les impôts directs, établis sur le propriétaire. L'assiette, la perception en sont déterminées depuis de longues années par la loi annamite. Provisoirement, nous n'y changerons rien; c'est seulement quand une longue période de paix et de travail aura développé la richesse du pays, que nous songerons à améliorer l'assiette de l'impôt direct et à en perfectionner la perception.
« Quant aux impôts indirects, plus élastiques, moins lourds, car ils frappent la richesse acquise; moins difficiles à manier, car ils s'adressent à la classe plus restreinte ou du négociant ou d'un consommateur spécial, nous pourrons assez promptement leur demander un supplément de ressources, et, dès à présent, je me préoccupe d'organiser l'impôt : d'abord sur l'opium, puis sur l'exportation du riz, sur l'alcool, sur les jeux, ainsi que les droits de phares, de pêches, de pilotages, etc.
« Nous trouverons enfin de grandes ressources dans l'exploitation des richesses du sous-sol; sur ce point, il y aura lieu de rechercher quel est le meilleur moyen d'exploiter et de concéder les diverses mines.
t Quand nous aurons assuré des ressources au protectorat, nous en trouverons facilement l'emploi, vous le savez. Dès à présent, rien que pour le service de l'agriculture, du commerce et des travaux publics, je vois matière à beaucoup d'utiles dépenses.
L'agriculture et le commerce.
« Pour l'agriculture et le commerce, il y a plusieurs manières de les aider : d'abord par certaines réglementations d'ordre administratif, telles que l'institution de chambres de commerce, l'organisation des moyens de transport (routes et messageries fluviales), la réglementation du cabotage, etc. ; ensuite et surtout par l'exemple et l'éducation.
« Assurément, ce pays est admirablement cultivé et ses habitants sont ingénieux. Mais il leur manque, pour arriver à la
perfection dans la culture et dans l'exploitation des produits, certains enseignements. C'est pour répondre à ces besoins que je voudrais créer ou subventionner des écoles de divers ordres: écoles de dévidage, écoles de filature de la soie et du coton ; écoles d'agriculture, fermes-modèles, haras ou quelque chose d'analogue, jardins d'essais et d'acclimatation, écoles d'exploitation de végétaux indigènes jusqu'ici non utilisés.
« Et comme, avant toutes ces créations, il nous faut connaître notre point de départ, j'institue dès à présent, pour octobre ou novembre prochain, une grande exposition, tenue à Hanoï, des produits naturels ou ouvrés du Tong-Kin. Nous verrons immédiatement par où nous devons commencer nos encouragements ; et, d'autre part, j'espère que la plupart des exposants, nous abandonnant généreusement leurs produits exposés, nous laisseront le fondement d'un musée permanent de l'agriculture, du commerce et de l'industrie.
Les travaux publics.
« J'arrive aux travaux publics. Là aussi, Messieurs, nous aurons beaucoup à faire. J'ai sur le rôle de l'Etat, en cette matière, des idées particulières queje tiens à exposer devant vous, surtout en présence de M. le directeur des travaux publics. Ce rôle de l'Etat consiste en ceci: concevoir les travaux, en dresser les plans, en contrôler l'exécution, mais, sauf de rares exceptions, en confier l'exécution à l'industrie privée. Cette industrie privée, nous lui soumettons nos desiderata, et elle y répond par ses propositions. Pour cela, nous recourrons à l'adjudication, ou plus exactement, à l'adjudication précédée de l'appel d'offres. L'appel d'offres, en effet, permet, ce qui est important dans une jeune colonie et avec l'état de l'industrie en France, d'écarter du concours certains candidats qu'on soupçonne de n'être pas en état, ou même de n'avoir pas la volonté d'exécuter eux-mêmes leurs engagements.
« L'administration peut aussi, dans une certaine mesure, choisir ceux à qui elle confie l'exécution de ses travaux ; et, les choisissant suffisamment snlvables, elle peut convenir de les payer par voie d'annuités, croissant chaque année, ce qui serait pour nous un des moyens les plus heureux de résoudre la question financière.
<t Ces travaux, tous presque également urgents, ce seront : la canalisation des voies fluviales, que, suivant les cas, nous
aurons à draguer, à creuser, à rectifier; le creusement d'un canal destiné à replier les deux bassins du Delta; rétablissement d'un système de touage dans le haut fleuve ; la construction de chemins de fer, le percement et l'entretien des routes.
« Pour tout cela nous trouverons, dans une population initiée de longue date à ces travaux, une assistance intelligente et relativement peu coûteuse.
« Puis — et ceci indique une énumération et non la fixation d'un ordre dans les dates — nous aurons à nous occuper de la création d'un port, que j'appellerai port administratif. Il y a, sur ce point, bien des compétitions ouvertes. Nous tâcherons de nous éclairer par tous les moyens possibles, et de prendre une solution satisfaisant tous les intérêts généraux, sans léser aucun intérêt privé respectable.
« Enfin, nous aurions, à Hanoï même, à nous occuper de certaines constructions pour loger, dans les conditions à déterminer, nos fonctionnaires, et pour nous permettre d'offrir une hospitalité suffisante à des hôtes de passage au Tong-Kin.
La politique.
« Quant à la politique intérieure, elle se résume en ceci : exercer le protectorat, respecter les lois établies, se servir des indigènes comme intermédiaires, pour le contrôle de nos fonctionnaires. A ce sujet, j'aurais à vous présenter un projet de répartition des résidences et vice-résidences dans les anciennes provinces, et des projets d'organisation dans certaines villes, de commissions municipales consultatives dont le recrutement sera à étudier.
Les débuts du protectorat.
« Après un assez long exposé de ce que nous avons à faire, je vous dois l'exposé de ce que j'ai pu faire, depuis mon arrivée, sans avoir évidemment pu vous consulter. Je ne veux pas entrer dans de longs détails, bien que je considère les points déjà réglés comme des plus importants.
« En premier lieu, j'ai fait un projet d'adjudication, par la voie d'appel d'offres, des messageries fluviales sur les cours d'eau du Tong-Kin ; elles comporteront diverses lignes, qui entreront successivement en exploitation. Le cahier des charges provisoire est affiché à Hanoi, Saigon et Haï-Phong.
« J'ai fait de même pour la ferme de l'opium. Malgré le succès de la régie en Cochinchine, je n'ai pas cru pouvoir y recourir.
« Réservons l'avenir. L'adjudication se ferait pour cinq ans. Au bout de ce temps, nous aurons les éléments pour juger en connaissance de cause, et des bases de calcul suffisantes. Le cahier des charges provisoire est affiché, et, comme il y a certaines clauses délicates, nous avons provoqué et nous attendons les observations.
« Enfin, j'ai engagé avec la Banque de l'Indo-Chine, dont le papier circule ici à l'égal de la piastre et avec plus de commodité, des pourparlers relativement à l'établissement d'un compte entre cette Banque et le protectorat.
a Elle se chargerait de l'encaissement et peut-être, plus tard, de la perception des impôts ; et, comme les impôts ne se perçoivent que deux fois l'an, elle nous ferait des avances; nous y aurions ainsi un compte tantôt débiteur et tantôt créditeur.
« Voilà, Messieurs, ce que, depuis mon arrivée, j'ai pu faire qui vaille d'en parler. Vous voyez que c'est une partie minime de ce que nous nous proposons. A l'œuvre, Messieurs; je compte sur vous, comptez sur moi. »
D'ailleurs, la tâche du résident général et de ses collaborateurs sera facilitée par la conclusion d'un traité de commerce avec la Chine. En effet, quelques jours avant la première réunion du Comité du Protectorat dont M. Paul Bert s'entourait pour être aidé et conseillé dans son œuvre, la Chine signait avec la France une convention commerciale qui réglait les points laissés en réserve par le traité de Tien-Tsin. Il n'est pas inutile d'en connaître les clauses principales :
Deux localités sont dès à présent ouvertes en Chine au commerce, Tune au nord de Lang-Son et l'autre au-dessus de Lao- Kau ; la Chine y établira des droits de douane et la France y nommera des consuls.
La Chine pourra nommer aussitôt des consuls à Hanoï et à Haï-Phong. Plus tard, après entente avec laFrance, elle pourra envoyer des agents dans d'autres grandes villes du Tong-Kin.
Les Français et les Annamites pourront s'établir dans les localités ouvertes au commerce à la frontière de la Chine, dans les conditions prévues par les articles 7, 10, 11, 12 et autres du droit de posséder des terrains et d'ouvrir des maisons de commerce dans tout l'Annam.
LE TONU-Kltf. 143
Les Français, Annamites et étrangers résidants au Tong-Kin pourront pénétrer en Chine à la condition d'être munis de passeport ; il en sera de même pour les Chinois qui voudront pénétrer au Tong-Kin.
Les marchandises importées dans les localités chinoises ouvertes au commerce sur la frontière du Tong-Kin, peuvent, après acquittement desdroits d'importation, être transportées sur les marchés intérieursdelaChine, dansles conditionsfixées parle septième règlement annexe du traité du 27 juin 1858 et par les règlements généraux de la douane maritime sur les passes de transit à l'importation.
La douane percevra le droit du tarif de la douane maritime chinoise diminuée d'un cinquième ; les articles non dénommés au tarif resteront passibles du droit de 5 0[0 « ad valorem ».
Les négociants qui voudraient envoyer dans l'intérieur des marchandises étrangères devrontfaire une nouvelle déclaration en douane et payer, sans réduction, le droit de transit inscrit dans les règlements généraux de la douane maritime chinoise.
Les marchandises achetées par les Français et les protégés français sur les marchés intérieurs de la Chine peuvent être amenées dans les localités ouvertes à la frontière pour être de là exportées au Tong-Kin, dans les conditions fixées par le 7e règlement annexe du traité du 27 juin 1858 sur le transit des marchandises d'exportation.
Lorsque les marchandises chinoises arriveront dans ces localitéspourêtre exportées, déclaration devra être faite en douane.
Celles de ces marchandises qui auraient été achetées à l'intérieur par le négociant muni d'une passe de transit, et qui n'auraient alors acquitté ni taxe de likin, ni taxe de barrière, auront d'abord à payer le droit de transit inscrit au tarif général delà douane maritime chinoise.
Elles paieront ensuite le droit d'exportation du tarif général diminué d'un tiers. Les articles non dénommés au tarif resteront passibles du droit de 5 Ojo « ad valorem t .
Comme on le voit, le texte de ce traité ouvre à notre commerce et à notre industrie un immense empire peuplé de plus de trois cents millions d'hommes.
Si l'on a pu enfin forcer les barrières séculaires qui nous séparent de l'empire du Milieu, à nos négociants, à nos industriels de faire la leur, en profitant des ports qui leur sont ouverts, et de ne pas se laisser prévenir, comme ils font fait trop souvent, par leurs concurrents étrangers !
Grâce à l'énergique impulsion du gouvernement, grâce au récent traité de commerce, le Tong-Kinest déjà en pleine prospérité. Le pays est tranquille ; l'esprit de la population tonkinoise se calme et se rassure tous les jours. C'est à peine si, dans quelques localités, le tableau est assombri par quelques scènes de piraterie, qui prennent du reste vite fin, grâce à nos canonnières. Hanoï, Haï-Phong, ressentent les bienfaisants effets d'une politique ferme et conciliante à la fois. Bientôt va être construit un chemin de fer d'environ 35 kilomètres à voie unique entre Hanoï et Bac-Ninh. Le service fluvial dans le Delta et dans le Moyen-Song-Koï sera promptement assuré, et les riverains du fleuve verront nos bateaux chargés de marchandises remonter son cours jusqu'au Yun-Nan, jusqu'au cœur de l'Empire chinois, ouvert enfin au commerce et à la civilisation. Un réseau complet de lignes télégraphiques complétera l'ensemble des moyens de communication. Haï-Phong va être doté de quais en pierres ; Hanoï voit se lever des maisons construites à l'européenne.
Les journaux du pays sont pleins d'espérance. L'Avenir du Tong-Kin du 26 juin 1886, après avoir parlé de la piraterie qui désole encore le Haut-Song-Koï, est assuré que les derniers débris des Pavillons fauves et noirs seront bientôt dispersés. Il termine en donnant l'opinion d'un personnage compétent et en prédisant de magnifiques destinées à la France orientale :
« Consulté sur lalongueur de temps indispensable pour pacifier complètement ces régions, le Kin-Iuok-Nguyen-trong-hop, le vice-roi du Tong-Kin, nous répondait hier : — Du jour où vous aurez établi des communications rapides jusqu'à la frontière du Yun-Nan, où vous aurez construit les chemins de fer qui vous permettront de combiner instantanément des actions énergiques surun point déterminé, cejour-là, la piraterie aura vécu. Le Tong-Kin sera pacifié, et ses habitants, qui aspirent depuis si longtemps à une paix impossible à conquérir jusqu'à présent, seront éternellement reconnaissants à la France des bienfaits qu'elle aura apportés dans ce pays.
«Un journalanglais de Hong-Kongnous traitait dernièrement d'enthousiaste. Il nese trompait pas, et nous en avons été fier. Oui, nous sommes enthousiaste, mais notre enthousiasme est réfléchi, nous avons une foi inébranlable dans les destinées du Tong-Kin: après les aventures sans nombre par lesquelles il vient dépasser, que ne peut-on prédire à ce beau et riche pays, alors qu'aujourd'hui la pacification définitive est si proche et
que des hommes d'une intelligence si éclairée travaillent à sa prospérité(l) ? »
Aujourd'hui la colonie et la France sont plongées dans le deuil. L'œuvre de la pacification et de l'organisation vient d'être, non pas abandonnée, mais suspendue peut-être pendant quelque temps, à la suite d'un malheur qui atteint et la science et la patrie : la mort de Paul Bert, résident général au Tong-Kin.
Pour mener à bien l'entreprise dont il s'était chargé, il avait oublié qu'aux colonies, surtout dans l'Extrême-Orient, on ne travaille pas comme en France. Il voulait civiliser le pays et il dépensait ses forces au milieu d'un labeur acharné.
« Au plus fort de l'été, dit un témoin oculaire, il parcourait le pays en tous sens, voulant tout voir, interrogeant tout le monde, quittant un civil pour écouter un militaire, laissant ceux-ci pour questionner les missionnaires. Pour mener àbien la grande œuvre qu'il poursuivait, Paul Bert — ce sera son plus grand honneur — ne croyait pasdérogerà ses principes, en faisant appel à l'expérience et au concours loyal de tous nos compatriotes, sans distinction de parti.... On peut difficilement se faire une idée de l'activité infatigable que Paul Bert n'a cessé de déployer depuis son départ de France. A Hanoï, il s'enfermait dès le matin dans son cabinet, d'où venait l'arracher sa famille à l'heure du déjeuner. Quelques instants après, en plein midi, au moment le plus pénible de la journée, à l'heure enfin que les plus robustes consacrent d'habitude aux douceurs de la sieste, on le retrouvait au travail qu'il ne quittait qu'à 5 h., avec la fin du jour, 5 h. ! Sa famille, impatiente, l'attend ; on va partir pour une promenade en voiture ; les minutes s'écoulent, et Paul Bert n'arrive pas ; on l'envoie chercher.
(1) Les avis insérés au Journal officiel des 1er juin et 14 août dernier, relatifs aux conditions dans lesquelles l'administration du protectorat de l'Annam et du Tong-Kin projetait l'établissement des voies ferrées au Tong-Kin, sont modifiés et complétés ainsi qu'il suit
Les lignes à établir sont les suivantes :
1° De Hanoï aux Sept- Pagodes, par Bac-Ninh ;
20 Des Sept-Pagodes à la mer ;
3o De Bach-Ninhà Laag-Son.
Ces lignes feront l'objet de concessions d'au moins soixante-quinze ans, avec garantie d'intérêt, par le protectorat, sur le montantdu capital engagé. Ellesseront construites àvoied'un mètre de largeur. Les terrains nécessaires à l'établissement des chemins de fer et de leurs dépendances seront livrés par le protectorat. La constructionet l'exploitation auront lieu par les soins des adjudicataires, sous le contrôle du protectorat.
14 fi LE TONG-FIN.
Enfin, le voilà ! mais c'est pour apprendre aux siens désolés qu'un officier est à l'hôpital qui agonise, qu'un fonctionnaire est couché qui souffre, et qu'à l'un comme à l'autre il veut porter ses encouragements.
« Danscethôpital d'Hanoï oùl'on vientchercher pour les conduire à leur demeure dernière ceux de nos compatriotes qui tombent en chemin, derrière le cercueil, et représentant la patrie absente, Paul Bert marchait toujours. Il était de tous les enterrements, des plus riches comme des plus pauvres.
« Dans ce même hôpital, nous ne dirons pas combien de lois nous l'avons vu distribuant aux uns des livres, aux autres des médicaments, à tous des consolations, dont ceux-là seuls connaissenttoutleprixquiontsouffertloin des leurs et de leur pays. »
Paul Bert a payé de sa vie son ardeur au travail et l'impétuosité de son patriotisme. Vers la fin d'octobre, le résident général télégraphiait à M. de Freycinet, président du Conseil des ministres, qu'il venait d'être pris d'une attaque de dyssenterie. Mais il lui demandait de n'en point parler, pour n'alarmer ni ses parents ni ses amis de Paris. Paul Bert fut prié de prendre les plus grands soins de sa santé et d'interrompre tout travail.. Quelques jours après, une dépêche parvenait au quai d'Orsay. « Les forces reviennent », disait-elle. Le résident général poursuivit ses travaux, puisque d'autres dépêches suivirent, sur des affaires de service. Le dimanche 8 novembre un télégramme mentionnait une nouvelle indisposition de PaulBert qui, d'ailleurs, signait des dépêches relatives au service le lundi et le mardi matin, lln'y avait aucune apparence d'inquiétude, lorsque, le mardi 10, à cinq heures, une première dépêche neportant plus la signature de Paul Bert arriva au quai d'Orsay. Elle était ainsi conçue : • M. Paul Bert est dans un état critique ».A6 heures, nouveau télégramme, plusalarmant encore : « Les médecins neconservent plus d'espoir». Le mercredi soir, 11 novembre, à cinq heures, M. de Freycinet recevait une nouvelle dépêche signée de M. Chaillet, gendre de Paul Bert et chef-adjoint de son cabinet, lui annonçant la mort du résident général qui avait succombé le matin, àHanoï, à une attaque de dyssenterie aiguë. Si l'on tient compte de la différence des heures qui existe entre Paris et Hanoï, Paul Bert adû mourir le mercredi matin, 11 novembre, vers huit heures.
A l'heure actuelle, l'on ne connaît pas encore dans le délail les circonstances qui ont marqué les derniers moments de Paul
Bert. Mais, comme on l'a vu, il adûlutter contre la maladie aver opiniâtreté. Jusque sur son lit de mort, il a dicté des ordres, rédigé des dépêches ; il a travaillé au sein de l'agonie ; il ne s'est reposé que dans la mort. Sa fin est glorieuse et mérite d'être honorée. Le nom de Paul Bert, victime de son zèle à organiser une conquête due à nos armes ; héros pacifique et civilisateur, doit être enregistré dans les fastes de l'histoire par tous les Français, de quelque parti et de quelque culte qu'ils se réclament ; il doit briller à côté des noms de Garnier, de Rivière etde Courbet. Car Paul Bert, tombé au poste d'honneur par la maladie, est tombé en pleine moisson de héros(l) !
11 ne faut pourtant pas que les regrets excités par la mort d'un homme tel que Paul Bert fassent oublier 1 œuvre même pour laquelle il a succombé. D'après une dépêche arrivée d'Hanoï le 12 novembre, la dernière volonté du résident général a été que le travail commencé ne fût pas abandonné. L'on a voté justement àPaul Bert des funérailles aux frais de l'Etat, on a voté une pension à sa veuve, compagne de ses voyages et de ses travaux, mais l'on honorera surtout la mémoire du grand mort par l'imitation de sa conduite, par l'application de ses idées. Les soldats et les commerçants établis dans la vallée du fleuve Rouge ont le ferme espoir que les efforts accomplis par Paul Bert seront continués par ses successeurs. Le 14 novembre, on télégraphiait d'Hanoï au gouvernement des paroles vraiment patriotiques : < Toute la colonie est en deuil, mais on n'éprouve aucun découragement ». Et la chambre de commerce siégeant à Hanoï, se faisant l'interprète des sentiments généraux, les traduisait en des termes qu'on ne saurait trop approuver:
« En présence du malheurqui frappe le Tong-Kin, lachambre
(1) L'on ne lira pas sans intérêt une lettre adressée le 2 mai 1886 par Paul Bert à un de mes amis politiques. C'est un jugement vif et spirituel Bur les Tonkinois et sur les Annamites, et une appréciation exacte de notre situation au Toog-Kin :
« Etat de choses apparent : Tong-Kin calme avec bandes chinoises sur les frontières ; Annam en feu avec anarchie absolue et innombrables petites bandes tenant le pays, brûlant et pillant.
a Etat de choses fondamental : Tong-Kin, population ultra-dense, travailleuse, tranquille, indifférente ; n'ayant qu'un souci : travailler, récolter, payer d'avance ses impôts, n'être pas trop volée par ses mandarins ; Annam, pays pauvre, population rare, quoique condensée le long des fleuves, 3 millions sur 300 lieues de côtes ; pays de crève-de-faim, tous bacheliers ou au moins instituteurs, tirant la langue devant la lèchefrite tonkinoise ; 20,000 appelés, 1,000 élus 1 se figurant que les Français
de Commerce d'Hanoï, réunie en séance extraordinaire, s'associe avec tous les colons au deuil national ; mais la mort de Paul Bert ne doit pas entraver son œuvre. Les colons ont le ferme espoir que la métropole, soucieuse des intérêts de cette belle colonie, trouvera de nouvelles capacités à la hauteur du but poursuivi par l'illustre député (1). >
Le gouvernement n'a pas laissé d'écarter le patriotique appel que, par delà les terres et les mers, Hanoï et le Tong-King adressaient à la mère-patrie. Un administrateur de talent, versé dans la connaissance et dans la pratique des affaires coloniales, M. Bihourd a été envoyé en qualité de résident générale Hanoï. Il saura mener à bonne fin l'œuvre de ses prédécesseurs dans l'Asie française.
viennent, comme en basse Cochinchine, prendre tontes les places, et de ce fait engagés, sans confiance dans nn roitelet mis en cage en harem, vivant à table d'hôte avec des capitaines sous le nez desquels on tue des bœufs, dont on bâ tonne les mandarins, domestiques eux-mêmes du domestique des Français, comme disent les proclamations des rebelles.
« Conclusion pratique : au Tong-Kin, rassurer le peuple, gouverner avec lui, faire de la politique démocratique, pacifier par l'indigène paysan. En Annam, rassurer les lettrés, relever le prestige du roi, faire de la politique aristocratique, pacifier par l'indigène lettré.
« De là, tout ce que j'ai fait, tout ce que je ferai, mais sans bruit, sans coups de théâtre, par substitution moléculaire, si possible ! Maintenant, prenez les faits particuliers : au Tong-Kin, création d'un grand conseil consultatif des commanes, élu par les maires. En Annam, institution du Trésor, voyage solennel du roi, .etc. Il faut un an pour mener l'œuvre à bonne fin. »
(1) Voir, pour l'œuvre de Paul Bert, les articlesde M. Chaillet, son gendre et son collaborateur, dans la Revue Bleue de janvier 1887.