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CHAPITRE XIV

Le littoral. — Les îles. — Le delta. — Physionomie générale dn paya

L'on n'a encore qu'une idée vague et générale de la configuration physique que présente le Tong-Kin ; car il n'a été donné jusqu'ici d'autres renseignements que les indications nécessaires à l'entente des événements, des faits militaires, combats et sièges, qui se sont succédé de 1873 à 1885 dans la vallée du Song-Koï et de ses affluents. Il convient maintenant, après, avoir exposé comment le pays a été conquis par les soldats et les marins français, de parcourir avec quelque détail le nouveau domaine de la France, d'étudier ses côtes, ses montagnes, ses fleuves, ses ressources agricoles et industrielles, et d'entrer dans ses villes, d'y saisir la vie et les habitudes des habitants, de savoir enfin ce qu'est le Tong-Kin, ce que sont les Tonkinois. Comme pour le récit des batailles, il sera fait appel, pour l'exposé géographique et ethnologique, aux voyageurs qui ont parcouru le pays, aux officiers, aux négociants, aux savants, aux écrivains de profession qui l'ont vu et qui l'ont décrit L'on aura ainsi sous les yeux, non pas une stérile nomenclature de noms propres et de chiffres, mais des tableaux bien dessinés, bien mouvementés, un Tong-Kin vrai dans ses formes exactes, de vrais Tonkinois dans les différentes manifestations de leur vie publique et privée.

Le littoral du Tong-Kin forme une ligne concave le long de

la mer de Chine, au fond du golfe du Tong-Kin. C'est au cap Lay, vers 17° de latitude environ, que la cote du Tong-Kin commence ; elle a un développement de 650 kilom. environ, si l'on ne tient pas compte des sinuosités.

« La côte du golfe, disent MM. Paulus et Bouinais, présente « le mouillage de l'île de Hon-Né, le Cua-Banh, le Cua-Vich, « qui renferme le port de Hamat, et présente au S. le mont « Trang (Mont Blanc), susceptible de devenir une forte position « militaire, l'embouchure du Ngan-Son, la baie de Ving-Chua, « le Cua-Giang, le Cua-Trop, le Cua-Chinch, qui peut donner « passage aux barques qui suivent un canal de navigation l <i intérieure communiquant avec le delta tonkinois par la « brèche du Dien-Ho, le Cau-Day, qui marque le commence- « ment du delta (1). »

Le delta du fleuve Rouge ne forme guère que la cinquième partie du Tong-Kin, mais il en est la partie la plus populeuse, la plus fertile, la plus commerçante. Mais qu'est précisément le delta du Tong-Kin ?

A peu près au centre du pays, un peu avant d'arriver àSon- Tay, le Song-Koï (fleuve Rouge) reçoit deux larges affluents : la Rivière-Claire à l'O, et la Rivière-Noire hYE. La rivière uniquequi résulte de la réunion de ces tnois grands cours d'eau se dirige vers l'E. et ne tarde pas à se bifurquer quelques lieues plus loin, dans les environs d'Hanoï. Les deux branches de cette bifurcation se divisent bientôt ; leurs divisions se subdivisent et se multiplient à l'infini, puis se réunissent plus loin, se séparent de nouveau, se rejoignent par des canaux naturels, communiquant quelquefois par des arroyos artificiels, dont le peu de profondeur et dont les innombrables sinuosités rendent la navigation pénible et difficile : la réunion de ces mille bras forme le Delta du fleuve Rouge. Un second delta, le Delta du Thaï-Binh, arrose le nord du Tong-Kin et occupe notamment les provinces de Haï-Dzuong, de Bac-Ninh et le Quan-Yen.

Les bouches du Delta sont fort nombreuses : le Cua-Day, le Cua-Ba-Lai-Name, le Cua-Ra-Lai-Dong, le CuaTraly, le Cua- Thàï-Binh, le Cua-Tan-Uc (qui communique, ainsi que le précédent, avec Haï-Dzuong), le Cua-Cam (entrée du port de Haï- Phong), leCua-Ham-trien, d'où l'on gagne Quan-Yen, le Lack- Rayen, par où l'on accède aux baies de Hong-Gay et de Fitze- Long, la baie de Dong-Son, la baie (YAlong, la baie très profonde de Lan-Ha. Le côte du Tong-Kin se termine au cap Paklung.

(1) La France coloniale, p. 457.

La bouche dans laquelle nos navires vont mouiller le plus souvent est celle d'Haï-Phong (Cua-Cam) ; mais quand ils veulent s'engager dans le Delta, ils doivent ressortir d'Haï-Phong, reprendre la mer et pénétrer dans l'intérieur par la bouche dite du Dai, dans la province de Nam-Dinh.

Le long de la côte méridionale et du Delta, s'égrène un interminable chapelet d'îles. On trouve du S. au N. les îles Ving-Chua et Boissieux, Hon-Né, Nouvay ; l'île de la Cat-Bat, la plus grande du Tong-Kin, recouverte de bois, dans le Delta, en face du Lach-Huyen; enfin les innombrables îlots de la baie d'Along, de toute grandeur et de toute forme, qui ont frappé par leur caractère pittoresque et singulier tous les voyageurs. M. Paul Bourde a décrit avec une poétique exactitude la baie d'Along et ses îlots, merveille de la côte tonkinoise

« Nous passâmes par la baie d'Along, en doublant la pointe de la Cac-Ba ; on perd quelques heures à prendre ce. chemin ; il est vrai que le spectacle le vaut bien. Cette merveille naturelle défie toute description. Qu'on essaie d'imaginer que tous les monstres, toutes les apparitions dont les banquises des mers du Nord inquiètent l'esprit des marins ont été poussés au fond du golfe du Tong-Kin, se sont massés le long de la côte, et qu'on navigue au milieu des troupeaux de ces énormes colosses, dont le nombre paraît aussi incalculable que celui des grains de sable au bord de l'Océan. Des milliers et des milliers de rochers de quatre à cinq cents pieds de hauteur surgissent à pic du fond des eaux et dessinent des formes si étranges, si rares, que l'imagination leur découvre les ressemblances les plus inattendues ; aux pics pointus, aux ballons arrondis, aux crêtes ébréchées se mêlent des pyramides renversées en équilibre sur leur pointe, des tours gigantesques, des châteaux démantelés, des profils de Behemoths et de Leviathans à demi émergés, des dômes de cathédrale, des fûts de colonne, des murailles en ruine qui font songer à quelque ville que les Titans auraient habitée. Les parois de marbre étalent de grandes surfaces nues et grises, sur l'indestructible dureté desquelles rien n'a pu mordre ; mais les sommets sont coiffés de buissons serrés, drus et courts, qui ressemblent à une toison verte. La mer, étranglée en étroits couloirs, semble frappée de stupeur à voir tous ces colosses immobiles se regarder dans ses eaux ; elle est noire et lèche leurs pieds silencieusement. Un calme de tombeau, un calme de pierre, lourd, écrasant, enveloppe leur solennelle tranquillité. Il y a peu d'être, vivants sur ces rocs. On n'y voit point d'oiseaux : à peine sur

ceux qui sont les plus voisins de la terre, entend-on parfois crier un singe qui joue dans le feuillage.

« Le navire allait droit vers le nord ; nous regardions, saisis d'étonnenient, les rochers succéder sans interruption aux rochers, puis il tourna vers l'est, et le soir nous atteignîmes la mer libre. Quelques colosses qui semblent s'être figés trop tôt, pendant qu'ils essayaient de rejoindre le gros de la troupe, se voient encore un moment, bossuant l'horizon de leurs dos monstrueux, puis toute trace de la merveille disparaît. Mais, si nous avions continué notre route vers le nord, nous aurions pu naviguer tout un jour sans en sortir ; pendant des centaines de kilomètres, dit-on, jusqu'au cap Pahlung, ce sont toujours de nouvelles surprises, des édifices chimériques et de vagues animaux fabuleux. »

Si les côtes sont rocheuses, élevées, pittoresques en certains points, si elles étonnent l'imagination sur d'autres par le dédale de leurs canaux entre-croisés, si elles éveillent lacuriosité par la confusion embrouillée des bouches qu'emprunte le Sovg Ko. pour déverser ses eaux à la mer, l'intérieur du pays au contraire, le delta plat, uniforme, est d'une désespérante monotonie- Rien n'y arrête l'œil, rien n'y provoque la surprise. Les descriptions des voyageurs semblent, du reste, se ressentir de la placidité toujours égale qu'offrent les paysages du bas Tong-Kin; elles leur empruntent quelque chose de leur langueur et de leur somnolence.

« La première impression que produit le pays est triste, écrit « M. Roilet ; de l'Isle ; partout s'étend une grande plaine u brune coupée de petits chemins, sur lesquels marchent ou « plutôt courent à la hUe indienne des Annamites déguenillés. <c Rien n'est plus drôle que ces silhouettes sautillantes cou- « vertes d'énormes chapeaux, de paille et qui portent sur leurs « épaules deux paniers suspendus aux extrémités d'une petite

« perche Le pays parait très peuplé, car ce monde grouille

« partout, depuis les berges vaseuses du fleuve jusqu'aux nom- « breux villages que l'on aperçoit àl'horizon et quise signalentpar « leur enceinte de bambous touffus surmontés d'une foret d'aré- « quiers dressant en l'air leurs plumeaux déchiquetés (1).... »

M. Paul Bourde, qui excelle dans les descriptions embrassant un vaste ensemble, a tracé un tableau inoubliable du delta tonkinois. « Les contrées fertiles n'offrent ordinairement pas « plus de matière à la description que les peuples heureux à

(1) Au-Tong-Kin et dans les mers de Chine. (E. Pion, éditeur, 1SS6).

« l'histoire ; l'excessive culture ruine le pittoresque, parce que la « main de l'homme nivelle les accidents qui varient la heauté u de la terre. Le Tong-Kin n'échappe pas à celte monotonie que « la nature avait elle-même préparée. Des bords de la mer aux > montagnes qui jettent le soir leur ombre sur Ilong-Hoa, à tra- « vers ce vaste triangle du delta, que découpe, comme les mailles « croisées d'un filet , le réseau des troubles arroyos du fleuve, s'é- « tend une plaine aussi unie que la nappe paisible des eaux qui « l'ont formée du limon qu elles déposent. En quelques rares en- « droits, comme à la montagne de l'Eléphant, des rochers, qui « étaientdes ilotslorsque le pays élaitencore un golfe, se dressent « solitaires au milieu de l'immensité qui s'est solidifiée autour « d'eux. Aucun autre obstacle n'arrête l'œil plongeant dans les >< profondeurs de l'horizon. Le paysage, ayant toujours pour base « la même plaine, a forcément toujours le même aspect. Cet as- « pect étonne. Après l'avoir contemplé deux cents kilomètres du- « rant, on le trouve prodigieux.

« La terre rougeàtre, grasse et luisante, s'étage en couches « épaisses sur la tranche des berges qui croulent, trahissant « ainsi le secret de sa fécondité. Partout où on porte le re- « gard, les cultures succèdent aux cultures ; aucune parcelle « n'est restée inutilisée. Chaque champ est entouré d'un petit » cordon de terre qui sert tantôt à le protéger contre les inon- << dations, tantôt àyretenirl'eau, quand le riz abesoin d'être bai- - gné ; la plaine, rayée de ces talus, est divisée en innom- « blables creux, comme la plaque de cuivre que l'ouvrier prépare « pour y verserl'émail.Des digues destinées à contenir le fleuve « aux hautes eaux, des levées qui portent les chemins condui- « sant d'un village à l'autre, forment les principales nervures de « ce lacis danslequellesindustrieux paysans ont conservélesol « nourricier....

« .... Vu de près (1), dans le détail, le pays n'a fait que « confirmer l'impression d'étonnementdupremieraspect. Point « varié, toujours le même, plaine avec les mêmes rizières et les « mêmes villages cachés dans un bois d'aréquiers, mais combien « fertile ! Les merveilles trop vantées, dit-on, de l'agriculture « chinoise y sont vraiment réalisées. Il ne s'y trouve pas une « motte de terre qui ne soit, de par la volonté du laboureur, % dans la place qu'elle occupe...

« L'eau étale de tous côtés (2) ses miroirs, où le paysage se

(1) Paul Bourde, p. iU. <2) Idem, p. 157.

« répète àl'envers; de larges fleuves, desétangs qui ressemblent « à d'autres fleuves , des rizières nouvellement ensemencées « et découpées dans leurs rebords delà terre comme desglaces « dans leur cadre, sont autant de réflecteurs où la réalité conte temple rêveusement son image. On a deux ciels, un au-dessus « de la tête et l'autre sous les pieds, aussi profond que le pre- « mier ; les villages sont assis sur des villages renversés, la « pointe des toitsenbas ; les arbresdressés enl'airsont comme « greffés sur d'autres arbres semblables plongés dansl'eau, et « la digue qui vous porte, solide au milieu de toutes ces trans- « parences, semble suspendue à travers les abîmes aériens, »♦

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