‹ Le Tong-kinChapitre 18 sur 30 · CHAPITRE XV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XV

Montagnes. — Fleuves. — Lacs.

Les montagnes du Tong-Kin se répartissent en deux groupes qui forment la fourche à TE. et à l'O. de la région. D'une part, le plateau du Kouang-Si envoie des rameaux détachés qui forment une ligne de séparation entre les cours d'eau delà Chine et ceux du Tong-Kin ; et d'autre part, entre le fleuve Rouge à l'E. et le Mékong à l'O., court une série de montagnes qui se nouent au plateau du Yun-Nan et qui se prolongent à travers une grande partie de l'Annam. Ce sont des terrains élevés qui vont sans cesse s'élarg'issant vers le N., où ils s'attachent aux sommets du Yun-Nan. Ce sont des hauteurs non boisées, peuplées de tribus sauvages ; le docteur Harmand les a traversées à la hauteur de Hué. On les nomme les montagnes des Mois. Bien souvent les missionnaires, avant le docteur Harmand, sont parvenus à les franchir pour passer d'un bassin dans l'autre. Ils y ont découvert des cols, que des routes ultérieures pourront emprunter.

Entre les Mois et les montagnes issues du Kouang-Si coule le fleuve le plus important du Tong-Kin, le Song-Koï ou fleuve Rouge. Il a déjà été étudié au point de vue commercial, mais son cours n'a pas encore été déterminé au point de vue géographique, au moins dans sa partie moyenne et supérieure.

Le Song -Koï ou fleuve Rouge ne porte pas ce nom dès l'origine. Il est connu tout d'abord sous la dénomination chinoise de Ho-Ti-Kiang ou Hong-Kiang. Il prend sa source dans le plateau central du Yun-Nan, un peu au sud de Tali-Fou. Il traverse la riche province de l'est à l'ouest, encaissé entre des collines couvertes de riches forêts. Bien que des roches et des bancs de galets affleurent pendant l'étiage, il est navigable pendant la saison des hautes eaux, depuis la ville chinoise de Mang-Hao; c'est la partie du cours que vit Francis Garnier pendant son fameux voyage d'exploration au Mékong.

.\ partir de la ville annamite de Kouen-Cé, les petits vapeurs, les jonques à fond plat, peuvent circuler jusqu'au golfe du Tong-Kin, en toutes saisons. Dès lors il s'appelle Song-Koï, le fleuve Rouge. Car ses eaux sont en effet rougeâtres comme celles du Nil en temps de crue. La coloration du fleuve est même expliquée d'une façon bien curieuse par les riverains. Selon eux, Cao-Bien , mandarin chinois, qui gouvernait l'Annam au ixe siècle, était magicien; il évoqua la foudre pour détruire les écueils qui entravaient la navigation, ou plutôt, suivant une locution indigène, pour ouvrir les veines du dragon; et c'est le sang du dragon frappé de la foudre qui, depuis lors, donne sa couleur rouge à l'eau du fleuve. Il est bien évident que la foudre employée par le magicien du ixesiècle n'est autre que la poudre inventée par les Chinois, et que la coloration des eaux provient des minerais de fer que traverse le Song- Koï en s'y creusant un lit. Le fleuve Rouge traverse Lao-Koï llang-Hoa, Son-Tay, où commence le delta, puis Hanoï et Rong- Yen.

Le Song-Koï reçoit deux affluents importants, à droite la Rivière-Noire, à gauche la Rivivière-Claire.

La. Rivière-Noire sort du Yun-Nan. Elle est navigable, pour les barques légères, jusqu'à 200 milles du confluent et jusqu'à 60 milles pour les bateaux à vapeur. Son importance peut devenir considérable comme voie de pénétration dans le Laos Supérieur. Caries cartes annamites indiquent un cours d'eau courant parallèlement à la Rivière-Noire, mais en sens opposé, et qui pourrait bien être un affluent du Mékong, le Nam-Kang. Selon M. de Bizemont(I), ilest très possible que les deux rivières ne soient séparées que par un portage de quelques kilomètres. Il est confirmé dans son opinion par le fait que les Laotiens connaissent bien la Rivière-Noire. Il y aurait donc , dans l'ouest du Tong-Kin, une voie fluviale interrompue entre le golfe du Tong-Kin et les bouches du Mékong, grâce à un affluent du fleuve de Hanoï et à un affluent du fleuve de Saigon. Si les rapides soit du Song-Koï, soit du Mékong, deviennent franchissables par des travaux subséquents, l'on pourra communiquer à travers toute l'Indo-Chine, sans faire le trajet par mer. — La Rivière Noire rejoint le Song-Koï en aval de Hong-Hoa.

La Rivière-Claire, comme la Rivière-Noire, sort du Yun-Nan.

(1) L'Indo-Chine française, un vol. in-18 (1884). Librairie de la Société Bibliographique.

Elle a moins d'importance qu'elle. Néanmoins les Annamites la considèrent comme le cours supérieur du Song-Koï, parce que son bassin est tout entier compris dans les lrontières du Tong-Kin. Mais les géographes n'admettent pas l'opinion des indigènes, parce que le Song-Koï prolonge bien en direction le cours de la Rivière-Noire. La Rivière- Claire arrose Tuyen-Quan, célèbre par sa belle défense ; elle se jette dans le fleuve Rouge en amont de Son-Tay.

Le Song-Koï, grossi parsesdeux affluents de droiteet degauche, est un fleuve qui croit, ainsi que le Nil, à des époques fixes. Vers la fin de mai commence le débordement de la saison pluvieuse; il atteint 5 ou 6 mètres à Hanoï. Les eaux recouvrent alors les provinces de Hanoï, Hong-Yen, Nam-Dinh et Ninh- Binh.

Outre le Song-Koï, un autre grand cours d'eau, le Thaï-Binh, arrose le Tong-Kin. L'on ne sait encore où est sa source exacte. Les uns la placent dans le Kouang-Si, les autres au lac Babé, dans la province de Caobang. Sa partie supérieure porte le nom de Song-Cau et passe à Thaï-Nguyen. Son delta commence dans la province de Haï-Dzuong et de Quang-Yen. Alors ses arroyos et ses bouches se confondent avec les canaux et les branches extrêmes du Song-Koï. Dans le cours supérieur, sur sa rive gauche, le Thaï-Binh reçoit deux cours d'eau venus du Kouang-Si: le Song-Thuong et le Luc-Ngan.

C'est dans le haut bassin du Thaï-Dinh que se trouve le seul lac du Tong-Kin digne d'être cité: le lac Babé, qui ne forme qu'une seule masse d'eau dans la saison des pluies et qui se divise en trois lacs, unis par des arroyos, dans la saison sèche.

L'ensemble des cours d'eau qui sillonnent le Tong-Kin, notamment le fleuve Rouge, ont été désignés par Francis Garnier, par Jean Dupuis, par tous les explorateurs comme la future voie commerciale qui doit mettre en communication la Chine méridionale avec le golfe du Tong-Kin. C'est pour conquérir la vallée du fleuve Rouge qu'a été faite l'expédition du Tong-Kin. Certes le Song-Koï répond aux espérances qui ont été conçues au début. Les bateaux, s'ils sont à fond plat, le remontent et le descendent en tout temps; la navigation peut être assurée régulièrement par les barques annamites et par les radeauxyunannais. Mais si les commerçants français veulent se livrer au négoce dans la nouvelle colonie, il faut qu'ils renoncent aux navires de cale profonde; il faut qu'ils adoptent un type particulier pour ne pas être arrêtés par la baisse des

eaux. Peut-être la construction d'un chemin de fer du delta à Lao-Kay ou à un autre point de la frontière chinoise sera reconnue nécessaire. — Du reste, si la France n'utilise pas la voie qu'elle possède, la Chine reliera elle-même le Yun-Nan à la mer pour écouler à son profit les produits de la région; elle établira un chemin de fer, dans la vallée du Si-Kiang, pour aboutir à Canton.

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