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CHAPITRE XVI

Climat. — Salubrité.

Il est extrêmement important de connaître avec exactitude le climat du Tong-Kin ; car des renseignements donnés avec légèreté peuvent induire en erreur des colons et les entraîner à une expatriation ou bien les tenir dans une défiance également préjudiciables aux intérêts de la France et à leur propre avenir. Il convient, pour être sûr de ne fausser en rien la vérité, de s'adresser à des spécialistes, à des docteurs compétents, qui ont résidé au Tong-Kin.

On peut dire du climat du Tong-Kin, selon l'expression do M. Maget, médecin de la marine, qui a habité Haï-Phong en 1879 et 1880, qu'il est hybride ; tempéré en hiver, il est tropical en été.

A la fin de janvier, le soleil se cache pour trois mois. D'abord voilé, le ciel se couvre de plus en plus ;en mars tombe la pluie, qui devient torrentielle en avril. Mai et juin sont caractérisés par des éclaircies et des averses intermittentes; août, septembre et octobre deviennent de plus en plus secs; novembre et décembre sont les mois de pleine sécheresse. La température varie alors de 7 à 20 degrés au-dessus de zéro. C'est le moment des récoltes, des transactions commerciales, de la vie active. Grâce à la période de sécheresse, l'Européenpeut vivre en bonne santé pendant deux ans, dit le Dr Maget, mais pendant deux ans seulement. Passé ce terme, une anémie grave se déclare. Pendant la saison des pluies, le thermomètre monte jusqu'à 3o degrés; la plaine ne forme plus qu'un lac immense d'où émergent les maisons, des bouquets d'arbres et des digues : c'est la morte saison pour les affaires.

L'eau potable n'est guère bonne ; toutes les rivières diluent incessamment le sol et sont saumâtres; leur eau donne aux viandes de boucherie un goût désagréable. Depuis 1875, on a

fait, dit le Dr Bordier (1), un marché avec un Chinois, qui approvisionne nos postes d'eau de source ; cette eau vient de Quang-Yen et est filtrée dans du grès. Il est prudent de l'essayer par le nitrate d'argent. Elle coûte de 4.000 à 5.000 francs par an, mais grâce à elle on évite la dyssenterie.

Un certain nombre de maladies qui sévissent en Cochinchine n'existent pas au Tong-Kin. La fièvre intermittente, la diarrhée de Cochinchine, la fièvre typhoïde n'y sévissent pas. Mais, chaque année, le choléra fait son apparition au début de l'été. Le ténia est très répandu, de même que la lèpre et que l'ulcère. Il faut se méfier de l'insolation. Du reste, les quelques maladies qui planent sur le delta n'atteignent pas les hauteurs, où l'on recouvre facilement la santé. Le Tong-Kin montagneux paraît même être désigné, en raison de sa salubrité, pour devenir un sanatorium pour les soldats et les négociants européens.

Tout récemment, le spécialiste le plus qualifié en la matière, M. le docteur Rochard, adressait sur les conditions sanitaires que présente le Tong-Kin une communication très intéressante et très complète au Temps (2). C'est le document le plus précis, le plus nourri de détails qu'on puisse trouver :

« Le Tong-Kin n'est pas un pays malsain, si on le compare à nos possessions de la côte d'Afrique, à Madagascar,à la Guyane et même à la Cochinchine.

« Situé sur les confins de la zone torride, entre le 20= et le 23° degré de latitude nord, il a environ 90,000 kilomètres carrés de superficie : c'est le cinquième de l'étendue de la France. Il comprend trois régions distinctes : le delta, composé de terrains d'alluvion, arrosés, enlacés par le fleuve Rouge et par ses affluents, entrecoupé de digues et de canaux, sujet à des inondations périodiques et donnant chaque année deux récoltes de riz. C'est la partie la plus peuplée et la plus riche du Tong-Kin. La seconde région, intermédiaire au delta et aux montagnes, n'a qu'un sol maigre et rocailleux, qui convient pourtant à certaines cultures. La troisième est la région des montagnes. Elle forme autour des deux premières un immense demi-cercle, mal délimité et peu connu. C'est là que se trouvent les mines dont on a tant parlé. Les documents officiels évaluent la population du pays tout entier à 9 ou 10 millions d'habitants.

« Le climat est celui des régions intertropicales, mais il est plus agréable et plus sain que celui de la Cochinchine, parce

(1) La Colonisation scientifique. Reinwald, éditeur, 1884 (p. 423).

(2) Le Temps, n°ûu 17 août 1886. (L'hygiène coloniale.)

Moulin à di' cor tiquer le blé.

qu'il comporte une saison fraîche qui fait défaut à celle-ci. Tandis que la température moyenne annuelle est à Saigon de 27° 33, à Hanoï elle n'est plus que de 23° 9. Tandis qu'à Saigon le thermomètre n'est jamais descendu au-dessous de 18 degrés, au Ton-Kin il s'abaisse en janvier à 8 ou 9, et même jusqu'à 7 degrés. Enfin, on voit quelquefois le matin apparaître de la gelée blanche sur les premiers contreforts de Quang-Yen. Cette saison fraîche caractérise le climat du Tong-Kin et permet aux Européens de le supporter. C'est un véritable hiver, qu'on peut comparer à celui des stations hivernales de la Méditerranée. L'économie se relève pendant cette période réconfortante et prend des forces pour supporter les chaleurs de l'été, qui sont aussi élevées, aussi accablantes qu'en Cochinchine. Cette saison dure environ cinq mois. La température s'élève jusqu'à 36 degrés. Les orages, les pluies diluviennes entretiennent dans l'atmosphère une humidité et un état électrique des plus pénibles. Il est à peine besoin de dire que tout travail, à cette époque de l'année, est interdit aux Européens.

« En dépit de ces conditions climatériques, le Tong-Kin n'est pas un pays malsain. Grâce à la saison fraîche, les Européens échappent à cette anémie des pays chauds qui ne leur permet pas de séjourner plus de deux ans de suite en Cochinchine. Pour les habitants de Saigon, le Tong-Kin est un pays plein de charme ; on a même songé à diverses reprises à les y envoyer pour se rétablir, au lieu de les diriger sur la France.

« On ne peut pas encore se baser sur la statistique pour fixer le degré de salubrité du pays ; cependant les observations faites sur nos troupes, pendant l'occupation, fournissent quelques données à cet égard. Tant que celles de la marine y ont été seules engagées, jamais il n'y a eu plus de 40 malades pour 1,000 hommes d'effectif, et les pertes ont été très faibles. L'armée a perdu plus de monde. Mais cela tient aux conditions particulières dans lesquelles elle se trouvait. Les régiments de ligne ne sont pas habitués, comme ceux de l'infanterie de marine, à faire campagne sous les tropiques. Ils ne sont pas équipés pour cela et ne connaissent pas aussi bien les précautions dont il faut s'entourer pour éviter les causes de maladie. Les troupes de terre étaient en beaucoup plus grand nombre et, par conséquent, moins bien logées ; elles ont été obligées de pénétrer plus avant dans la zone la plus insalubre, et enfin elles ont eu à subir une épidémie de choléra, qui a dû faire de nombreuses victimes dans les rangs de nos jeunes soldats, affaiblis par le climat et surmenés par des expéditions successives.

« Le choléra est endémique dans l'Extrême Orient. Au Tong- Kin il apparaît tous les ans dès le début de la saison chaude. Mais, en dehors des conditions de guerre dont nous parlions tout à l'heure, il y est moins redoutable pourles Européens que pour les Annamites. C'est ce qui s'observe également dans l'Inde et la Cochinchine. Les fièvres des marais ne sont pas, à beaucoup près, aussi graves qu'on serait en droit de le craindre, dans un pays d'alluvion, traversé par tant de canaux et soumis à des inondations périodiques. On en observe quelques cas au printemps et en automne, à l'époque du labourage des rizières qui se fait deux fois par an ; mais on en a facilement raison. Les insolations sont particulièrement à redouter dans la saison chaude ; c'est aussi le moment où régnent les affections gastro-intestinales, particulières aux pays chauds. On peut se préserver de ces maladies à l'aide de quelques précautions hygiéniques. Il faut, avant tout, tâcher de se procurer un logement convenable, bien aéré, garanti contre l'ardeur du soleil et clsvé au-dessus du sol. L'habitation dans les paillottes froides en hiver, brûlantes en été, construites sur un sol presque constamment détrempé, a été la cause de la plupart des maladies qui ont atteint nos soldats au début de l'occupation.

« La qualité del'eau potable est aussi de laplushaute importance. On ne peut boire sans danger celle qui provient des rivières et des canaux, parce qu'elle est chargée de sels et de matières organiques. Les eaux qui descendent des montagnes couvertes de forêts, sont également malsaines et donnent la fièvre. Il faut préférer l'eau de pluie, qu'on recueille dans des caisses en fer, de mai à la fin d'octobre. Les missionnaires espagnols, qui n'en boivent pas d'autre, doivent à cette précaution l'immunité dont ils jouissent. Lorsqu'on est forcé de faire usage d'une eau suspecte, il est indispensable de la faire bouillir auparavant, ou mieux encore de ne boire que du thé. Quant au régime, c'est celui de tous les pays chauds; il a pour bases une grande sobriété, une nourriture réparatrice et variée. C'est une condition facile à remplir dans un pays où les denrées alimentaires sont abondantes et de bonne qualité.

« Les vêtements doivent être aussi légers que possible dans la saison chaude ; mais en hiver on est forcé de s'habiller comme en Europe, d'allumer du feu et d'adopter lacouverturedelaine. « Les Annamites souffrent alors cruellement du froid. Ils grelottent, soufflent dans leurs doigts, se couvrent autant qu'ils le peuvent, et la plupart deviennent phthisiques. Même dans cette saison, de dix heures du matin à deux heures, il

est prudent de ne pas sortir sans se couvrir la tête d'un chapeau de paille ou du casque réglementaire dans l'infanterie de marine. Du 15 mai au 15 octobre, il faut, à moins de nécessité absolue, rester à la maison de neuf heures du matin à trois heures du soir, ouvrir les fenêtres le jour comme la nuit et se procurer, si faire se peut, une moustiquaire. »

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