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CHAPITRE XVII

Les produits du Tong-Kin — La flore.— La faune. — Les minéraux.

LeTong-Kinestune contrée vraiment privilégiée, où la nature semble avoir accumulé les dons les plus divers et les plus rares. Dans le delta, dans « le Tong-Kinoù Von mange » s'étend un terrain d'alluvion d'une admirable fécondité; dans les régions montagneuses et dans « le Tong-Kin où Von ne mange pas » se trouvent des carrières de pierre et de marbre, de houille, de minerai de fer, de cuivre, d'argent, de plomb, de zinc, des forêts magnifiques. Les produits du Tong-Kin, sa flore, sa faune, ses richesses minières méritent d'être passés en revue.

La flore du pays, selon des renseignements empruntés aux documents officiels et aux rapports de MM. Paul Brunat et Gustave Praire (1), présente une foule de variétés. Le sol est en effet chauffé par un soleil ardent, arrosé par des eaux courantes;il est riche en humus déposé par le Song-Koï et le Thaï-Binh. Il doit donner de magnifiques récoltes et favoriser toutes sortes de cultures, ainsi que les contrées similaires, l'Egypte, la Mésopotamie, le Bengale, la vallée de l'Amazone.

Gomme espèces alimentaires, on compte tout d'abord le m. On estime qu'il y a environ un million d'hectares de rizières cultivées dans le delta. Le sol donne deux récoltes chaque année. Quand les entraves apportées au commerce parles Annamites tomberont, le Tong-Kin arrivera en peu de temps à exporter vingt millions de piculs, c'est-à-dire plus du double de ce qu'exporte la Gochinchine (en 1883, 8,648,000 piculs représentant une valeur de 61,630,000 francs) (2).

Les autres espèces alimentaires cultivées au Tong-Kin

(1) Exploration* commerciales du Tony-Kin. Rapport présenté par M. Paul Brunat à la chambre de commerce de Lyon.

(I) Les Colonies françaises. Le Tong-Kin, par Louis Vignon. Guillaumin 1836, p. 121.

sont le maïs, Yigname, qui croît dans les terrains secs et sablonneux; la patate douce,les tubercules des marais, dont le goût rappelle celui de la châtaigne d'eau; lemillet, l'ananas, le chinchon, la canne à sucre, très estimée dans la province de Nauch-Dinh, V arbre à thé noir et vert, les bourgeons d'aréquier, de palmier, de bananier, les pousses de bambou, le melon, la pastèque, la citrouille, la tomate, Y aubergine, le manioc, le haricot, et les salades, radis, navets, carottes, que les soldats ont récemment importés de France.

Les épices sont aussi très abondantes. On y voit le poivre, la muscade, la girofle et la cannelle, qui se récoltent dans le chaîne séparative du Mékong et du Song-Koï. Le roi d'Annam a monopolisé le commerce de la cannelle, tonique d'une merveilleuse énergie, remède efficace contre les ophthalmies.

Les arbres fruitiers ne manquent pas. Us sont représentés par le cocotier, le grenadier, le citronnier, Y oranger, le limon, le prunier de Madagascar, le bananier, le caféier, cultivé surtout par les missionnaires sur les collines qui bordent la vallée du fleuve Rouge; le letchi,le pamplemousse, le manguier, ,1e cacaoyer, la. vigne, la badiane, qui donne une essence appelée huile d'anis étoile, fort employée pour la parfumerie, le jujubier, etc. Les plantes industrielles ne le cèdent en rien aux autres. Elles offrent toutes les variétés : le tabac, qui vient admirablement dans les riches alluvions du delta; le mûrier, le bétel, le chanvre, le coton, dont la production est susceptible d'un grand développement, en raison des immenses besoins qu'ont les provinces chinoises limitrophes, et qui réussit fort bien dans les fertiles terrains d'alluvions exposés aux brises de la mer ; le ouatier, l'ortie de Chine, l'arachide, le sésame, Yindigo, qui abonde dans le Tong-Kin méridional, le safran, Yarbre à gomme laque, la cardamine.

La flore médicinale présente Yalo'ès, le gingembre, le ricin, abondant dans les marécages comme sur les montagnes, la noix vomique, le benjoin, le camphrier, la mélisse, la salsepareille, Y acanthe, la gentiane, la saponaire, surtout le fameux Hang-Nan, strychnée qui croît dans les montagnes et qui est devenu célèbre comme remède de la lèpre, de la paralysie, de la morsure des serpents venimeux, de la rage même. En France, un docteur de Nantes, M. Barthélémy, l'a employé contre la paralysie et a obtenu d'excellents résultats.

Si de la plaine on gagne les hauteurs, on les trouve couvertes de forêts luxuriantes, riches en essences de toutes sortes, également propres à l'ornementation et à la construction civile et

navale. On cite Yébénier, le bois de fer, l'arbre à vernis, qui produit un suc dont le mélange avec l'huile du Tong-Chu fournit un vernis égal à celui du Japon. Le bambou pousse en tous lieux ; il se plie à tous les besoins de la vie tonkinoise ; il devient maison, port, clôture, bateau, papier, vase et chapeau. 11 convient de citer encore le sapan, le santal, le calambac, dont le bois est très odoriférant. Enfoui à un mètre et demi sous terre il embaume encore de son parfum la surface du sol.

La faune du Tong-Kin mérite aussi d'attirer l'attention. Le règne animal y a une foule de représentants. Il y a au Tong-Kin très peu de chevaux, ils sont de bonne race, petits, mais très résistants ; les animaux de labour sont : le buffle pour les rizières, et le bœuf pour la culture non immergée, comme celle du tabac, de la canne à sucre, etc.

Le bœuf du Tong-King est petit, mais bien fait ; il appartient au genre zébu, c'est-à-dire qu'il a un bourrelet de chair sur le cou, à la naissance de l'encolure ; sa chair est d'excellente qualité.

Le porc est la base de la nourriture. Il n'est pas de famille qui n'en élève ; sa chair, quoique très saine, est cependant plus fade que celle du porc d'Europe.

Il n'existe pas de moutons ; mais, par contre, les chèvres sont abondamment représentées. Les canards, les oies, les poules, les pigeons, sont très communs et se vendent à très bas prix. Dans la région montagneuse, dans la forêt vierge, il y a de nombreuses bêtes fauves, tels que le tigre, la, panthère, Tours, le rhinocéros, l'éléphant, qui disparaîtront par l'exploitation des forêts.

D'après M. Edmond Plauchut (1), « s'il est une contrée où le fauve dispute à l'homme le droit de séjour sur la terre qui ensemble les voitnaître, c'est bien le Tong-Kin. Les tigres, toujours insatiables de chair humaine, sont nombreux sur le littoral ; dans les montagnes aux forêts sombres, dans les plaines, partout où la jungle se couvre de, sinistres roseaux, on trouve encore ces féroces carnassiers à l'affût de l'homme ou du cerf.

« L'éléphant sauvage, le buffle, le rhinocéros, le sanglier, des singes d'une variété infinie, sont aussi des ennemis contre lesquels l'indigène soutient une lutte sans trêve. En une seule nuit, toute une récolte de riz, de canne à sucre et de fruits peut disparaître à la suite de l'invasion inattendue de ces nocturnes ravageurs. Les plus malfaisants d'entre eux sont toujours les singes. Nous en avons vu dans un champ de

(1) Revue des Deux-Mondes (eu mai 1874). i.li TONG-KIN. 12

cannes àsucre une bande nombreuse ; rassasiés outre mesure, leurs petits ventres rebondis, de leurs doigts infatigables ils cassaient lesjeunes tiges des succulentes graminées, sans même les approcher de leurs bouches repues. C'est avec de grands cris, les vibrations du gong, des torches, qu'on met tous ces pillards en fuite ; mais, en attendant que les récoltes soient rentrées, que de nuits passées sans sommeil par les pauvres agriculteurs ! »

— « Le chevrotin, qui produit le musc, vit dans les montagnes duTong-Kin. On y rencontre aussi le cerf, le daim, le chevreuil; dans les plaines, le lièvre, la perdrix.

«Parmi les oiseaux, il y en a de fort beaux, dont les plumes sont très recherchées pour les parures; citons le paon, le faisan bleu, dit faisan Ray naud, et d'autres oiseaux au plumage éclatant. Dès la première année de l'ouverture du Tong-kin au commerce, il a été exporté de 15 à 20,000 dépouilles d'oiseaux, la plupart pour la France.

« Sur les côtes, on pêche des tortues et des mollusques qui produisent ïécaille et la nacre.

« Le ver àsoie réussit très bien. Les Tonkinois le nourrissent sur un mûrier nain, le M or us indica, qui se multiplie par boutures avec une grande facilité ; cet arbuste végète ordinairement dans les terrains d'alluvion qui bordent les cours d'eau. « Les Tonkinois ne savent pas bien dévider les cocons. Aussi les soies grèges se vendent-elles à un prix relativement très bas.

« Les tissus de soie du Tong-Kin ont également besoin d'être perfectionnés. Jusqu'à présent, il n'y a guère que quelques étoffes écrues de nuance crème qui aient été acceptées par l'Europe.

« L'industrie séricicole est très développée, surtout dans le bassin de Thaï-Binh: elle est appelée à prendre des développements très considérables (1). »

Parmi les minéraux, la houille abonde. L'ingénieur Fuchs estime la superficie du bassin houiller tonkinois à 1,000 kilomètres carrés. La quantité est évaluée, au-dessus du niveau de la mer, à un million de tonnes, et, si on voulait pénétrer en profondeur, on arriverait, en comptant 45,000 tonnes par mètre de creusement, à un rendement de 4,500,000 tonnes, à une profondeur de 100 mètres. La houille du Tong-Kin rappelle le combustible de Gharleroy. L'analyse qu'on en a faite, à l'É-

(1) Notre colonie le Tong-Kin, par A. Thureau. (Dreyfus, éditeur, 1S8J.

cole des Mines, a montré qu'elle contient 80 0[0 de carbone pur. La dépense dans le foyer d'une locomotive serait, selon M. Fuchs, de 2 kilogrammes par heure et par cheval-vapeur. D'après son rapport, un chemin de fer industriel de 14 kilomètres suffirait pour centraliser tous les gisements; le charbon, rendu à bord, vaudrait de 15 à 17 francs la tonne. Or, on le vend de 32 à 70 francs la tonne à Singapore,Phong-Haï, Saigon et Hong-Kong.

L'or abonde au Tong-Kin. Indépendamment des mines qui attireront bientôt les chercheurs vers leurs filons, tous les cours d'eau qui descendent du Yun-Nan et du Kouang-Si roulent des paillettes d'or. On le trouve surtout dans la Rivière- Noire, au pays des sauvages Muongs. Ses alluvions boueuses sont tellement riches en pépites qu'on élève des canards afin de ramasser dans leurs excréments l'or qu'ils ont avalé en barbotant dans le sable. Parfois, dans les villages, on voit les Tonkinoises, passionnées pour le jeu comme les Cochinchinoises et les Annamites, jouer des sommes considérables sous forme de poudre d'or. L'on a analysé les quartz aurifères du Tong-kin à l'Ecole des Mines ; ils donnent jusqu'à 40 grammes d'or par tonne de quartz, tandis que les quartz de l'Oural, de la Transylvanie, du Colorado, de l'Inde, de l'Australie, ne fournissent que 12 à 20 grammes par tonne. Seuls les quartz du Venezuela produisent presque autant (36 grammes).

Le Tong-Kin est aussi fort riche en mines d'argent. On trouve le cuivre presque partout dans les montagnes. Le pays semble ne former qu'un seul et vaste gisement avec le Yun- Nan. Dans la province de Thang-Hoa, le cuivre est fort commun ; tous les récipients du pays, vases, cuvettes, cafetières, chaudrons, sont de cuivre. Quand le minerai de cuivre est mélangé de plomb, il contient d'ordinaire 700 grammes d'argent par tonne.

Le Tong-Kin possède de nombreuses mines d'étain, surtout à Lao-Kaï, et hors de sa frontière, mais à proximité du fleuve Rouge, à Martze, où l'on occupe plus de dix mille ouvriers.

Les hauteurs contiennent du mercure, du zinc, du plomb, du bismuth, de Yarsenie, de Y alun, du pétrole, du kaolin, du marbre, du salpêtre, du cristal de roche, du soufre, du jade, des eaux minérales.

Toutefois, de tous les minerais que possède le Tong-Kin, celui dont nous tirerions certainement le meilleur parti, celui dont la possession excite le plus l'envie de nos rivaux dans le

monde, surtout des Anglais, c'est la houille. L'on nous pardonnerait de détenir des gisements d'or, d'argent, mais d'avoir à notre disposition de la houille, non pas.

La houille devient en effet un des plus puissants facteurs de la concurrence universelle. Aussi nos voisins de l'Inde ne peuvent-ils voir sans colère que la France ait découvert et conquis un immense bloc de houille. « Détail très important pour les ■< Français, et aussi pour nous, écrit C.-B. Norman (1), c'est .< que de nombreuses et abondantes mines de houille existent « dans plus d'une des localités du littoral.

« Ou ne doit pas oublier que le traité de Francfort (1871) a « privé la France de presque tous ses grands terrains houillers « de l'Est. Les chemins de fer français dépendent aujourd'hui « presque exclusivement de notre pays pour le combustible; «• les comptoirs maritimes de la France sont, à cet égard, sous « notre entière dépendance. Si une guerre européenne éclatait, « les magnifiques vaisseaux cuirassés de la République man- « queraientde charbon, et ses colonies deviendraientfacilement « la proiedela nation quipossèdedes mines dehouilleenOrient. « Malgré les riches terrains houillers que nous possédons aux « Indes, nos chemins de fer et nos navires sont alimentés <« encore par la mère-patrie ; et si une guerre venait à mettre « la France et l'Angleterre des deux côtés opposés, les efforts •i tentés sans succès au commencement du xixe siècle redouble- .. raient aujourd'hui. Si les croiseurs français étaient ravitaillés « par les mines houillères du Tong-Kin, ils nous barreraient le « chemin de la Chine ; la Birmanie et Calcutta seraient bloqués, « et la sécurité de nos possessions serait gravement compro- « mise. »

« On a découvert de lahouille, écrit-il ailleurs, dans plus d'un « endroit, et il résulte des expériences faites que cette houille a peut alimenter les machines à vapeur. Plusieurs couches de « ce précieux agent de la force maritime ont été trouvées près « de la mer; cette seule découverte offrirait aux Français un « profit plus grand que celui que tous les métaux précieux du « pays pourraient leur donner. Ils n'auraient plus besoin de •( compter sur les mines de la Grande-Bretagne (2) »

(1) Le Tong-Kin ou la France dans V Extrême-Orient, par C.-B. Norman, ancien capitaine de l'Etat-Major du Bengale. Henrichsen, éditeur, 1884: papes 7-8.

(2) Ibid. p. 20.

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