‹ Le Tong-kinChapitre 21 sur 30 · CHAPITRE XVIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XVIII

Agriculture. — Industrie. — Commerce.

Le sol et le sous-sol du Tong-Kin fournissent de nombreux produits aux habitants ; mais comment les indigènes savent-ils mettre en valeur et cultiver la terre ? quel usage font-ils des matièresindustrielles? commentéchangent-ils les objetsqu'ils ont fabriqués ? qu'achètent-ils de préférence ?

Le régime de la petite culture domine au Tong-Kin. Les procédés employés pour l'agriculture sent encore bien primitifs. S'ils usent des engrais, ils ne connaissent pas les procédés perfectionnés de drainage, d'assolement, d'amendement. Ils se servent d'outils très simples : la bêche, la houe, une charrue en bois des plus légères, une herse que l'on dirige en s'y tenant debout, la faucille pour le riz. Partout ils arrivent à des résultats merveilleux, car la terre couverte d'alluvionsleur vient en aide Les voyageurs sont en admiration devant les champs que cultivent les Tonkinois. M. Paul Bourde, dans son ouvrage désormais classique sur le Tong-Kin, décrit les travaux des champs avec un rare bonheur d'expression (1) :

«.... Rien ne nous a habitué aune pareille fertilité. Toutes les cultures sont alignées comme les légumes de nos maraîchers ; les Tonkinois ne sèment rien à la volée, sauf le riz, mais ils le repiquent ensuite. Le pays est propre, soigné, sarclé comme un jardin sans fin, au milieu duquel les bosquets des villages se dressent pareils à de luxuriants vergers. Derrière les hautes haies de bambous dont le feuillage léger a des frissons de peluche verte, croissent les plantations de mûriers nains, dans les pousses dorées desquels il semble qu'on devine déjà la soie du ver qu'ils nourrissent ; les aréquiers aux grêles •colonnettes, les letchis énormes, chargés de tyrses fleuris en

<1) DeParisau Tong-Kin, p. 11G et suiv.

ce moment, tournant leurs membres contournés sous d'opulents dômes d'un vert poussé au noir; les forêts de bananiers, dont les larges et luxueuses feuilles ont l'éclat du satin, et des arbustes de toute sorte, goyaviers, pêchers, parmi lesquels éclatent en taches sanglantes les rouges fleurs des hibiscus.

« De ces haies géantes, vrais remparts contre les pirates, les paysans sortaient le matin en longues files et se répandaient

Une Ferme au Tong-Kin.

dans les champs, les uns poussant devant eux leurs troupeaux, d'autres une longue houe en bois renforcée d'un morceau de fer sur l'épaule, d'autres conduisant leur charrue, car on est fort occupé en ce moment à des labours. Ces charrues légères et primitives sont traînées par un seul buffle que le laboureur conduit lui-même ; la grosse bête, avec sa mine stupide, évolue docilement au bout du sillon. La terre inondée des rizières se remue au moyen d'une sorte de herse composée de deux traverses emmanchées de longues dents de fer. Les hommes, les vêtements repliés au-dessus de la ceinture, y travaillaient plongés dans l'eau jusqu'aux cuisses, et les buffles, immergés jusqu'au ventre, n'en marchaient pas moins en ligne bien droite, remuant de leurs larges sabots la bourbe noire du fond d'où s'exhalaient sans cesse des bulles de gaz qui venaient crever à la surface autour d'eux. »

.... « La plupart de leurs récoltes demandant à être inondées pendant une période de la croissance, les industrieux Tonkinois ont remanié complètement la surface du sol pour obtenir partout des surfaces parfaitement horizontales, où l'eau puisse s'étaler à d'égales profondeurs. Si peu que le terrain ondule, ces surfaces horizontales bordées de talus s'étagent les unes au-dessus des autres, à la façon des courbes d'un plan en relief, quand les intervalles ne sont pas remplis de stuc. Les rizières dominent, étendant d'immenses nappes que les vents remuent comme une mer verte. Le coton, cultivé en grand, les arachides, le maïs, auquel sont mêlés des haricots, commencent à naître. Des champs sont relevés en sillons, sur lesquels courent les tiges rampantes des patates, où s'épanouissent les belles feuilles peltées des taros. Près des villages, d'épais fourrés de cannes à sucre font le damier avec des carrés de mûriers nains et des plantations d'un thé particulier, le thé de Son-Tay, que les indigènes boivent vert comme au Japon. Certaines cultures sont fumées avec un grand soin et disparaissent sous une couche de paille de riz jaunie. Ce qu'on raconte de la diligence des Chinois à recueillir les engraisse voit ici ; nous croisions trop souvent des paysans portant dans des paniers des choses dont l'odeur incommode réclamerait des vases mieux clos ! »

Sans être très avancée, l'industrie du Tong-Kin est supérieure à celle de l'Indo-Chine tout entière. L'indigène se fait volontiers maçon, charpentier, ébéniste, cordonnier, tailleur, brodeur, fondeur en cuivre ; il recule devant le travail des mines. Il fabrique des barques en bambou tressé, enduit d'une couche imperméable. 11 peut les transporter d'un arroyo à un autre, en raison de leur légèreté. Il fait des briques dites mandarines très estimées. La main-d'œuvre est à bon marché. Les femmes travaillent beaucoup. Elles se livrent aux occupations du ménage ; elles gardent les boutiques, égrènent le coton, repiquent et décortiquent le riz, conduisent les embarcations ou sampans , comme de véritables bateliers.

Les œuvres d'art ne sont pas rares au Tong-Kin. On y fait des vases Iras originaux en cuivre rouge niellé d'or, d'argent, de cuivre noir, des objets d'ivoire sculpté, des tissus de soie unis ou brochés avec des dessins très simples. On y vend, dans de misérables ateliers, où le fourneau sert à faire la cuisine du ménage et des chefs-d'œuvre, des meubles incrustés de nacre qui s'achètent chèrement. La nacre est fournie par un gros coquillage qu'on trouve sur la côte ; le bois, qui est dur, brun,

apte au travail de la gouge, est répandu sur les hauteurs. L'artiste dessine d'abord sur une feuille de papier le modèle à reproduire, puis, pinçant dans un étau de petites plaques de nacre irisée, il dégrossit à la lime le feston qu'il veut faire et, peu à peu, arrive à découper les plus fins contours ; bientôt, il ne laisse dans son étau qu'un menu morceau de dentelle en nacre, un oiseau, une feuille, qu'il taille selon certains reflets bien assortis, en réunissant avec art des nuances disparates : bleu, jaune, rose, vert. L'incrustation s'opère ensuite à la main dans l'épaisseur du bois que l'on polit et que l'on vernit, à petits coups de burin noirci. Souvent la nacre est sculptée en relief et ressort sur les panneaux: avantla conquête, les bahuts, les coffres se vendaient pour peu de chose. Mais, depuis l'arrivée des Français, le prix des incrustations a augmenté de cinquante pour cent. Car il n'y a que 150 ouvriers dans Hanoï, et les demandes abondent. Les chefs d'ateliers en profitent pour exploiter les clients. Une Française de beaucoup d'esprit, qui a vécu dernièrement à Hanoï, raconte avec beaucoup d'humour, dans une correspondance adressée au Temps, les mille mésaventures qu'on éprouve au Tong-Kin, quand il faut acheter un objet (1) :

« Me voilà donc partie toute seule; c'est bien aventureux! J'enfile la rue des Incrusteurs (lisez: boulevard des Italiens), où des rangées de paillottes très basses remplacent les étincelantes boutiques que je revois de loin comme dans un rêve.

« C'est le centre d'animation de la ville, celte rue des Incrusteurs, qui va aboutir au lac et où se rencontrent, à cinq heures, tous, les promeneurs, où se croisent officiers, soldats, coolies et matelots. Cette animation s'est encore accrue depuis l'arrivée de la mission Paul Bert. Songez donc ! six ou sept femmes, quand Hanoï en comptait à peine le double! D'ailleurs, cette ville pleine de promesses aura aussi son tour du lac, un lac qui laisse loin derrière lui celui du bois de Boulogne. Mais nous reparlerons de ce coin enchanteur.

« Une natte sur le devant de la paillotte. A côté de son étalage, la marchande, souvent jolie, est accroupie, mâchonnant son bétel. Des nichées d'enfants grouillent à l'entour. Ce n'est pas là que je vais trouver ce que je cherche, car je n'aperçois à l'extérieur que des boîtes d'allumettes, de cirage, entassées pêle-mêle avec les feuilles de bétel, où se trouve disposée soi-

(1) Le Temps, 11 août 1836. (Une Française à Hanoï.)

gneusement la préparation de chaux et de noix d'arec ; si je pénètre dans l'intérieur, je ne vois que des bahuts, des plateaux, vide-poches ou croix en bois dur inscruté de nacre. Voici heureusement quelques maisons plus hautes, en pierre,

Un marchand.

où se lisent sur de grosses enseignes des noms français. Je puis faire là toute une razzia de casseroles, d'assiettes, de verreries, à des prix qui feraient bondir une habituée de la Ménagère. On trouve un peu de tout dans ces magasins français, et c'est une concurrence générale, car tous vendent les mêmes articles, depuis les marmites jusqu'aux machines à coudre ; du tabac, des fourneaux à pétrole, des souliers, des conserves de petits pois, de lait, de beurre et des biscuits Albert.

« Les négociants chinois ont aussi des magasins très bien garnis ; ils ont l'air trop intelligents, ces gens-là. Us sont persévérants, travailleurs et... nombreux. Ce n'est pas sans peine que je suis arrivée à faire mes emplettes. Le long de la route, des congaïs, ou femmes du peuple, me suivent, curieuses d'examiner les détails de ma toilette ; l'une s'enhardit jusqu'à toucher mes gants ; une autre m'adresse la parole; elle parle d'un ton interrogatif, mais je ne puis lui répondre, et pour cause.

« Mais me voici loin de la rue, où je me trouve seule et un peu déconcertée parla curiosité annamite. Que faire? Prendre une voiture ? Vais-je héler un fiacre , ou bien , comme à Saigon, ferai-je signe à un « Isidore » ou à un « Malabar ? » Non, ici le • sapin » aie nom tout particulier et significatif de pousse-pousse. C'est ce qu'on appelle au Japon et à Singapour la « djinrkisha », la petite calèche minuscule à une place (en se serrant bien, on tient deux) : un coolie à demi-nu prend en main chacun des brancards et tire en courant, tandis qu'un autre coolie pousse par derrière. On est secoué à souhait comme bien vous pensez, et, pour peu que la course soit longue, on est moulu en arrivant. Mais on a si peu envie de marcher ici, c'est si commode et si bon marché! Dix sous la course, quinze sous l'heure ; si bon marché qu'on finit par s'y ruiner! Les « pousse » sont très nombreux, et on n'a qu'à lever le doigt pour en faire accourir plusieurs. Une fois monté : « Di! di! » (Va, va!) « Toi, toi! » (arrête, arrête). C'est là, je l'ai appris à mes dépens, la seule communication possible entre le « cocher » et le « bourgeois». D'adresse à donner, il n'y faut pas songer ; il suffit d'indiquer du bras le chemin à suivre. Quand on est frais débarqué de la veille, c'est peu pratique; aussi m'ont-ils égarée et ai-je arpenté pendant deux heuresle défilé tortueux des rues annamites : la rue de la Soie, celle des Cuivres, celle des Menuisiers, puis enfin la rue des Potiers, celle que je cherchais. Chaque rue a ainsi son industrie spéciale, dont on lui a par logique donné le nom, et toutes les boutiques y sont semblables. L'étalage est par terre, tout comme à Old England.

« Toi! toi! » voilà ce qu'il me faut. Des théières bizarres, des tasses sans anse, des carafes de faïence blanches à dessins bleus, le tout aux prix les plus modestes et de forme généralement artistique

« Je veux marchander les objets. Impossible. Je ne sais pas encore dire : Bao niou ? Combien? ni compter en annamite :

Mot, oï, ba, boun, etc. Heureusement de jeunes garçons à turban bleu (le turban de l'interprète) s'approchent et, pour gagner quelques sous, s'offrent à me tirer d'affaire. Us me traduisent les prix et m'avertissent charitablement quand: « Ça trop cher! » ou: « Ça pas beaucoup cher! »

« Je m'en rapporte à leur honnêteté et àleur air de profonde indignation quand la marchande veut abuser d'une pauvre provinciale de Paris. Une dispute s'élève entre deux de ces jeunes exploiteurs. L'un prétend que l'autre me vole et, à mon intention sans doute, sème son discours incompréhensible des mots : « Parfaitement ! Ça m'est égal ! » qu'il répète plusieurs fois, évidemment sans rime ni raison. Ce mot « parfaitement » est le premier qu'ils retiennent et qu'ils appliquent. Je cherche en vain pourquoi.

« Je me retourne pour regagner mon équipage ; une foule de cinquante hommes et femmes aux dents noires, à la bouche béante, de gamins et de gamines portant leur cadet à cheval sur la hanche, m'entourent, m'enserrent, me contemplent et rient de me voir acheter les produits du pays. On dit que, forts de notre ignorance de leur langue, ils nous servent les choses les plus désagréables. Je n'en crois rien. Ces gens-là ont l'air très doux, très pacifique. Us sont gais et curieux, voilà tout.

« Et d'ailleurs, nous autres badauds parisiens, n'en ferions nous pas autant si une congaï en longue blouse violette, les pieds nus sur des semelles à bouts recourbés, le turban sur la tête, s'avisait de traverser une de nos rues, de s'arrêter et de marchander en annamite, dans un de nos magasins, du ruban à treize sous le mètre ?

« Peut-être d'ailleurs leur paraissons-nous très tott ; vous saurez que ce vocable est la traduction de notre mot français (?) c bécarre », et on n'en emploie pas d'autre entre Européens pour indiquer qu'une chose est très réussie.

a Mais je n'étais pas si philosophe à ce moment-là, et j'aurais volontiers pleuré de ne savoir comment indiquer à mes conducteurs le chemin de ma cagna (maison). Un ou deux petits bonshommes qui avaient surgi, le panier sur la tète, pour porter mes emplettes, savent heureusement où est la concession. Le cortège se dirige de ce côte, et, pleine de confiance, je me laisse guider par le pelit homme à l'air important qui me précède, sa large culotte ballottant sur ses petites jambes, et les grandes manches de sa veste rose retombant sur ses bras qui soutiennent la corbeille sur son crâne rasé. »

Le commerce du Tong-Rin commence à prendre un certain

essor, comme l'industrie. L'exportation consiste en riz, soie grège et tissée, thé, étain, toiles laquées, meubles incrustés, plumes d'oiseaux, gomme-laque. Le satin broché de France, la grenadine, le velours gaufré se vendent aux lettrés. Les pauvres achètent des cotonnades légères blanchies et écrues. Les indigènes se procurent volontiers des couvertures en cotonnage et mi-laine, des meubles européens, des tissus d'indienne pour femmes et enfants, de la quincaillerie, des fers travaillés. Du reste, le 1er janvier 1887, M. PaulBerta décidé d'ouvrir à Hanoï une sorte de musée commercial où l'on exposera tous les objets que les marchands européens peuvent vendre aux indigènes; les articles seront tous de provenance française.

11 y aévidemment beaucoup à faire au Tong-Kin, mais déjà le commerce de la colonie est en progrès. Des renseignements sont fournis parles journaux du Tong-Kin concernant le mouvement commercial du pays pendant le 2e semestre 1885.

Il résulte de ces renseignements que la valeur totale des importations pendant cette période a dépassé 13 millions ; pendant la période correspondante de l'année 1884, elle n'avait pas atteint 5 millions, soit une différence de plus 8 millions d'une année à l'autre.

Ces chiffres indiscutables sont significatifs. Les transactions ont plus que doublé en 1885.

Aussi bien, M. Dutreuil de Rhins, qui a longtemps séjourné danslTndo-Chine orientale, ne craint pas d'estimer à plus de 600 millions le mouvement commercial auquel le Tong-KiD peut prétendre.

Page 1