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CHAPITRE XIX

Description des grandes villes. — Villages.

Le Tong-Kin possède un certain nombre de villesdontl'aspect est intéressant à observer. Au cours durécit qui a étédéveloppé, on les a souvent nommées ; mais il convient de les connaître mieux, de les parcourir à la suite des voyageurs qui les ont habitées.Chacune d'elles plaira par le caractère spécial de ses rues, de ses pagodes, de ses défenses; car chacune d'elles a fourni àde brillants écrivains une jolie description (1).

Hanoï est présenté à nous par M. Paul Bourde et par M. Paul Bonnetain:

« La ville, serrée entre le fleuve Rouge et la citadelle, affecte la formé d'un triangle dont le grand côté, tourné vers la rivière, a 3 kilomètres, tandis que les deux autres en ont 2 et demi. Elle a donc environ 8 kilomètres de tour, ce qui est une dimension déjà peu ordinaire pour une enceinte ; il est probable que le chiffre de 100,000 âmes qu'on lui assignait avant que la peur en chassât la population, était fort au-dessous de la vérité. Aujourd'hui que les ravages de la guerre ont livré aux herbes sauvagesdes rues entières, et queleshabitants commencent à peine à rentrer, peut-être est-il encore atteint, tant les maisons sont serrées en quelques quartiers ei les rues grouillantes à certaines heures du jour. Quand on arrive par le fleuve, on descend sur la berge en face de la concession que nous accordale traité de 1874. On peut commencer par là la visite de la ville... De la concession part, dans la direction de la citadelle, la rue des Incrusteurs, aujourd'hui large comme un boulevard. Si on la suit, on rencontre successivement sur la gauche la Sapéquerie et le Camp des Lettrés... Près du Camp des Lettrés s'embranche sur

(1) Pour des détails, inutiles dans un livre de vulgarisation, voir les Richesse du Tong-Kin, par Savigny et Bisclioff.(ChezLecèneet Oudin, éditeurs, 1885.

la rue des Incrusteurs, lame de la Mission, au bord de laquelle une petite église dressait encore, l'année dernière (1882), son clocher gothique ; les Pavillons-Noirs l'ont incendiée après la mort du commandant Rivière. Les Pères des Missions étrangères ont là une résidence... En suivant toujours la rue de la

Habitation à Hanoï.

Mission, on laisse sur la droite le joli lac au bord duquel est assise notre pagode, et l'on pénètre dans le grand angle de la ville, qui entre comme un coin entre la citadelle et le fleuve. C'en est la partie la plus peuplée. Les étroites façades se présentent les unes contre les autres, débordées par les murs qui dressent au-dessus des toits leurs crêtes blanches taillées en escalier et armées de rinceaux. Des portes monumentales, à double et triple toit gondolé, ferment l'entrée et la sortie des principales rues dont elles portent le nom inscrit en caractères chinois sur leur fronton. . Plusieurs rues sont occupées près-

que exclusivement par des Chinois ; elles forment un quartier particulier (1). »

«Hanoï est vite vu, sinon vite décrit. Désillusionnant avec cela, comme le reste. On viendra chercher la fortune en ce pays, et, par l'intelligence et le travail, beaucoup l'y trouveront ; mais je doute fort qu'il prenne jamais fantaisie aux artistes d'y poursuivre, soit dans l'œuvre des indigènes, soit dans les choses de nature, le beau qui console et le pittoresque qui distrait. Tout se noie ici dans cette bâtardise dont le poids écrase l'Annam. C'est le triomphe de la grisaille et d'un art incolore à force d'être transitoire. Ce n'est plus l'Inde, et ce n'est point la Chine encore. L'inoriginalité du ciel déteint sur les choses et sur les gens dans une uniforme coulée de banalités monotones... A. défaut de l'artiste, l'historien se récréeraitil à Hanoï ! Peut-être encore lui faudrait-il le génie synthétique d'un Cuvier archéologue, car les souvenirs des temps morts sont rares, rares les monuments, rares surtout les documents écrits... Les pagodes sont des rez-de-chaussée sans style, des kiosques vagues, tous copiés sur un patron unique. Le bois dont elles sont bâties a la vétusté silencieuse. L a pierre , qui parle si éloquemment sur l'emplacement d'Ang-Kor, est inconnue dans ces plaines noyées, et c'est avec surprise qu'on a découvert en pleine rivière, sur de minuscules arroyos, quelques ponts de marbre, formés de larges dalles noires, qui, sans gardefous, branlaient sur des fûts grossiers, taillés en ce même marbre indestructible. Avec quelques statues d'éléphants ou d'animaux chimériques, ils forment le bilan de ce qu'ont laissé dans le delta les siècles défunts (2). »

Hanoï a 70,000 habitants. C'est la capitale du Tong-Kin. Après Hanoï, citons Bac-Ninh.Elle esta 35 kilomètres de Hanoï, près du Song-Can et du canal desRapides. C'est un point stratégique important sur les routes de Lang-Son, Thaï-Nguyen et Haï- Duong. Elle compte 2,500 âmes.

« La ville deBac-Ninh, centre de la grande etmagnifique provincedemême nom, n'est pas très importante par elle-même, au point de vue du commerce local, mais c'est un point militaire bien choisi, commandant les routes de Thaï-Nguyen, Lang- Son etHaï-Dzuong.

« La citadelle forme un hexagone régulier. Elle est construite en briques, avec bastions, mais sans demi-lunes, comme celle

(1) Paul Bourde, De Paris an Tong-Kin.

(2) Paul Boauetaia, Ait Tong-Kin.

de Hanoï. Les crêtes des murailles sont revêtues de chevaux de frise en bambous; elle possède environ une quarantaine de

Citadelle d'Hanoï.

canons, tous à âme lisse. Les habitations des soldats sont à l'extérieur ; il n'y a que la garde dans les cases intérieures qui entourent les demeures du tong-doc (gouverneur général de Bac-Ninh, Lang-Son et Cao-Bang), du quan-an (justice) et du quan-bô (administrateur). En outre de l'administration

civile, il y a encore àBac-Ninh un dé-doc ( général commandant en chef les troupes de la province) et un lan-binh (commandant des troupes).

« La citadelle est entourée d'une route circulaire comprenant une grande quantité de maisons servant exclusivement de demeures aux soldats et à leurs familles. Tous ces soldats sont indigènes. Il n'y a pas un seul Chinois.

« En face de la porte Est se trouve une construction en briques, couverte en tuiles, et qui sert de demeure aux mandarins de passage. C'est là que résident les étrangers et que sont reçus les mandarins de Hué , quand ils vont en Chine porter le tribut triennal que l'Annam continue à payer à son suzerain du Céleste-Empire.

«La principale rue de Bac-Ninh, qui est, comme àPhu-Tu- Son, la grande route, est occupée par des négociants, en grande partie chinois. Ce sont surtout des marchands de médecines, de cotonnades, résine et menus objets. Une branche importante du commerce local est la fabrication des grandes jarres pour l'eau et les huiles, et les petits cercueils en terre destinés à renfermer les ossements après exhumation. Dans un des coins de la ville, presque toutes les maisons sont construites avec le rebut des poteries. Le soubassement est formé de jarres rondes déformées à la cuisson. Ces jarres sont juxtaposées et remplies de terre ; au-dessus sont superposées de petits cercueds jusqu'à une hauteur de deux mètres. Le tout est recouvert d'une toiture en feuilles de latanie (paillottes) superposées par des pieux en bambous. Ce faubourg ainsi construit présente uu aspect absolument bizarre, d'autant plus que ces cercueils sont percés sur chaque paroi de deux trous correspondants qui permettent à l'œil indiscret d'examiner l'intérieur des habitations (1). »

Nam-Dinh, sur un arroyo qui unit le Day au Song-Koï, est la seconde ville du Tong-Kin pour le commerce. Elle a30,000habitants. — Ninh-Dinh, située à la bifurcation du Day et de la rivière de Van-Sang, compte de 4 à 5,000 habitants ; Thaï- Nguyen, sur le Song-Cau, s abrite dans une vallée pittoresque- — Son-Tay est au sommet du triangle formé par le delta, et n'a que 4,000 âmes. — Tuyen-Quan, aujourd'hui ruinée, domine la Rivière-Claire.

Une ville maritime, située en plein delta, près de la côte,

(1) Aumoitte, p. 2-4. C'est le premier voyageur qui soit allé de Hanoï à la Porte de (Jhine.

a attiré l'attention des marins et des voyageurs : c'est Haï- Phong.

Haï-Phong a une grande importance. C'est un port placé entre le Cua-Cam et le Song-Tam-Bac. Sa population s'élève à 10,000 âmes.

M. Rollet de lTsle (1) décrit la ville en détail : « Nous profitons du reste de la journée pour visiter un peu Haï-Phong. Sur les rives de Song-Tam-Bac, qui, comme je l'ai dit, forme à peu près la limite nord de la ville, sont bâtis : la maison du représentant de la Compagnie des Messageries maritimes, grande bâtisse blanche à véranda et à deux étages, qui a, jusqu'à présent, résisté aux typhons les plus violents ; l'arsenal ou plutôt l'assemblage de cases et de madriers qui en porte le nom. Les ateliers ont été tant bien que mal installés dans une ancienne pagode ; l'ingénieur s'est construit une petite case, et, grâce à deux grosses bigues qui se dressent sur la berge et aux ancres qui garnissent le terrain, l'établissement a fini par prendre une certaine tournure ; c'est dans ces conditions déplorables d'installation que l'on doit prochainement envoyer de France en tranches qu'il faudra assembler et boulonner. L'arsenal et la maison des Messageries sont sur la rive gauche ; sur la rive droite, on trouve le sémaphore, la maison des douanes françaises, simple bicoque en ruine ; le fort, annamite autrefois, devenu caserne de l'infanterie de marine, grand carré entouré d'un fossé, d'un mur en terre et d'une palissade, à l'intérieur duquel s'élèvent quelques cases en bambous et en torchis ; plus loin, sur cette même rive, s'élèvent plusieurs maisons de commerçants chinois, bâties en briques, couvertes en tuiles vernissées, présentant enfin un certain aspect de confortable au milieu des déplorables « canias » qui les entourent.

« Si, après avoir dépassé l'entrée du Song-Tam-Bac, on continue à suivre le Cua-Cam, on rencontre sur la rive droite les « magasins chinois » : c'est le dépôt des approvisionnements du corps expéditionnaire que l'on a installé dans d'anciennes maisons chinoises. Il y a quelques mois, elles sont devenues trop petites, les marchandises sont dehors, recevant la pluie et le soleil, et les pertes énormes. Placé en dehors de la ville et en communication difficile avec elle, ce dépôt est l'objet d'une surveillance toute spéciale. Quel désastre ce serait que la perte de toutes ces provisions si précieuses pour nos hommes, auxquels le pays ne fournit que peu de chose en fait de nécessaire 1

(1) Au Tong-Kin et dans les mers de Chine, p. 15, 16, 17.

f L'intérieur d'Haï-Phong est peu intéressant. Quelques maisons européennes, construites par des Annamites, abritent les principaux services, les fonctionnaires et leurs familles. Quelques hôtels et beaucoup de marchands de vermouth. A part un ou deux grands bazars où l'on trouve les choses les plus variées et qui, par cela même, rendent ici d'énormes services, tous les établissement commerciaux français sont des débits de liqueurs. C'est un commerce sûr, en effet, mais, au point de vue colonisateur, c'est médiocre. Inutile de dire que la vicinalité n'existe pas à Haï-Phong, et qu'il faut des bottes d'égoutier pour marcher dans les rues, si l'on peut donner ce nom aux chemins vaseux qui circulent entre les maisons. En fait de monuments publics, il n'y a guère que la Résidence, que nousavons aperçue en arrivant ; elle date de loin et a été bâtie par le génie. Elle est bien disposée, bien aérée : c'est le type des maisons habitables dans ces climats ; malheureusement, construite sur la berge du fleuve, sur un fond de vase, elle commence à fléchir un peu ; c'est le sort commun à toutes les constructions un peu lourdes et partant solides que l'on essaiera de faire dans ce bourbier d'Haï-Phong.

« La ville est remplie de larges trous où croupit une eau vaseuse ; on y dépose toutes les immondices des voisins; pour construire une maison, il faut toujours surélever un peu le sol, et comme les murs sont généralement faits de vase séchée, on a pris la matière première nécessaire à côté de soi : il en résulte que chaque maison a pour voisin un de ces larges trous pleins d'eau sale. C'est pittoresque, mais dégoûtant, et quand on pense qu'avec cela il n'y a pas de fièvre et à peine d'épidémie à Haï-Phong, on est bien forcé de reconnaître que le climat y est pour beaucoup.

« L'on remarque aussi dans le delta : sur le Thaï-Binh : Haï- Dzuong, ville que la guerre a bien éprouvée , Quang-Yen, bourg bien situé.

Enfin, près des frontières, sur le fleuve Rouge : Laokay, et sur les limites du nord-est : Lang-Son.

Lang-Son vaut la peine d'être décrite à cause de sa citadelle. Car la ville ne se signale à la curiosité des Européens que par ses forts. Le voyageur Aumoitte a tracé des redoutes qui défendent Lang-Son un tableau très fidèle :

« La citadelle de Lang-Son forme un carré d'environ 400 mètres de côté. Il n'y a ni fossés ni bastions. Les murs extérieurs, d'une hauteur de 3 mètres, sont en grosses briques, surmontées d'un parapet percé de meurtrières et couronné

d'une palissade en bambous. Le mur Est borde une rue habitée d'un seul côté par des marchands et des soldats montagnards et annamites. Le? trois autres faces sont cachées par une enceinte en bambous croisés. La face Nord donne sur un marché pubiic. où se trouvent aussi plusieurs habitations ; à l'angle Sud-Ouest s'élève une colline de 40 à 50 mètres de hauteur, flanquée d'une pagode agréablement située et dominant la citadelle. C'est là que se réunissent les mandarins pour les sacrifices publics. La porte Ouest est bouchée avec un amas de cailloux et de terres remplissant toute la voûte... La place est située dans une plaine formant une grande cuvette au milieu des montagnes qui l'entourent, et complètement couverte de ri/ières et de villages semblables à ceux du delta. La face Sud est ».:ï pied des montagnes d'où sort la route de Bae-Ninh. La crête des plateaux est d'un accès assez facile, et de leur sommet on aperçoit très distinctement tous les détails de l'intérieur de la citadelle. En face de la porte Sud se trouvent deux grandes grottes en pierre, dans l'intérieur desquelles sont sculptées, sur les parois, des quantités de statuettes religieuses. L'entrée d'une de ces grottes, qui est adossée à la chaîne des collines, est à -0 mètres au-dessus du sol. On y arrive par un escalier praticable aux chevaux indigènes, qui ne sont pas ferrés. Cette grotte n'a pour habitants qu'un gardien, sorte de bonze, et de nombreuses chauves souris (1). »

Si les villes sont intéressantes pourl'Européen, les villages ne satisfont pas moins la curiosité du voyageur. Le Tong-Kin ressemble à la Belgique par ses agglomérations rurales ; les villages et les bourgs se succèdent sans interruption. Les maisons des villages sont généralement en bois ou bien en torchis entremêlé de bambous : celles des pauvres, couvertes en chaume ; celles des riches, couvertes en tuiles. La population y est concentrée. Aucune maison isolée, point de fermes éparses çà et là dans la campagne. Une épaisse ceinture de bambous dérobe aux regards chaque village et le protège contre les soudaines excursions des rôdeurs et des pillards.

Les cases — les paillottes de nos marins — ont à peu près toutes la même physionomie. Elles sont closes par un treillis en lattes de palétuvier, percé seulement par devant, et par derrière d'une porte à charnières qu'op soulève et qu'on soutient (horizontalement pendant le jour au moyen d'un bâton, et

(1)V. p. 17 et 1C9.

qu'on laisse retomber à la nuit. Les cloisons de l'intérieur, quand il y a plus d'une pièce, sont tout simplement en nattes de paille ; sur le sol nu, battu comme une aire, s'agitent et roulent pêle-mêle les enfants complètement à l'état de nature, des poules, des canards, des chiens, des porcs, dans un abominable mais pittoresque pêle-mêle. Bêtes et gens vivent d'ailleurs en excellente harmonie — en cacophonie, si l'on veut.

Souvent les maisons sont au Tong-Kin construites près de l'eau, sur les bords d'un arroyo. On les bâtit alors sur pilotis. Dans le delta, elles n'ont pas à craindre le caprice du flot s'élevant et s'abaissant librement le long des pieux qui les soutiennent, selon le fond de la marée qui se fait sentir fort avant dans l'intérieur des terres. Elles communiquent entre elles par de longues et étroites poutres, que chaque propriétaire relève avec soin aux approches du crépuscule.

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