CHAPITRE XXI
La famille. — Mariages. — Naissances. — Education des enfants. — Funérailles. — Religion. — Superstitions. — Fêtes. — Musique. — Théâtre. — Jeux. — Ecriture. — Langue. — Instruction. — Monnaies. — .Mesures.
Le père a une grande autorité sur la famille, comme jadis le pater-familias à Rome. Il est le chef politique et religieux de sa femme et de ses enfants. Il avait autrefois droit de vie et de mort sur sa postérité. L'enfant doit se prosterner devant son père, en certaines circonstances ; il doit le nourrir s'il devient infirme, il doit payer ses dettes. L'enfant ne peut se marier sans le consentement du père, car il fait participer par son mariage une étrangère au culte des ancêtres, et ne peut agir de la sorte sans l'autorisation paternelle.
Les Tonkinois se marient en général de bonne heure. Le code franco-annamite fixe 16 ans pour l'homme, 14 ans pour la femme. Quand un jeune homme a choisi son épouse, il fait pressentir la famille de la jeune fille par un intermédiaire ou mai-duiig. C'est le mù-duong qui préside aux quatre cérémonies de fiançailles qui, dans les familles aisées, durent près de six mois.
« La première est naturellement consacrée aux ancêtres. Le mai-duong, les amis et les parents du jeune homme portent du bétel et des bougies de cire que les deux familles placent en se prosternant sur l'autel des ancêtres de la jeune fille. Cette cérémonie se termine, comme toutes les autres, par une collation de gâteaux et de thé. En second lieu, les parents du jeune homme informent solennellement les parents de la jeune fille que le nom et l'âge de leur fils conviennentau nom et à l'âge de la future épouse. Dans la troisième cérémonie, le mai-duong, •les parents et les amis qui seront les témoins du jeune homme viennent faire une visite officielle aux parents de la jeune fille. La quatrième cérémonie est consacrée aux présents que les
parents du jeune homme viennent offrir à la fiancée. Le jour du mariage est fixé solennellement parles familles, et le jeune homme est alors autorisé à offrir à sa fiancée des cadeaux de noces : boucles d'oreilles, colliers, bracelets, accompagnés du porc symbolique dans une cage richement ornée. Dans cette dernière cérémonie, le jeune homme salue quatre fois les ancêtres et trois fois les père et mère de la jeune fille. Les notables du village, les parents et les amis des deux familles sont conviés ensuite à un grand repas, après lequel la fiancée est conduite à la maison de son mari. Les deux époux offrent leurs hommages aux dieux qui président au mariage, puis la femme se prosterne devant son mari, qui répond à son salut par une légère inclination de tête. On leur sert alors un gâteau de riz, qu'ils mangent à la lueur des bougies. A partir du troisième jour commencent les visites que les deux époux font aux membres de leurs familles respectives, qui leur doivent, en échange, des présents (1). »
Le contrat est dressé au domicile du jeune homme et déposé d'abord devant les tablettes des ancêtres; puis, aune date convenue, les parents et les amis du fiancé se rendent chez la jeune fille: le mdï-duong marche le premier, abrité sous un large parasol, et portant le contrat dans un coffret. Des domestiques le suivent avec des corbeilles, des vases, des plateaux chargés de riz, d'arec, de bétel; les invités et les parents ferment le cortège ; l'acte de mariage est lu pendant le repas de noces, qui doit être terminé à six heures du soir. A la fin du repas, un poète improvise des vers pour souhaiter aux mariés l'union, le bonheur et de nombreux enfants. Les parents sortent ensuite. Le mariage ne peut être rompu que parle divorce.
La polygamie est légale au Tong-Kin, mais les riches seuls ont plusieurs femmes. La première femme est la seule légitime. Tous les enfants se partagent également la succession ; mais l'aîné reçoit une part en plus, afin d'entretenir les sépultures des ancêtres. Les unions dites de second ordre contractées après le mariage de premier rang s'expliquent dans un pays où chaque homme craint de ne pas avoir de postérité qui fasse rendre les honneurs funéraires à la lignée familiale. Il arrive parfois que les Tonkinois, comme jadis les Romains, et dans la même pensée, adoptent un cadet d'un autre famille pour se former une descendance légale et religieuse.
(I) A. Bonrchet, Mœurs et Institutions du peuple annamite. (Revue maritime et coloniale, tom. xxvil, 1802.)
Jeune Tonkinoise et son enfant.
« Dès la naissance d'un enfant, dit M. de Bizemont, on place devant la porte de la maison un morceau de charbon de bois; allumé d'un bout et maintenu entre deux morceaux de bois, si l'enfant est un garçon, le bout allumé est tourné vers l'intérieur, et en sens contraire, si c'est une fille.
« Les petits enfants sont généralement très peu vêtus. Les mèresles portent achevai sur leurs hanches et les embrassent avec le nez, comme si elles aspiraient le parfum d'une fleur. Les parents aiment beaucoup leurs enfants ; mais s'ils n'ont pas de quoi les élever, ils n'hésitent pas à les mettre en pension pour douze ou quinze ans dans une famille plus aisée. Parfois on voit des femmes dans la misère vendre leurs enfants de 12 à 30 francs ; mais elles ont toujours soin de stipuler qu'elles pourront les reprendre en remboursant une somme convenue ; l'enfant, d'ailleurs, peut, devenu grand, quitter, s'il le veut, ses parents adoptifs. De telles transactions n'en sont pas moins déplorables,. ..Jet c'est dans ces circonstances que l'institution catholique d$ la Sainte-Enfance rend de grands services.
«Dès que l'enfant entre dans sadeuxième année, on le soumet à l'épreuve du antoï-toï ou des joujoux. On lui présente un plateau chargé de divers objets : livres, bonbons, poupées, etc. ; il choisit celui qui lui plait le plus, et l'on augure de son avenir selon l'objet de sa prédilection : prend-il le livre ? il sera savant; préfère-t-illes bonbons? ce sera un gourmand ; il sera avare s'il a choisi l'argent.
Les funérailles donnent lieu à de curieuses cérémonies. La famille dresse dans sa demeure des tables et des autels où elle fait brûler nuit et jour des bougies et des parfums. Elle nourrit sans interruption, pendant tout un mois, les parents, les amis du défunt, et les notables de la localité. Le mort, vêtu de ses plus beaux habits, est pendant vingt-quatre heures sur un lit de parade, avant d'être placé dans son cercueil massif en bois précieux, qui occupe danslamaison la place d'honneur derrière l'auteldomestique.Les invités déposent dans de larges platsen cuivre des oranges, des bananes, des fruits de toute espèce. On conserve le cadavre soigneusementembaumépendant au moins deux mois. Pendant ce délai, on prépare l'appareil de la cérémonie finale, les bannières, le catafalque, le mausolée. Le jour des funéralles, la bière est posée sur un riche sarcophage, véritable monument soulevé par trente ou quarante porteurs. Le bruit des gongs et des tambours de basque, dit le docteur Bernard, témoin oculaire d'un enterrement, couvre à peine les
hurlements et les cris des pleureuses, habillées de blanc delà tête aux pieds, et suivies d'hommes en deuil qui portaient sur des brancards des planchettes coloriées, des inscriptions rappelant les vertus du défunt, des fruits, de la viande, du pain, des cierges. Viennent ensuite les descendants du mort, en habits de toile grossière, et accompagnés de leurs amis. Ceux-ci agitent des banderoles, tiennent d'immenses parasols, et promènent au bout d'une hampe le tai-ki, sorte de disque en bois qui est l'emblème du grand vide au delà duquel il n'y a rien. Les bonzes chantentdes cantiques, les musiciens les accompagnent. Autour des porteurs vont et viennent des individus chargés de faire partir des pétards pour chasser les mauvais esprits qui rôdent autour de la bière et qui voudraient bien accompagner l'âme jusque dans l'autre monde. Quand l'inhumation est achevée, les parents entourent l'autel des ancêtres et accomplissent une dernière cérémonie pour rattacher à jamais l'âme du mort à l*âme des ascendants. Puis on procède à un sacrifice et l'on fait un grand repas. »
Les anniversaires des morts survenus dans la famille sont célébrés en grande pompe. «S'il s'agit, par exemple, de l'anniversaire de l'aïeul, le chef de la famille invite tous les descendants de cet ancêtre. Un repas est préparé la veille pour les ancêtres; les autels sont parés dans le temple domestique. Le soir, aux approches de la nuit, on allume les cierges sur l'autel de l'ancêtre honoré ce jour-là et sur l'autel des autres ancêtres, dont les tablettes sont exposées dans l'ordre naturel prescritpar les rites. On dispose les mets préparés; cette offrande est marquée par la célébration du rite préliminaire de la réception des ancêtres. Le jour anniversaire arrivé, on offre un repas dont l'importance est proportionnée à la condition de chacun, et c'est principalement sur l'autel de l'ancêtre honoré qu'il est placé; on garnit néanmoins d'offrandes suffisantes l'autel des autres ancêtres. La cérémonie rituelle doit être accomplie de bonne heure, vers sept heures du matin. Le lendemain ou le soir de ce même jour, il faut, pour reconduire les ancêtres, faire une offrande de congé, semblable à l'offrande de réception (1). »
Gomme on le voit, d'après les cérémonies usitées dans les funérailles, les Tonkinois n'ont d'autre religion que le culte des ancêtres , et aussi des génies. Au Tong-Kin , comme dans la Rome antique et dans le Latium, tout viliage a son
(1) Luro, Le pays d'Annam, p. ICC.
esprit protecteur, tout esprit sa pagode, et l'on ne peut parcourir le pays sans rencontrer à chaque pas un monument dédié aux génies, aux esprits, au roi, à un général, à un fameux lettré.
« Généralement les édifices sacrés sont entourés d'un mur percé, en avant, d'une porte principale, et, si le monument a des dimensions suffisantes, de deux ou quatre portes secondaires. Les portes, surmontées d'ornementation, de lanternes bizarres, donnent accès dans une cour spacieuse, au fond de laquelle des hangars précèdent parfois la pagode proprement dite, dont le toit en tuiles rouges est terminé aux angles en forme de sabot et surmonté d'oiseaux et de dragons baroques. L'autel est laqué, sculpté, incrusté. Devant lui est une grande table autour de laquelle les bonzes, entourés de leurs aides, officient les jours de cérémonies, et qui se couvrent, durant l'office, de fleurs, de fruits, de bougies allumées par les fidèles. Pendant que le bonze récite ses prières à haute voix ou que ses aides psalmodient au son de la flûte ou du violon, les fidèles ne se gênent guère pour fumer, chanter, rire, causer, sans respect du lieu où ils se trouvent, et en dépit des images allégoriques qui tapissent les murs. Ces images représentent le plus souvent les atroces supplices, les tortures variées qui attendent le criminel dans l'autre vie.
« Les bonzes mènent une vie heureuse, si, comme le veut Çakyamouni, le souverain bien consiste dans le renoncement à l'extériorité et à soi-même, dans cet anéantissement absolu de la personnalité humaine qui s'appelle le nirvana. Ils ne sortent de leur retraite que pour célébrer des fêtes publiques ou des cérémonies religieuses. Bien vus des mandarins et du peuple, ils ne se mêlent ni à celui-ci ni à ceux-là. Dispensés cl : i service militaire, ils vivent dans une oisiveté perpétuelle, ne s'occupant,en dehors du culte, que de tenir des écoles déjeunes bonzillons, destinés à leur succéder et séduits par la perspective d'une vie de mollesse. Le roi leur donne du riz, les fidèles d'abondantes aumônes. Sous peine d'être incorporés dans un régiment, ils doivent garder leur vœu de chasteté. »
Les Annamites ne sont pas dévots, mais ils sont extrêmement superstitieux. Y a-t-il une épidémie? Vous les voyez immédiatement sacrifier à ce Bouddha, dont ils ne sont pourtant que de tièdes adorateurs, pour obtenir de lui la fin pro chaine du fléau. Veulent-ils se lancer dans quelque entreprise? Nouveau sacrifice pour qu'on puisse prendre les augures. Il est vrai que ces cérémonies ont un côté appréciable ; la victime ,
qui peut être un porc du plus gras modèle, est mangée le lendemain par ceux qui l'ont offerte et par les bonzes; de sorte que le sacrifice est, en fin de compte, une occasion de faire un bon repas.
La véritable religion, nous l'avons dit, c'est le culte des génies et celui des ancêtres, dont les mânes veillent constamment sur la famille et la protègent. Les âmes des aïeux peuplent l'espace à l'état d'esprits ; ils ont pour asiles de prédilection les sites verdoyants et ombragés que leur ménage la piété de leurs descendants. A l'abri des arbres séculaires qui abondent dans les enclos au milieu desquels s'élèvent les pagodes, les riches familles élèvent de petits édicules à la mémoire des chers défunts. « Ce sont généralement des diminutifs de pagodes : sous le toit qui s'avance un peu en avant est disposée une petite table couverte de cierges, de chandelles, de papiers dorés et argentés, et de petits objets en carton peints comme nos jouets d'enfants. On y voit aussi représenté le mandarin lui-même avec son cheval ou son bateau et ses parapluies, dont la vanité de la famille s'est plu à augmenter le nombre. » — Les pauvres placent simplement au pied de ces arbres, auxquels jamais personne ne touche par respect pour la sainteté du lieu, de minuscules autels en bois ou de petites tables, à moins qu'ils ne préfèrent suspendre aux lianes des amulettes de toute sorte, les uns en honneur des aïeux , les autres destinés à préserver les descendants des puissances humaines.
Le culte des ancêtres est très ancien. On le retrouve, aux premiers âges de l'histoire, chez des peuples qui n'ont avec les Annamites ou les Chinois aucun lien de parenté, et il serait curieux de comparer, à ce point de vue, les croyances des peuples jaunes à celles des Hindous , des Romains ou des Grecs.
M. Fustel de Goulanges, dans le chapitre de la Cité antique qu'il a consacré à la religion domestique des Romains et des Grecs, fait une remarque qu'il est à propos de reproduire ici. « Assurément, nous avons beaucoup de peine aujourd'hui à comprendre que l'homme pût adorer son père ou son ancêtre. Faire de l'homme un Dieu nous semble le contre-pied de la religion. Il nous est presque aussi impossible de comprendre les vieilles croyances de ces hommes qu'il l'eût été à eux d'imaginer les nôtres. » Les anciens voyaient dans l'ancêtre le premier homme de la race, l'origine de la famille. Aussi l'adoraient-ils. — « Il faut que ce sentiment ait été bien naturel et
bien puissant, car il apparaît comme principe d'une religion à l'origine de presque toutes les sociétés humaines ; on le trouve chez les Chinois comme chez les anciens Gètes et les Scythes, chez les peuplades de l'Afrique comme chez celles du Nouveau- Monde (1)- » M. Luro voit dans le culte rendu par les Annamites à leurs ancêtres les derniers vestiges d'une religion primitive répandue en Asie, alors que les Hindous et les Chinois ne formaient pas encore un corps de nation.
Les riches consacrent aux ancêtres un édifice spécial; les gens de la classe moyenne, une pièce de leur habitation; les pauvres, la place d'honneur dans leur logement. Même quand un homme meurt sans laisser d'héritiers pour accomplir les rites en son honneur, les personnes charitables viennent faire des offrandes aux âmes abandonnées et errantes sur les autels érigés auprès des chemins.
Dans les « chambres des ancêtres » s'élève un autel en escalier, dont chaque degré est occupé parles planchettes d'une génération. Au-dessus de cet autel est accrochée au mur une image enluminée de Bouddha (Phat, en annamite), autour de laquelle brûlent les veilleuses dans des verres pleins d'huile de coco (2).
Les croyances superstitieuses abondent chez les Tonkinois. Craignent-ils un mauvais génie dont ils ressentent la maligne influence, ils le comblent de respect ; ont-ils foi dans un bon génie, ils le prient, ils l'implorent humblement. Si un animal féroce sème l'épouvante dans un village, les habitants font un portrait du lion, du tigre, le suspendent à la place d'honneur dans leur paillotte et traitent la bête ainsi représentée de « Monseigneur le Tigre » ; ils espèrent ainsi fléchir sa cruauté. M. de Bizemont raconte un fait dont il a été le témoin et qui donne une idée exacte de la superstition indo-chinoise : « Un tigre avait choisi pour théâtre de ses exploits le territoire d'un village où résidait un officier français; il ne se passait pas de jour qu'il n'enlevât quelque vieille femme, quelque enfant ou, tout au moins, quelque animal domestique. Les habitants étaient dans la consternation et ne parvenaient pas, malgré leurs adjurations révérencieuses, à fléchir ce farouche voisin. Dans leur désespoir, ils députèrent auprès de l'officier leur conseil
(1) Fustel de Coulanges, La Cité antique, (Varie, 1885, in-16.)
(2) Extrait dos Français au Tong-Kin, par Maxime Petit, in-8°, 188<5, p. 35-37. L'auteur a réuni les travaux de Dutreuil de Khins (Le royaume d'Annam et les Annamites') et d'Elisée Keclus ( Oéogr. un iverselle, tome vin.)
municipal, maire en tête, pour le supplier d'envoyer des soldats combattre Tennemi commun. Quelque alléchante que fût la perspective d'une chasse aussi émouvante, notre compatriote dut s'y refuser, car le gouverneur, dans le louable but de
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Suprestition du coq blanc.
ménager la vie des soldats, venait précisément d'interdire ces petites parties où il y avait toujours mort d'homme. « Mais, ajouta l'officier, rien ne vous empêche de construire un piège; vous n'avez qu'à creuser un trou au fond duquel vous plantez un bambou pointu ; vous le recouvrirez d'un léger clayonnaga et d'une couche d'herbe, puis vous attacherez sur cette trappe un animal, chien ou porc, sur lequel le tigre ne manquera pas du sauter gloutonnement; le clayonnage cédant sous son
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poids, il tombera dans letrouets'empalera lui-même. — Nous ne jouerons jamais un si mauvais tour à monseigneur le tigre ! s'écrièrent d'une seule voix les prudents notables. — A votre aise ! » répliqua l'officier. Quelques instants après, le conseil municipal revint à la charge. « Si monsieur le mandarin voulait bien nous donner l'ordre écrit et revêtu de son propre cachet de construire le piège, nous n'hésiterions plusàle faire. — Volontiers, mes amis. » Aussitôt un lettré traça en gros caractères la pièce officielle demandée, le cachet fut apposé, et le corps municipal se retira fort satisfait. Le soir même, notre compatriote visitait le piège dressé suivant ses indications, et voyait tout à côté sa pancarte affichée sur un poteau ; monseigneur le tigre verrait ainsi que les honnêtes habitants du village n'étaient pour rien dans cet abominable guet-apens, et l'on pouvait espérer quesa vengeance ne s'égarerait pas sur des innocents forcés, bien malgré eux, d'exécuter un ordre formel. An milieu de la nuit, un grand vacarme annonça que le tigre venait de se prendre au piège ; tous les indigènes armés de lances l'entouraient etle criblaientde coups avec force vociférations ; n'ayant plus rien à redouter de la pauvre bête, ils lui faisaient payer en une heure les longues nuits d'angoisses et les pertes cruelles dont ils lui étaient redevables. Il était trop tard pour préserver la précieuse peau toute déchiquetée par ces forcenés.
« Les sorciers et les devins jouissent d'une grande influence et sont consultés dans maintes circonstances. Les pratiques les plus communes sont d'observer les deux pattes coupées et écorchées d'une poule pour lire l'avenir, de consulter dans le même but la disposition des phalanges des doigts, de jeter des sorts en laissant tomber quelques pièces de monnaie dans une carapace de tortue, etc.
o On ensorcelé aussi un ennemi en plantant, dans une pagode ou un carrefour, un bananier la tête en bas ; puis on immole à côté une poule coupée en morceaux, en prononçant à haute voix les nom et prénoms de la personne maudite, afin d'attirer sur sa tête quelque malheur ou quelque maladie.
« Les Annamites ont des jours fastes et néfastes. Ils coucheront huit jours devant la porte d'une maison qu'ils viennent de bâtir, attendant le moment propice pour y entrer. Une maison où personne n'a jamais été malade acquiert un prix considérable aux yeux des habitants (1).
(1) Vte deBizemont, V Inâo- Chine française, p. 209.
Au Tong-Kin, aux jours prescrits par la religion, comme dans les jours ordinaires, tout est prétexte à des fêtes et à des réjouissances. Quand un riche personnage veut donner un festin, il envoie à chacun de ses amis, en signe d'invitation, une portion de porc. L'envoi est accompagné d'un mot qui fixe la date de la réunion. Chaque convive est tenu de se rendre à l'invitation, avec une somme d'argent destinée à couvrir une
Le repris des nnrêtres.
partie des frais. Si l'un des invités veut rendre l'honneur qu'on lui a fait, son hôte doit apporter un franc de plus qu'il n'a reçu auparavant. Parfois la dépense monte pour un invité jusqu'à cent francs.
La principale fête de l'année est religieuse. C'est le Tét ou premier jour de Tan. Quinze sorciers parcourent les rues avec des instruments de musique et collent sur les portes des mai sons riches des pancartes conjurant les mauvais sorts. Ils reçoivent un repas et quelque argent. L'infernale promenade précède le Tét de quelques jours. « Pendant la dernière nuit « de l'année, on plante devant les portes un grand bambou,
<( surmonté d'une sorte de toile contenant du bétel, de l'arec, « de la chaux, et enveloppée de papier d'or et d'argent. Ce
< bambou doit rester sept jours, durant lesquels les créanciers « ne peuvent réclamer les sommes qui leur sont dues. Avant
< la fêle, on se munit de vêtements neufs, on nettoie et on
< orne les maisons, on prépare le repas des ancêtres. Le pre- ( mier jour de l'an, dès le matin, après avoir allumé des lanter- « nés et des baguettes odoriférantes, on commence les saluta- « tions aux ancêtres en leur offrantdu thé ; puis on va souhaiter « la bonne annéeaux parents âgés. Dans la journée, onprésente « encore deux repas aux ancêtres avec fruits et sucreries, ainsi « qu'on le ferait à des personnes vivantes, et cela jusqu'au troi- « sièmejour qui est celui du repas d'adieu. Pendant trois jours « on se divertit en tirant force pétards, en buvant de l'eau-de- « vie et en mangeant des pâtisseries de toutes sortes. »
La musique fait fureur dans tout le Tong-Kin. Mais la musique que l'on entend sur les bords du Sang-Koïne ressemble en rien aux mélodieux accords dont raffolent les Européens. C'est le triomphe de la cacophonie. Un orchestre tonkinois comprend, s'il se respecte, un violon à trois cordes, une sorte de harpe éolienne, une flûte rustique, des baguettes que l'on frappe l'une contre l'autre, des cymbales, des tambourins, le sempiternel tam-tam : tous instruments qui luttent de fausseté et de tapage.
Le théâtre est aussi goûté à Hanoï et dans les grandes villes du Tong-Kin que sur les boulevards de Paris. Les pièces rappellent, comme chez les Grecs, les exploits des anciens héros. Comme en Grèce aussi, les rôles de femmes sont tous tenus par des acteurs. M. de Grammont donne l'analyse d'une pièce fort appréciée. Une jeune princesse chinoise reste maîtresse du trône à la mort de son père et défend ses droits contre ses oncles qui guerroient pour les lui ravir. Elle invoque l'esprit du tigre, afin qu'il daigne la secourir. Le génie apparaît, disperse ses ennemis, sauve la reine, mais demande à devenir le vrai maître du royaume, sans que nul ne s'en doute. Tout à coup un jeune prince se montre qui chasse les rivaux, qui dompte l'esprit du tigre et qui épouse la princesse, sa cousine. Comme la pièce serait trop sérieuse, elle est égayée par une sorte de bouffon qui parle franc aux courtisans, se montre galant envers la reine, et discute avec le tigre. Par intervalles, la scène est occupée par un vieillard gravement burlesque, qui saute, crie et réclame l'attention des spectateurs qui se perd dans la complication du drame déroulé sous les regards.
Si le théâtre amuse le public, il fait aussi les délices des soldats. Devant leurs cantonnements, ils construisent eux-mêmes les hangars bordés d'étoffes où chaque soir ils donnent des représentations. L'intérieur en est d'ordinaire divisé en trois compartiments par des cloisons qui ne s'élèvent qu'à deux ou trois pieds du sol : « Les musiciens, dit Dutreuil de Rhins, se tiennent accroupis sur les côtés de la scène qui occupe le fond du hangar ; à l'entrée est le compartiment du public qui reste debout, et par côté s'élève une sorte d'estrade avec des bancs pour les mandarins et les gens comme il faut. L'entrée est gratuite, mais les acteurs reçoivent toujours avec plaisir les sapèques que leur jettent les spectateurs satisfaits. Les voyageurs qui vont y passer un moment n'ont d'autre désagrément que celui d'entendre l'affreux concert des grosses caisses, des gongs, des flûtes et des instruments à cordes. Les acteurs, barbouillés de couleur et revêtus de costumes semblables à ceux des acteurs chinois, font chacun de longs discours, avec accompagnement de contorsions et de cabrioles. Leur débit est aussi vif, aussi emporté que leurs mouvements, et, non contents d'exagérer les intonations musicales particulières à la langue annamite, ils poussent parfois des cris épouvantables. Hommes et femmes sont là, pêle-mêle, s'agaçant, se pressant et formant un tableau plus piquant encore à observer que la scène. »
Au théâtre et dans la vie courante, entre gens des classes moyennes et inférieures, l'on parle la langue annamite, langue monosyllabique, dont les mots sont séparés, inflexibles et invariables. La racine constitue le mot, et chaque racine a le caractère du substantif et du verbe. Le genre et le nombre dans les noms se marquent par l'adjonction à la racine principale de racinesquiindiquentle masculin ou bien le féminin, le singulier oubienle pluriel. Le substantif est toujours placé avant l'adjectif qui le qualifie ; dans les verbes, la notion du temps est obtenue par une racine qui forme le pivot de la proposition et par d'autres racines employées simultanément et dont le sens correspond au passé, au futur, au présent. Comme le vocabulaire est restreint, la langue annamite, qui est chantante, a recours à des intonations musicales qui multiplient le sens des termes. Le patois est inconnu au Tong-Kin et l'on accentue, les syllabes de la même façon dans toute l'étendue du territoire. L'influence de la langue chinoise se fait sentir vers la frontière du N. et de l'E. Les lettrés, les mandarins se servent du chinois, surtout pour exprimer les idées abstraites et élevées.
Quant à récriture, elle est idéographique et dérive des caractères employés dans le Céleste-Empire, mais avec des modifications et des additions nombreuses qui empêchent de confondre les signes annamites et chinois, malgré leur commune origine. h Lorsque les missionnaires portugais, disent MM. Paulus et. « Bouinais, parurent dans la Cochinchine, ils appliquèrent, à « l'imitation du P. Alexandre de Rhodes, les caractères latins à « l'écriture de la langue annamite. L'écriture nouvelle s'ap- « pelle le Quoc-ngu ; ellea été généralisée depuis notre conquête, « etl'introduction de cet alphabet phonétique sera peut-être le « plusgranddes bienfaits apportés dansl'Indo-Chine par notre « domination, comme dans l'antiquité l'introduction des ca- « ractères phéniciens chez les peuples du bassin méditerra- « néen fut l'instrument le plus rapide de la civilisation de a l'Europe occidentale. »
L'instruction n'est guerre développée au ToRg-Kin. Certes il y a dans presque tous les villages une école primaire ; mais comme on y emploie le système chinois d'écriture idéographique, les élèves ne fontaucunprogrès. Les lettrés eux-mêmes pourraient-ils se flatter, en effet, de posséder les cent mille caractères différents imaginés pour représenter, pour peindre les idées exprimables ? Comment donc des enfants, après un court travail d'un ou deux ans, seraient-ils initié? à une écriture qui est un mystère pour les plus vieux savants ! Il n'est pas douteux que maintenant l'emploi du quoc-ngu du système graphique ne devienne le- véhicule de la civilisation. Du reste ; des écoles françaises s'ouvrent ou bien sont à la veille de s'ouvrir dans les localités les plus reculées. Les Tonkinois ne cherchent qu'à connaître notre langue ; dans les rues d'Hanoï et des grandes villes, ils questionnent soldats et officiers, ils apprennent des mots, ils poussent leur progéniture aux yeux bridés à apprendre l'idiome des conquérants, des libérateurs. Le gouvernement français et l'Alliance française (1) sauront mettre à profit les facultés d'assimilation que chacun se plait à constater chez les Tonkinois.
Il conviendra aussi, pour la rapidité des calculs et pour la facilité des transactions commerciales, d'amener peu à peu les indigènes à employer, pour les monnaies, pour les poids et
(1) L'Alliance française est une association nationale qui poursuit la propagation de la langue française dans les colonies et à l'étranger. Elle compte déjà 12, 000 adhérents; ellea fondé depuis trois aas nombre d'écoles, surtout en Afrique. L'Extrême-Orient fournira un magnifique champ à son .'activité.
mesures, pour l'estimation des longueurs, le système décimal.
D'ordinaire les Tonkinois se servent, en fait de monnaie, de la piastre américaine (5 fr. 55) et de la ligature, qui vaut un franc, et qui se compose de 600 rondelles de zinc percées d'un trou par le milieu et enfilées par un lien en rotin. 60 rondelles (shien) valent 10 centimes ; 10 paquets de ligatures portent le nom de thuc. Les Tonkinois se servent encore de lingots d'or ou d'argent, de clous et de demi-clous.
On emploie aussi d'anciens poids et d'anciennes mesures, depuis le dong qui pèse 3 grammes, jusqu'au quart qui pèse 312 kilog. S'il est difficile de s'en servir, il est impossible pour un Européen de se reconnaître dans les mesures de longueur qui sont au nombre de 6, de surface (6), de capacité (4).