‹ Le Tong-kinChapitre 25 sur 30 · CHAPITRE XXII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXII

L'administration. — Autrefois. — Aujourd'hui.

Avant que la France eût conquis le Tong-Kin, il était administré par les Annamites, dont le joug pesait lourdement sur ce pays. A ne regarder que la surface des choses, on aurait pu croire qu'on se trouvait en présence d'une administration régulière bien ordonnée, équitable. Pourtant, son « apparente « civilisation, dit Dutreuil de Rhins, est la négation la plus « absolue de la civilisation, car elle se résume uniquementdans « l'exploitation féroce de la grande majorité du pays par une « minorité corrompue et dépourvue de la moindre qualité qui « puisse la rendre intéressante. »

Le pays était dévoré en entier par la lèpre du mandarinat, institution d'origine chinoise, dont le caractère démocratique' s'est profondément altéré. Le mandarinat est en effet presque héréditaire dans l'Annam, par la façon dont les candidats subissent les examens. On ne naît pas fils de mandarin (kouari) sans profit. Aussi, dans le concours, l'influence, les recommandations, l'intrigue pèsent plus sur l'esprit des examinateurs que le travail et le mérite. Et pourtant, quand les candidats ont essayé d'apprendre jusqu'à 20 ans et plus à lire et à écrire les caractères chinois, quand on les a affublés au hasard du titre pompeux de bachelier (chin-hoc), de licencié (ken-gueunj ou bien de docteur (tan-chil), ils ont des brevets revêtus de l'estampille officielle, et on les déclare propres à tous les emplois publics indistinctement. Ne sont-ils pas tous également aptes à tout, puisqu'ils sont tous égaux en ignorance ? Aussi les services du gouvernement sont-ils menés à la diable et les contribuables taillés à merci ! La loi, escamotée par les fonctionnaires, n'est que le régime du bon plaisir. La propriété est mal divisée ; une grande partie de la population n'a ni feu ni lieu ; les taxes personnelles, les corvées, l'impôt foncier, en un mot toutes les charges, toutes les contributions, dont la répartition semble parfaitement réglée sur le papier, sont la cause d'effroyables exactions et de concussions sans limite.

Les fonctionnaires sont classés d'après les lois d'une inflexible hiérarchie. Dans chaque province, tous les services sont

230 LE TONGKIN.

centralisés par un gouverneur (tong-doc) assisté de grands mandarins. Le gouverneur est inspecteur de l'université, chef de lajusticeet de l'administration civile (kouan-an), percepteur général (kouan-bô), commandant en chef des troupes.

Les prélectures (phu) et sous-préfectures (huyen) ont la même organisation que la province ; elles se subdivisent en cantons (tong), en villes (tangh), en villages (xa), en hameaux (tliûu) : les divers services ont à leur tête des personnages d'un grade inférieur qui doivent en référer, pour toutes les affaires importantes, à leurs supérieurs qui font partie de l'administration centrale. Ainsi les kouan-phu reçoivent les ordres du tong-doc, les kouan-huyen dépendent des kouan-phu, etc. ; de même le tribunal du huyen relève du tribunal du phu, et celui-ci des premiers tribunaux de la province, dont les jugements peuvent être renvoyés devantla cour supérieure de Hué.

Au-dessus des magistrats provinciaux planent les ministres (thuong), autre sorte de peste; ils mettent la dernière main, savamment, à ce pillage universel. Il y en a sept : celui des travaux publics, chargé aussi de la marine ; celui des finances, celui des affaires étrangères, ceux de la guerre, des rites, de l'intérieur, de la justice.

Au-dessus d'eux est établi le conseil privé, avec lequel ils partagent, de gré ou de force, leurs innombrables pourboires. Toute une pléiade de fripons affamés, recrutés dans les neuf classes (à deux degrés par classe) du mandarinat, flanqués d'une autre pléiade de sous-ordres : inspecteurs (tham-bien), secrétaires (bien-ly), interprètes (thom-ngon), encore plus empressés à se gorger, entoure le conseil et. le ministère.

Ministres et conseillers reçoivent des traitements dérisoires : 1,800 fr. par an, plus divers costumes de soie et plusieurs mesures de riz par jour pour eux et leur maison ; ce qui constitue une somme d'environ 6,000 fr. par an. Mais leurs bénéfices illégaux décuplent et au delà les émoluments. « Tous les fonctionnaires, dit Dutreuil de Rhins, se rattrapent « sur la poche du contribuable, chacun en proportion du « rang qu'il occupe. Du petit au grand, du ministre à l'officier « subalterne, il existe une hiérarchie parfaite jusque dans les « limites assignées aux exactions de chacun. La seule faute « condamnable, aux yeux d'un supérieur, est celle dont ilres- « sent personnellement les effets. Le châtiment alors ne se fait « pas attendre : châtiment toujours corporel, quel que soit le « cas. C'est ainsi que des interprètes du ministère des affaires <t étrangères, convaincus d'avoir mal traduit une note envoyée

« par notre agent à propos du Tong-Kin, furent condamnés à « recevoir trente coups de rotin. Le médecin du roi a eu à subir « une fois la même punition pour avoir donné à Sa Majesté « un médicament qui n'avait pas produit l'effet attendu. »

Le voleur en chef de ses Etats était, avant l'occupation française, le voua (le roi). A vrai dire, c'était la seule compensation réelle qu'il pouvait retirer de sa haute mais incommode position. Le souverain, vivant au milieu de son harem, des princes du sang (kieua) et de quelques grands dignitaires, qui ne sont que pour chasser, faire des sacrifices, accomplir des pèlerinages aux sépultures sacrées, ce souverain dont la vue fait disparaître les petits et agenouiller les grands, qui ne voit, n'entend jamais rien que par son conseil privé et que par ses ministres, ne gouverne réellement pas. Tout maître absolu qu'il était de la vie de ses sujets, privilège sanglant dont il n'a que trop abusé et qui le rendait un objet de terreur, il demeurait l'esclave de l'étiquette, l'homme le moins bien renseigné de son royaume, l'instrument inconscient dont se servait l'astucieuse politique des mandarins, le fétiche qu'ils montraient aux sujets pour cacher leur influence, leurs vols et leurs crimes.

Ce que peuvent être les finances, la justice, l'armée, dans un pays qui tombe pour ainsi dire en décomposition, on le comprend sans peine. Tout est réglé par le caprice des fonctionnaires ; et pourtant, si l'on ne considère que l'extériorité des manifestations sociales, tout semble obéir à une méthode inflexible et rigoureuse.

Les attributions sont surtout directes : elles sont ou personnelles ou foncières.

Sous le titre : impôt personnel, il faut comprendre :

1° La capitation.

2° Le service militaire.

3° Les corvées.

4° L'impôt sur les corporations ouvrières.

Dans chaque commune, les inscrits sont répartis en trois classes : les gens exempts de l'impôt, les gens qui le paient en totalité, les gens qui le paient en partie.

Naturellement, les grands dignitaires, les employés du gouvernement ne sont pas des contribuables. Il est vrai que des vieillards au-dessus de soixante ans, et les infirmes, les soldats restés vingt ans sou s les drapeaux, sont exempts de toute taxe.

Les Chinois établis au Tong-Kin paient une taxe spéciale.

Chaque village est tenu de fournir au gouvernement un certain nombre de soldats réguliers {linh-vé) et de miliciens (linh-

cô), à moins qu'ils ne fournissent déjà les courriers de la poste et la garde des préfets et des sous-préfets. Au bout de dix ans, les soldats peuvent soit continuer leurs services, soit revenir dans leurs foyers.

Les inscrits doivent 48 jours de corvée à l'Etat, pour construiredes routes royales, creuser des canaux, éleverdes digues.

Enfin les ouvriers de même profession, groupés avec autorisation du gouvernement en corporation ou cuôc, paient un impôt particulier.

L'impôt foncier est inscrit, dans chaque village, sur le livre des terres (bô-diéri).

Les terrains des pagodes, des édifices religieux et publics, les terres vierges, les terrains de sépulture sont exempts d'impôt.

Laterre cultivée en riz paiel'impôt foncier selon qu'elle est terre d'herbes (thaô-dién) de lre qualité, ou bien terre élevée (son-dién).

Tous les cinq ans, le livre des terres est corrigé : les propriétaires peuvent alors présenter des demandes en réduction ou en dégrèvement de l'impôt foncier. La loi prescrit une diminution proportionnelle aux pertes subies par le propriétaire dans l'intervalle de deux revisions cadastrales.

Les impôts indirects sont peu nombreux au Tong-Kin : on n'y connaît guère que l'impôt sur la pêche et l'impôt sur la navigation.

Les juges ne sont pas des magistrats spéciaux : ce sont les mandarins qui administrent le village, la ville, le canton, la commune, le débartement, la province. Les juges du canton, par exemple, sont les chefs de canton. Ils ne reçoivent aucun traitement de l'Etat pour exercer les charges de judicature ■ mais lorsqu'ils rendent un jugement, le condamné doit leur abandonner trois ligatures (une ligature équivaut à un franc).

Les peines infligées aux coupables sont fort sévères : « Le « code annamite, calqué sur le code chinois, dit M. de Bize- « mont, ne reconnaît pas l'égalité devant la loi ; les pénalités « varient selon le rang du coupable et celui de la personne « lésée. Le châtiment le plus rigoureux est la mort lente • « viennent ensuite, par ordre de gravité, la capitation, là « strangulation, l'exil, la prison avec la cangue au cou et la « bastonnade. Parfois les juges ont recours à des supplices « exceptionnels : sous le règne de Minh-Mang, les coupables m d'adultères étaient foulés aux pieds des éléphants. Pour le « crime de lèse-majesté, la mort lente est appliquée sous des .< formes variées : le condamné peut avoir la bastonnade à «v raison de cent coups par jour, jusqu'à ce que mort s'en-

« suive, ce qui dure de huit jours à un mois, suivant la vigueur « de l'individu ; ou bien la victime est coupée en morceaux « qui sont exposés dans une grande jarre à la porte de sa « maison ; parfois on le jette dans un trou garni de bambous « pointus, où son corps est lacéré de mille blessures ; on em- « ploie aussi, comme instrument de supplice, des tenailles « froides ou brûlantes, des chaises garnies de clous pointus, « des couteaux rouilles, des socs de charrue rougis au feu, « etc. En général, les Annamites marchent au dernier supplice « avec une grande sérénité, et Ton en voit demander du feu au « bureau pour allumer leur cigarette avant de poser leur cou « sur le billot. »

La loi consacre aussi l'esclavage : les débiteurs insolvables finissent par aliéner leur liberté et celle de leurs enfants. Quelques esclaves proviennent parfois des tribus qui vaguent sur les frontières. Les esclaves sont, du reste, traitésavec douceur.

Il va de soi que bientôt le code pénal indigène, avec ses raffinements de cruauté, sera abandonné et remplacé au criminel par le code franco-annamite adopté en Cochinchine. 11 va de soi aussi que l'état civil constitué à Saigon depuis 1875 sera importé au Tong-Kin ; que l'esclavage disparaîtra entièrement ; mais il faudra longtemps encore employer au civil une législation fondée sur des habitudes et sur des constitutions de la propriété qui diffèrent des nôtres.

Quant à l'armée, elle n'existait au Tong-Kin que sur le papier avant la formation des tirailleurs tonkinois organisés par les officiers français. Les Tonkinois ne servaient, en effet, qu'avec répugnance sousles ordres de leurs oppresseurs, les Annamites. Aussi les mandarins avaient-ils amené de Hué 1,500 à 2,000 soldats annamites, qui tenaient garnison dans toute la province. « Leurs manœuvres, raconte Dupuis, s'exécutent avec force grimaces. Il faut les voir gambader, courir, danser, couper le cou, avec une facilité extrême ; mais le moindre danger vient-il à survenir, tous ces habiles jongleurs sont bien vite en déroute. » Le reste des troupes se composait de milices nationales, qui se refusaient à combattre, en haine de leurs maîtres.

C'est, du reste, grâce à l'animadversion qu'inspiraient les Annamites aux Tonkinois que nos soldats et nos marins ont pu voir leurs efforts couronnés de succès, dans la lutte qu'ils entreprenaient avec tant de courage, avec une si jolie bravoure, à plus de 3,000 lieues de la France. Aussi peuton et doit-on espérer que, sous le protectorat actuel, nos résidents et nos fonctionnaires rencontreront toujours chez les

Tonkinois une race amie, pacifique, désireuse de progresser. Le Tonkinois n'est pas assez religieux pour entreprendre contre nous une guerre de croyance. Toutefois il conviendra, dans le domaine des croyances, de respecter, chez lui, le culte des ancêtres, qui forme comme le fonds de sa foi.

S'il était permis de lire dans l'avenir, on verrait le principal obstacle à la colonisation du Tong-Kin dans la résistance sourde des mandarins. Les Français les gênent dans leur politique ambitieuse ; ils ruinent leur influence : les lettrés lutteront ouvertement contre les envoyés de la France. Aussi bien les mandarins ne sont pas aimés dans le bassin du fleuve Rouge, car ils sont envoyés par la cour de Hué. Certes on rencontrerait d'excellents auxiliaires parmi la population catholique qui compose les chrétientés tonkinoises. Mais les catholiques du Tong- Kin appartiennent aux basses classes et sont dépourvus d'instruction. L'on ne saurait parmi eux choisir des administrateurs. Le mieux, pour bien gouverner, sera d'amener peu à peu païens et chrétiens à un niveau intellectuel qui leur permette de se diriger et de diriger leurs compatriotes, de faire appel à toutes les bonnes volontés, de satisfaire en partie le rêve des indigènes qui aspirent à participer à la gestion des affaires publiques, de faire reculer l'élément annamite devant l'élément tonkinois, de ne rien brusquer dans l'administration par des changements subits qui surprendraient tout le monde et ne satisferaient personne, d'utiliser les rouages existants de la machine gouvernementale, en supprimant ce qu'ils ont de compliqué, de défectueux, de placer les résidents supérieurs venus de France à côté des gouverneurs pris dans le pays pour diriger les fonctionnaires, pour les guider dans leur œuvre civilisatrice.

Si l'on ne se hâte pas trop, si l'on n'étonne pas les Tonkinois par des réformes trop spontanées, sentant trop l'Occident, pour ainsi dire, l'on fera œuvre durable. Le développement politique et économique du Tong-Kin dépend de notre activité qui, pour être profitable, ne doit pas être inquiète, mais mesurée et constante. Que l'on aille lentement mais sûrement, et bientôt la justice aura adopté le code franco-annamite usité en Cochinchine, bientôt les finances seront réorganisées par le choix de trésoriers intègres, bientôt l'armée sera nombreuse, bien disciplinée, prête à combattre sous les ordres d'officiers français, bientôt l'instruction se propagera et l'on entendra résonner làbas la langue de la patrie, bientôt on aura transformé le Tong- Kin en une petite France, digne d'avoir la France pour métropole.

Page 1