CHAPITRE IV
La première expédition du Tong-Kin. — Francis Garnier. — Prise de Hanoï. — Conquête du delta. — Mort de Garnier (1873).
Au moment où Francis Garnier fut appelé à jouer un rôle au Tong-Kin. à consacrer son courage et son génie au triomphe de lacause française dans le delta du fleuve Rouge, il revenait d'un voyage dans la Chine occidentale qu'il avait entrepris pour rechercher l'origine tibétaine des fleuves de l'Indo-Chine et du Céle«te-Empire. De retour à Shang-IIaï, il se trouvait, coït me il le dit lui-même dans une lettre, « un peu dans la situation d'un commis-voyageur en géographie en disponibilité ». Il reçut une lettre du contre-amiral Dupré, gouverneur de la Cochinchine, qui l'appelait auprès de lui en toute hâte.
Garnier se rend a Saïgon. Il est reçu par son chef, mais, bien loin d'entrer dans les vues du gouverneur qui penche pour une expédition armée, il offre d'aller trancher par la diplomatie le différend survenu entre Dupuis et les mandataires de l'Annam. Garnier, que l'on représente toujours comme un aventurier porté aux résolutions extrêmes, épris des équipées guerrières et des batailles, répugne aux moyens violents. Il ne veut participer qu'à une intervention pacifique. Du reste, à la veille du départ, il expose dans une lettre adressée à M. Levasseur, membre de l'Institut, la politique d'apaisement et de conciliation qu'il compte suivre au Tong-Kin.
« Le Tong-Kin, écrit Garnier, est dans une situation
déplorable Des bandes chinoises ont envahi le pays, dont
les populations, accablées d'impôts et d'exactions, n'obéissent qu'à regret à une dynastie qu'elles considèrent comme illégitime. La première pensée de l'amiral avait été de profiter de cet état de choses pour s'emparer du pays par un hardi coup de main.
« Je n'ai pas eu de peine à lui démontrer les inconvénients,
les dangers même de celte tentative. Les troupes du Yun-Nan sont armées de fusils à tir rapide et comptent des instructeurs européens; un conflit avec elles serait à craindre. Diplomatiquement, nous serions dans notre tort, et un échec serait d'autant plus grave. Enfin, nous achèverions par une lutte la ruine de ce malheureux pays qui de longtemps ne pourrait nous offrir une compensation aux sacrifices que nous aurions faits.
« Notre politique doit donc consister à dénouer peu à peu tous les fils de cette situation trop tendue ; agir auprès du gouvernement de Pékin pour obtenir le retrait des troupes chinoises déjà envoyées ou sur le point de l'être dans le Tong-Kin; garantir la libre circulation du fleuve, que le gouvernement annamite ne peut aujourd'hui s'obstiner à fermer ; faire comprendre à la cour de Hué qu'elle perd le Tong-Kin si elle n'accepte pas cette clause enfin, pour donner satisfaction à ses plaintes contre M.Dupuis et enlever tout prétexte à une intervention officieuse ou officielle d'une autre puissance, envoyer à Hanoï un officier chargé de faire une enquête et de régulariser la situation de M. Dupuis
« L'amiral a adopté cette manière de voir, et j'ai accepté la mission délicate d'aller au Tong-Kin chercher à apaiser les conflits élevés entre M. Dupuis et le vice-roi du Yun-Nan d'un côté, et les mandarins annamites de l'autre ; étudier les dispositions des populations et m'en servir au besoin comme d'une arme pour vaincre les dernières résistances des lettrés annamites, négocier avec eux et les autorités du Yun-Nan un tarif douanier donnant satisfaction à toutes les parties; essayer enfin d'obtenir par notre industrie et nos nationaux l'exploitation des mines du Yun-Nan, qu'un décret impérial vient de rouvrir et auxquelles les Anglais voudraient, de leur côté, obtenir un accès exclusif »
Garnier se prépare à partir. Il met ordre à ses affaires à Shang-Haï, revient a Saigon, puis s'embarque le 11 octobre 1873. Il est le chef d'une division composée de deux canonnières, de la corvette d'Estrées ; il commande à un détachement de fusiliers marins et à un détachement d'infanterie de marine. L'amiral Dupré lui offre une escorte de 400 hommes. Il la refuse. Il la considère trop forte pour accompagner un négociateur. Avant de lever l'ancre, il peut écrire.... «Comme instruction, carte blanche! L'amiral s'en rapporte à moi! En avant donc pour cette vieille France! »
Garnier part pour le delta du fleuve Rouge, sans idée préconque ; il s'apprête à faire preuve d'impartialité, mais il connaît
Pavillons-Xoin
les sentiments du pays, les divisions qui régnent à Hanoï entre les esclaves et les maîtres. Il prévoit le cas où il sera forcé d'intervenir à main armée, et pour faire face à toute éventualité, il s'entend avec M. Millotpour un envoi de fusils, dans le cas où il serait nécessaire d'armer les partisans de la France. Une dépêche secrète est même rédigée ; en voici la teneur, avec la traduction en regard :