INDUSTRIE
Avant d'examiner Tétat et l'avenir des industries diverses au Tonkin, il importe de remarquer que ce pays offre la particularité, bien rare, de produire à la fois toutes les matières premières propres à l'industrie, et de pouvoir fournir, ainsi qu'on va le voir, la main-d'œuvre à des conditions de bon marché presqu'invraisemblables.
En ce qui concerne les matières premières, le
Tonkin (et au besoin Tlndo-Chine française dans son ensemble), produit d'une part la houille, — et de l'autre le fer, le cuivre, Tétain, etc., ainsi que le coton, la ramie, la canne à sucre, la soie, etc.
L'établissement de grandes usines se fera donc avec l'assurance d'avantages exceptionnels.
La plus grande partie des communes, dit Dupuis, est composée d'agriculteurs; il en est d'autres dont les habitants sont charpentiers, menuisiers, forgerons, tisserands, scieurs de long, etc. J'en ai vu qui ne faisaient que des cercueils...
{Voyage au Yunnan^ p. J. Dupuis, 4873.)
Le Tonkinois est, au point de vue industriel, de beaucoup supérieur à l'Annamite de la Basse-Cochinchine ; il égale sans peine les ouvriers de la Chine méridionale, et peut, par suite, faire ce qu'on est obligé de demander aux Célestes à Saigon. Le Tonkinois se fait volontiers maçon y charpentier^ ébéniste^ cordonnier, tailleur^ brodeur^ fondeur en cuivre. Dès maintenant nous faisons fabriquer par les indigènes des habits, des chapeaux, des chaussures, des guêtres, des étuis de revolvers et de fusils, des broderies, des meubles, et jusqu'à des poêles de faïence. Un Tonkinois a coulé pour M. Harmand, un buste de la République en bronze, très bien réussi. Nous n'aurons guère à demander à J'Empire du Milieu que des mineurs, . car TAnnamite répugne aux travaux souterrains.
(L^Pro^<?c<(?ra/rft«ronA;in,parA.BouiNAiselPAULUS,i884).
Le Tonkinois est industrieux, intelligent et docile ; il se plie avec facilité à tous les genres de travaux, et les Fran-
çais établis dans notre colonie, ont pu, sans de grands efforts, s^en faire des collaborateurs de toutes les industries qui ont été importées de la Métropole. Dans certaines, ils excellent, car ils sont patients et ne se rebutent point.
Il est nécessaire de parler leur langue pour obtenir d'eux de Tattention, et toute la somme de travail qu ils sont capables de donner.
Le salaire de Touvrier, dans les villes, varie de 80 centimes à 1 fr. 23 par jour; dans certains corps de métier, comme les maçons, les charpentiers et les menuisiers, l'ouvrier est payé à 1 fr. 50 et même 2 francs.
L'ouvrière tonkinoise se paye de 40 à 50 centimes par jour; on l'emploie même à porter des fardeaux et à ramer sur les jonques.
La journée est d'environ douze heures de travail ; le Tonkinois ne connaît pas le repos du dimanche ; il ne manque à son travail que pour quelques fêtes indigènes, comme le <( têt D, jour de l'an annamite, qui dure de huit à quinze jours, suivant les contrées, et pendant lequel il est impossible de faire travailler qui que ce soit.
(Une industrie à créer au Tonkin, étude de M. A. Perret, dans le Globe^ 1889.)
Les nombreuses fabriques d* étoffes de soie établies dans les provinces environnantes de Thaï-Binh produisent des étoffes très bien tissées, fines, soyeuses, et d'une très grande propreté. Les progrès faits depuis une huitaine d'années dans cette industrie sont considérables.
{Le Tonkin industriel et commercial, par Calixte Lmbert, négoc. à Haï-phong, 1885.)
Les Tong-Kinois sont, je crois, le premier peuple du monde pour la teinture noire du coton. En France et partout on ne peut p'orter le coton noir sans en être sali, et on
ne peut le laver sans qu'il perde sa couleur. Au Tong- King ce n^est pas cela. La teinture est d un beau noir, et on peut la soumettre à toutes les épreuves ordinaires sans la voir pâlir, la laver dix et quinze fois sans la voir changer. Cette couleur est naturelle et provient de deux feuilles , dont Tune est d'un grand et bel arbre appelé « sAy »;... la décoction ou macération de ces feuilles se mêle par certains procédés et plusieurs lavages à la couperose, à l'indigo et à la colle do charpentier. Du reste je n'ai jamais pu en avoir le secret, même à prix d'argent.
{Aperçu sur la géographie, etc., du royaume (TAnnam, notes réunies en 1859 et publiées en 1875.)
M. deLanessan, ici encore, continue à faire bande à part au milieu des historiographes du Tonkin ; il déclare qu'il n'y a pour ainsi dire pas d'industries, puis, peu à peu, se laissant aller, il nous fait uneénumération fort intéressante de celles qu'il y a vues :
Je dirai peu de chose des industries de ce pays... L'Annamite n'est pas industrieux. On trouvera bien au Tonkin des corps de métier dont quelques-uns même donnent des produits qui ne sont pas à dédaigner comme goût et comme finesse d'exécution. Je citerai même avec plaisir les fabriques de meubles incrustés de nacre, de Nam-Dinh, au Tonkin, où l'on est d'une habileté excessive pour incruster dans un bois dur et d'un fort joli aspect, comme couleur, des fragments de nacre, auxquels les ouvriers donnent tous les caprices du dessin. Certes, ce sont là des ouvriers habiles et dont l'Europe elle-même pourrait tirer quelque profit, si elle savait appliquer leur habileté à nos travaux d'art industriel. Je citerai encore les bronzes du Tonkin. Quelques ouvriers habiles font des bronzes qui peuvent rivaliser dans
une certaine mesure avec ceux du Japon... 11 y a certainement chez les ouvriers de F Annam , au point de vue de la fabrication d'une foule d'articles qui peuvent nous être utiles, des éléments importants de succès.
J'ajouterai encore, — nous en avons fait Texpérience dans nos arsenaux, — que F Annamite est ajusteur. A Haîphong, le directeur de l'arsenal en était arrivé à ne s'adresser qu'aux Annamites, parce qu'ils font avec une grande perfection les moindres choses qu'on les charge d'exécuter.
Je citerai aussi, en passant, les broderies d'Hanoï, et les .crépons de Binh-Dinh qui sont faits avec un art remarquable que notre industrie pourrait copier si les prix n'en étaient pas si élevés.
( L* Indo-Chine française j conférence par M. Lanessan, 1 887 .)
On verra plus loin que diverses industries d'importation française ont déjà pris pied au Tonkin . Un certain nombre d'usines y fonctionnent, et ces temps-ci, Y Avenir du Tonkin (n** de juin 1889) annonce même qu'une fabrique de création récente, € THuilerie et Savonnerie de TExtrème- Orient, à Haïphong, arrive à un débit de 23,000 kilos par mois. »