COMMERCE
La condition essentielle d'un commerce prospère dans un Etat est le maintien de Tordre, assurant la sécurité des transports et l'exécution des
transactions. Or, pendant près de vingt années, le Tonkin a été troublé d'abord par les rebelles chinois réfugiés sur son territoire et y agissant comme en pays conquis, surtout dans le nord, — ensuite par les dernières expéditions militaires qui ont précédé l'occupation française, enfin par les incursions de bandes insoumises demeurées au Tonkin après la paix signée, et les expéditions nouvelles que nécessitait par la pacification totale aujourd'hui terminée.
Il faut tenir compte de ces considérations.
Leurs foires et leurs marchés sont très nombreux ; mais là se borne l'étendue de leurs relations commerciales qui consistent dans la vente et l'échange des denrées et articles de ménage. Après le riz, le principal objet de commerce est la soie. Viennent ensuite le sucre, le coton , qui monte au Kouang-Si, en attendant que la route de Yunnan soit libre; le ricin, la cannelle, Tindigo, etc. Les soies produites par le Tong-King sont les soies légères ; elles sont bon marché en raison du bas prix de la main-d'œuvre (0,30 par jour), mais filées très défectueu^ment.
{Voyage au Yunnan, par J. Dupuis, 1871.)
Dès Tannée 187S (septembre), et conformément au traité intervenu avecTAnnam en 1874, ainsi que nous l'avons vu, une douane mixte, à personnel annamite, dirigé et contrôlé par des Français, fonctionnait dans deux villes au Tonkin. Ce service publiait régulièrement, dès cette époque, des statisti-
ques précises et détaillées. Tous les trimestres et tous les ans, le chef de service adressait au Ministre de la Marine et des Colonies, son rapport qui était, inséré soit au Journal Officiel^ soit dans la Revue Maritime et Coloniale. C'était là un élément d'appréciation certain du mouvement commercial et des produits qui pouvaient alimenter notre commerce, bien que le courant d'affaires fût loin d'être établi, en raison de Tétat troublé du pays. Nous nous en référons ' intentionnellement au premier de ces rapports d'ensemble, et nous l'analysons.
D'après ce document, on peut voir que :
 la fin de la période annuelle (1875-76) la recette totale a été de 413,648 fr. 89; diverses causes ont atténué nos recouvrements.
Pour Haïphong :
La valeur des produits importés est de 573,213 taels, soit en francs : 4,419,476. Les principales marchandises qui composent Timportation sont relevées au tableau suivant... Le colon filé, les médecines, les tissus de coton, Topium, le papier chinois, les tissus de soie, le tabac et le thé figurent parmi les plus importantes. Je consigne ci-après quelques renseignements sur ces produits.
Le coton était, autrefois, introduit à l'état brut et tissé par les familles. Malgré le prix insignifiant de la main-d'œuvre ^0,25 par jour), les machines ont, au profit de l'Angleterre, supprimé cette branche de travail. Cette puissance nous a envoyé pour 131,020 taels, soit 1,010,164 fr. 20 de coton filé, et pour 43,808 taels (337 759 fr. 68) de tissus de colon.
Puis le rapport conclut :
... Je n^aî pas à donner, après d*autres plus capables, mon avis sur Pavenir du Tonkin. On connaît , du reste, quelles sont les grandes réformes qui s'imposent à son régime économique. Je dois me borner à signaler le progrès réel qui, malgré les difficultés multiples dont on- connaît la nature, s'inscrit de jour en jour dans le mouvement commercial de notre port. J*ai fait connaître, dans mon dernier rapport, que les importations du 3® trimestre (2® de 1876) avaient été sept fois plus importantes que celles du trimestre précédent, et que les exportations s'étaient accrues dans la proportion de 1 à 21 i/%. L'exhaussement s^est maintenu pendant la période suivante
En résumé, une recette totale de 531,858 fr.; un chiffre d'affaires approximatif de 13 millions; et une jauge effective de 28,000 tonneaux, tel est notre résultat commercial, après ces quinze derniers mois (1875-76).
Malgré le progrès accompli, ces chiffres sont encore modestes. Ils seront surtout considérés comme tels par ceux qui connaissent la valeur des produits naturels du Tonkin, la fertilité de son sol, l'importance de ses nombreuses voies fluviales, celle de sa population...
Le vérificateur, chef du service, signé : Roussel.
(Rapport du chef de service des douanes au Tonkin^ octobre 1877.)
Nous citons les chiffres qui précèdent, moins pour eux-mêmes que pour prouver qu à cette époque déjà, le gouvernement était renseigné sur le mouvement commercial, la nature et Timportance des échanges au Tonkin.
... Nous avons en outre le commerce d'exportation de la France qui trouvera là des débouchés pour les étoffes de laine légère , certains vins, les vins de Champagne surtout, etc. , les machines pour les industries de toutes sortes à créer au Tonkin, etc.
(Voyage dans Vlndo-Chine^ par A. Petitox, ingénieur des mines, 1883.)
Lorsque la paix et la sécurité auront ranimé Tactivité commerciale, on pourra compter, d'après les estimations de personnes compétentes, sur un chiffre d'affaires de 300 millions environ.
{Etude sur la réorganisation des douanes au Tonkin, rapport officiel de M. Rossigneui, administrateur adjoint au Secrétariat général, daté d'Hanoï, 29 octobre 1883.)
Hanoï est une grande ville, déjà très importante, et qui, quand nous serons en paix , deviendra un centre commercial de premier ordre. Là au moins il existe de belles rues, d'assez confortables maisons, des jardins, des lacs, et surtout du terrain à construction... Là existe Tindustrie du pays. Les maisons françaises sont déjà nombreuses à Hanoï, et il s'en établit tous les jours de nouvelles. Il s'y trouve beaucoup de petits négociants, il est vrai; mais aussi les maisons sérieuses ne manquent pas ; nous ne sommes pas seuls, cependant, car nous avons à lutter contre des maisons allemandes, pas nombreuses, mais très importantes,' et contre i les Chinois qui, certes, sont les principaux négociants. i
{Haiphong et Hano'i^ les expéditions de marchandises au Tonkiny lettre adressée à la Société de Géographie commerciale par M. Ch. Letourneux, négociant; datée d'Hanoï, décembre 1884.)
Un autre négociant, établi au Tonkin dès la fin de 1884, adresse également à la Société de Géographie commerciale les renseignements intéressants que voici :
La main-d'œuvre est ici pour rien ; les Annamites sans profession spéciale gagnent dix sous par jour, sans nourriture; c'est dire qu^un Européen dans les mêmes conditions ne trouverait pas à s'employer d'une façon suffisamment rémunératrice.
Le petit commerce est fait par les Annamites, qui se contentent de petits bénéfices, et font à nos débitants européens une concurrence terrible.
Le commerce un peu plus relevé est fait par les Chinois, qui vendent tout ce que Ton peut imaginer, avec un entrain, une connaissance du pays et une solidarité entre eux extrêmes. Mais alors, que nous reste-t-il à faire ? Bien des choses. Il nous est permis d'entrer pour une part dans l'approvisionnement de ce commerce qui dessert tout le Tonkin, et qui se compose de bien des articles européens, mais malheureusement rarement français. Ils ne sont pas français, ces articles, parce que nous ne nous attachons pas assez, en France, à produire à bon marché... Il est donc nécessaire que nos fabricants se mettent à Toeuvre pour la production à aussi bon compte que nos voisins. Considérez cette condition comme sin^ qtuz non d'une réussite quelconque.
D'autre part, les Tonkinois, qui ne connaissent pas encore remploi des produits que nous leur pourrons fournir, y viendront petit à petit.
(Importance du Tonkin pour la France, lettre d'un commerçant de ]Nam-Dinh à là Société de Géographie commerciale, février 1885.)
M. Alcide Bleton, chargé d'une mission commerciale au Tonkin, en 1885, a publié un long rapport, où il est dit :
Un pays aussi riche et aussi bien cultivé doit pouvoir exporter de grosses quantités de riz, dont la production annuelle est ordinairement de % millions de tonnes, du coton, du sucre, du maïs, des bois de construction et d'ébénisterie, des porcs, etc., etc.
(Rapport de M, A. Bleton; voir Officiel du 4 septembre 188o.)
M. le lieutenant de vaisseau Gouin, résident de France à Nam-Dinh en 1884, décrit ainsi le port de cette ville et son commerce à cette époque :
Le port présente aujourd'hui un développement de plus d'une lieue de longueur, et il y règne une animation extraordinaire. Nous sommes ici au centre de la province la plus riche en riz. Pas de terrain perdu, pas de montagnes, partout des rizières à deux récoltes par an, mais presque rien que cela... Le mouvement, quoique continuel, prend à chaque récolte, c'est-à-dire après le cinquième et le dixième mois, une animation plus grande.
(Le TowAm, par A. GouiN, résident à Nam-Dinh, 1884-86.)
Peut-on espérer dans Tavenir industriel, agricole et commercial du Tonkin ? Sans hésitation, je réponds oui ; la population est laborieuse. Le Tonkinois, agriculteur, brodeur, incrusteur, etc., est habile ouvrier; s'il n'est pas créateur, du moins son exécution est-elle en général très finie ; il apprend avec une rapidité étonnante.
Nous pouvons en outre être sûrs que les cours des écoles professionnelles dont rétablissement est projeté seront suivis avec empressement, car on a remarqué chez tous les jeunes un grand désir d*apprendre ce qu'on veut bien leur enseigner.
On jouit ici d*un climat permettant toutes les cultures, et le sol, formé de couches d'alluvion très riches, pourrait certainement rémunérer les capitaux que Ton voudrait bien y engager.
(Lettre d*un habitant d* Hanoï sur le climat et l'avenir commercial et industriel du Tonkin^ adressée à la Société de Géographie commerciale; Hanoï, février i886.)
A ces renseignements, nous en ajouterons d'autres un peu plus loin, concernant le commerce par le fleuve Rouge, le courant d'affaires avec le Yunnan et les provinces chinoises, et les développements commerciaux déjà constatés au Tonkin.