LE RAPPORT ROCHER
M. Rocher, consul de France à Mongtze, a fait parvenir à radministration des colonies le rapport ci-dessous, qui donne sur le Yunnan, son négoce.
ses ressources, ses voies d'accès, et ses traditions commerciales, un ensemble de renseignements précis. Les moyens propres à développer nos relations d'affaires avec cette province chinoise, par le Tonkin, ne sauraient être plus clairement exposés.
Aussi croyons-nous utile de reproduire en entier ce document.
Importation, — Les articles de toute nature à Tégard des indigènes, et plus particulièrement les tissus en laine, cotonnades, cotons filés, horlogerie, lampisterie et pétrole, mercerie (aiguilles), articles de bimbeloterie, coutellerie à bon marché, produits de Canton, vin chinois, tabac de Fou- Kien, allumettes, etc., trouveront ici un débouché assuré.
Exportation, — La province peut exporter de 15 à 20 millions de francs d'étain provenant des mines de Kuotchiou, situées à 20 kilomètres de Mong-Tze ; de Topium pour égale somme, du plomb, du zinc, du tabac en feuilles, du musc pour une somme importante, des médecines chinoises de qualité supérieure et très estimées sur les marchés, du thé de Pou-Eurl, des bétes à corne de belle venue, de Findigo, du blé, du maïs, du miel et une foule d'autres produits du sol dont les habitants ont négligé la production, vu le manque de voies de communication. L'ouverture du fleuve Rouge leur assure un débouché certain.
Navigabilité du fleuve Rouge, — L'arrivée à Lao-Kaï du yapeur des messageries fluviales nous avait fait espérer qu'un service régulier serait prochainement établi. En attendant qu'un nouvau type de bateau, mieux approprié au service du fleuve, soit construit, les moyens de transport de la capitale du Tonkin à la frontière sont assurés par des jonques indigènes.
Le fleuve est navigable sur tout son parcours, même aux plus basses eaux, pour des jonques calant de 65 à 75 centimètres et portant de 150 à 200 piculs (1).
De Hanoï à Lao-Kaï, — De Hanoï à Lao-Kaï, terminus de la navigation en jonque annamite, la durée moyenne du voyage, en toute saison, est de 15 à 25 jours.
De Lao-Kaï à Man-Hao, le fleuve est généralement plus encaissé et obstrué dans quelques passages par des rapides formés de galets roulés par les torrents. Les jonques annamites, aménagées pour cela, pourraient s'engager librement dans la haute partie du fleuve au moins jusqu'à Long-Po. A partir de ce point, la navigation, plus difficile, demande de bons pilotes et des équipages expérimentés; d'autre part, comme il est d'usage de laisser cette partie du trafic aux riverains chinois, les marchandises venant d'Hanoï sont transbordées à Lao-Kaï sur des barques spéciales dites du 'Yun-Nan. Ces bateaux, qui ne sont autres que de grandes pirogues ayant une toiture en nattes en demi-cercle, sont construits en bois dur ; ils sont larges et pointus aux deux bouts; leur fond est plat; ils portent de 150 à 200 piculs de marchandises, sont flexibles et calent en moyenne de 40 à 50 centimètres. Inutile d'ajouter qu'au point de vue du confort pour les passagers, rien n'est prévu ; on s'installe comme on peut.
De Lao-Kaï à Man-Hao, — La durée du trajet de Lao-Kaï À Man-Hao varie de quatre à six heures, suivant le vent, rétiage du fleuve et les conditions climatériques,les Chinois, comme les Annamites, ne voyageant pas quand il pleut.
Le prix de la location d'une jonque chinoise est en moyenne de 20 à 30 taels par voyage. Ce tarif, relativement élevé, s'explique par la pénurie des embarcations. En efi'et, depuis des années, le trafic snr ce cours d'eau étant presque
(1) On compte 16 piculs et demi à la tonne.
nul, les anciens armateurs ont été plus ou moins ruinés et ont disparu.
L'ouverture du fleuve étant aujourd'hui un fait accompli, les négociants indigènes, certains de trouver un débouché pour leurs produits et du fret pour leurs embarcations, n^hésitent pas à lancer leurs capitaux vers cette voie ; des jonques vont être construites, et sous peu le prix du fret sera sensiblement diminué.
Si la montée est longue et pénible, la descente n'en est qne plus rapide : à cette saison de Tannée, dix à onze heures suffisent pour aller de Man-Hao à Lao-Kaî, tandis qu'en hiver, c'est-à-dire au moment où le fleuve est au plus bas de son éiiage, on compte un jour et demi ou deux.
De Man-Hao à Yuan-Tchiang. — Man-Hao, situé à 300 mètres d'altitude, est le terminus de la navigation pour les grandes barques et l'entrepôt des marchandises à destination de rintérieur. A partir de ce point le fleuve est encore navigable jusqu'à la sous-préfecture de Yuan-Tchiang pour de petites pirogues ne portant que 7 à 8 piculs ; les rapides sont nombreux, et dans un endroit le fleuve est obstrué par des roches calcaires qui obligent les bateliers à faire glisser eurs pirogues sur la terre ferme.
De Man--Hao à Mong-Tze. — Une route dallée, dite impériale, établie dans de bonnes conditions, conduit en deux jours à Mong-Tze. Le trajet difficile pour les chevaux est encore plus dur pour les coolies (porteurs) ; on s'élève constamment jusqu'à tfiOO mètres d'altitude pour descendre dans la plaine à 1,450 mètres où est bâtie la ville de Mong-Tzé.
On trouve à Yaot'eou, à 30 lis de Man-Hao {\ 5 kilomètres), des écuries pour les bêtes de somme et des auberges chinoises, sinon confortables, du moins qui permettent de s'abriter. A ^0 lis plus loin (10 kilomètres), on rencontre le village de Shuit'ien offrant les mêmes avantages que le précédent. Il est d'usage de faire le trajet de Yaot'eou à Mont-
fze en un jour; quelquefois on s*arrête à Asautchai à 20 lis ^10 kilomètres) de la ville ; tout dépend de Theure à laquelle on quitte le premier village, de la marche dcTs chevaux et de Tempressement des muletiers ; pour les chaises à porteur ou pour les coolies chargés, on compte trois jours pour se rendre à Mong-Tze.
Le prix moyen pour un coolie ou pour un porteur de chaise est de 25 cents de taêl par jour , il doit s^entretenir à ses frais.
Dans les hôtelleries établies sur la route, le prix par nuit et par homme est de 10 à 15 cents; les chevaux sont réglés à part par les muletiers. L* aubergiste ne fournit que le feu et le riz de qualité inférieure; les provisions doivent être apportées avec soi si on ne veut risquer d'avoir un repas plus que modeste. On trouve presque partout à acheter des volailles et des œufs, mais les habitants profitent en général de la situation pour demander des prix élevés ; il y a donc avantage à se munir du nécessaire en quittant Man-Hao.
Moyens de transport^ — Les chevaux, mulets ou coolies sont les seuls moyens de transport possibles par les routes chinoises.
Chaque animal porte en moyenne 1 picul ou 63 kilogrammes, divisé en deux lots d'égal poids autant que possible. Les colis d'un poids supérieur à 35 kilogrammes sont refusés par les muletiers et ne peuvent être transportés que par des coolies.
Le prix d'un cheval par journée de marche, y compris son entrelien qui est à la charge du muletier, varie de 28 à 35 cents de taél, selon le nombre de chevaux disponibles et la nature du chargement.
Les bêles de somme peuvent être louées à Man-Hao ou à
Mong-Tze ; c'est généralement les jours de marché, tous
les six jours, dans l'un et l'autre endroit, qu'on trouve plus
facilement des animaux et en quantités variant de 50 à 300.
Monnaies. — Le taêl d'argent est la monnaie courante du
pays. La qualité et le cours varient selon les lieux. Les sapèques en laiton ont aussi cours; le change moyen est de 1,500 pour un taêl.
Le taël de Mong-Tze pèse 0,037 grammes, vaut 3 0/0 de plus que celui de Yun-Nanfou, 10 0/0 de plus que celui de Shanghaï et environ 1.45 0/0 de moins que celui de Canton. Il est difficile de donner un poids mathématiquement exact, chaque négociant ayant deux manières de peser, selon qu'il paye ou qu'il reçoit, la différence entre les deux poids variant de quelques centièmes pour un taêl.
Les piastres de commerce françaises et les mexicaines sont acceptées pour 60 à 65/1000 de taêl ou 7 0/0 de moins que sur le littoral, et encore ne veut-on en recevoir qu'en payement de petites sommes, 50 dollars au maximum.
Il y a donc tout avantage, pour les négociants qui voudront faire le voyage, à se munir de lingots d'argent.
Centre du marché, — Les Chinois du plateau du Yun-Nan ayant une aversion profonde pour la vallée du fleuve Rouge et la région des forêts, où ils ne peuvent descendre sans contracter des maladies incurables, les négociants qui désirent faire des affaires dans ces parages devront venir jusqu^à Mong-Tze qui est le centre du marché et de la production.
La route est parfaitement sûre, exempte d'embarras, la population est douce et hospitalière et les négociants chinois sont anxieux de voir arriver des marchandises et d'entrer en relations d'affaires.
Relations avec les Chinois. — Je ne saurais trop recommander à nos compatriotes ne parlant pas la langue chinoise mandarine qui est le dialecte du pays, d'avoir à leur disposition des interprètes ou compradores capables de les aider dans leurs transactions avec les indigènes.
Ici, comme dans tous les grands centres des ports ouverts, rintermédiaire chinois est indispensable ; il voit mieux que nous ce qui convient à ses compatriotes, est très patient"
discute avec un calme que nous ne possédons pas toujoors, sait faire des concessions au moment voulu, et, comme le marchand du pays est toujours timide devant TËuropéen qu*il connaît peu et avec lequel il hésite à traiter, le cornpradore supplée aux exigences de la situation.
Communications avec le Tonkin, — Mong-Tze est actuellement en communication avec le bureau de poste de Lao-Kaî au moyen d'un service de courriers partant tous les cinq jours, assuré par les soins du consulat.
Indépendamment de la ligne télégraphique entre Lao-Kaî et Mong-^Tze qui va être commencée le mois prochain et sera terminée avant la fin de Tannée, notre ville est en communication directe avec TËurope et TÀmérique par les lignes aériennes du Sse-Tchoan « via Shanghaï > et du Koang-Si « via Canton ».
Gomme on le voit, le voyage de Hanoï au Yun-Nan ne présente aucune difficulté, si ce n*est un grand manque de confort ; le trajet peut être effectué dans des conditions normales entre 20 et 29 jours se décomposant ainsi :
MiDimum. Maximum.
Hanoï à Lao-Kaï 14 jours. 20 jours.
Lao-Kaï à Man-Hao ... 4 — 7 —
Man-Hao à Mong-Tze . . 2 — 2 —
Total 20 jours. 29 jours.
Le voyage de retour de Mong-Tze à Hanoï ne prend pas plus de 10 à 15 jours :
Minimum. Maximum.
Mong-Tze à Man-Hao. . 2 jours. » 2 jours.
Man-Hao à Lao-Kaï. . . » — 1/2 2 — Lao-Kaï à Hanoï. ... 6 — » 10 —
Total 8 jours 1/2 14 jours.
J^ajout«rai que, pour le voyage de retour, les jonques sont un peu meilleur marché : des pirogues de 150 à 200 piculs coûtent à Man-Hao de 10 à 12 taêls, pour le voyage ; des bateaux d*un tonnage moindre, de 4 à 6 taéls ; quant aux coolies et aux chevaux, les prix sont absolument les mêmes. Je ne parlerai pas des jonques annamites : nos compatriotes du Tonkin sont plus à même que moi d^étre rensei* gnés à cet égard, tant pour la montée que pour la descente.
Considérations générales. — Je ne m'étendrai pas sur les avantages de la route du fleuve Rouge ; ils sont assez connus pour n'avoir pas à en faire l'éloge.
Je ne saurais cependant trop répéter aux négociants qui
s'intéressent à l'avenir de cette voie dans cette province que,
bien que n'étant pas en communication directe avec les
centres Hankeou, Shanghaï, Hong-Kong et que la roule dn
Tonkin soit ouverte depuis peu, les marchés n'en sont pas
moins alimentés de produits européens par les voies longues
et coûteuses du Sse-Tchoan par Hankeou et de Koang-Tong
par Pei-Sse.
La voie qui vient d'être ouverte au commerce offrira à nos négociants et à nos fabricants des avantages importants et un immense champ d'action. Il est regrettable que jusqu'ici aucune tentative n'ait encore été faite par les commerçants du Tonkin pour entrer en relations d'affaires sur notre marché. L'été et la saison des pluies, il est vrai, n'ont pas favorisé la reprise des affaires ; néanmoins, espérons qu'après les crues annuelles du fleuve, mi-octobre ou novembre, nos négociants ne perdront pas de temps et qu'avant peu les produits nationaux prendront sur ces marchés la place qui leur appartient.
Je ne dois pas cependant dissimuler à nos compatriotes qu'ils auront à lutter contre la concurrence étrangère bien établie et achalandée depuis des années, ayant des marchandises convenant à la consommation indigène et dont le prix
malgré les frais énormes qu*elles ont eu à supporter jusqa*i ci , sont relativement bas.
Les Chinois, habitués à voir ou à acheter lel ou tel article avec telle marque, changent difficilement leur courant, même en leur proposant un article supérieur au même prix.
Ce nVst qu^avec le temps, beaucoup de patience, un personnel bien dressé pour ce genre d'aflaires que nos négociants, avec de Tenergie et un peu d'initiative, auront raison de ces difficultés que je considère comme passagères.
Depuis l'ouverture du fleuve Rouge, il n'y a plus de doute, comme les pessimistes Tout souvent mis en question, que les produits arrivant par cette voie ne puissent, non seulement approvisionner la province, mais aussi une partie du Sse-Tchoan et du Kœi-Tchéou.
Nous ne sommes plus au temps des hypothèses, les faits accomplis en sont la meilleure preuve. Il suffit de consulter les statistiques pour voir que, depuis l'ouverture de la douane, les marchandises arrivant par la voie du Tonkin sont expédiées sous le couvert de passe de transit, non seulement jusqu'à Tali et toutes les villes de rinlérieur, mais aussi au Sse-Tchoan et au Kœi-Tchéou où elles arrivent à meilleur compté que celles qui viennent par la voie du Sse- Tchoan par Hankeou ou de CanJon par Pei-Sse. Les marchands indigènes usent largement de ces facilités et, avant longtemps, nous pouvons espérer un grand mouvement d'affaires.
La route est ouverte et facile, notre situation exceptionnelle et les négociants indigènes désireux de faire des affaires.
C'est maintenant à l'initiative privée, au commerce national, qu'il appartient de tirer parti de ces vastes débouchés. Nous sommes persuadés que nos négociants ne seront pas en retard et surtout qu^ils ne se laisseront pas devancer psLt les étrangers.
, . (Journal officiel^ 28 janvier 1890.) -^
POPULATIOiN
Qualités de la race. — Facilité de nous V assimiler