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On peut rapprocher des observations qui précèdent celles que voici :
Je ne vois pour ainsi dire point de prêtres païens, comme on en voit à Siam, dans l'Inde, et même en Chine. Il y a quelques bonzes dans les provinces du Nord qui avoisinent le Yun-Nan ; il y en a aussi quelques-uns près de quelques
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temples boudhistes du Midi ; mais la plupart des provinces n'en ont pas qui méritent une mention quelconque.
Pour le culte officiel du gouvernement, ce sont les mandarins et le roi qui sont les prêtres; pour les anniversaires des familles, ce sont les aines. Ce n^est donc que psir luxe et étalage que, quelquefois, on voit des bonzes ou des sorciers figurer dans des fêtes religieuses.
{Aperçu sur la géographie, etc, du royaume d^Annam, document officiel publié par le Courrier de Saïgon en 4875-1876.)
L'absence de religion réelle et tenace a pour conséquence directe l'absence de tout fanatisme, ce qui n'est pas une considération négligeable au point de vue de la colonisation. Les quelques pratiques qui subsistent sont dictées par l'usage , jamais par la foi. Le seul culte véritable des Tonkinois est donc celui qu'il professent pour la famille.
Quant au chiffre même de la population (effective et imposable), on n'a pas de données absolument précises.
D*après les renseignements que Ton a pu puiser dans les archives mêmes de la cour de Hué, le ministre des finances comptait, en 1878, 507,060 inscrits pour TAnnam tout entier; et, en 1880, 346,779 inscrits dans les treize provinces laissées au Tonkin par le traité du 6 juin. Nous avons voulu vérifier ce dernier chiffre dans une réunion tenue à Hanoi, en 1883, par le gouverneur des provinces; faute de mieux et jusqu'à preuve du contraire, nous tiendrons pour aussi approximatives que possible les données recueillies en celte circonstance.
Interrogés . sur la population de leurs provinces respectives, les mandarins n'ont pu fournir aucune donnée exacte ; mais, après une longue discussion et des calculs très débattus, ils sont tombés d*accord sur les comptes suivants
CettQ proportion de 817,536 inscrits sur 10,^43,461 habitants est fournie par le rapport qu'ont admis le mandarins et d'après lequel on compte en moyenne, sur 23 habitants de tout sexe et de tout âge, 5 hommes, parmi lesquels, généralement, deux individus peuvent être astreints à la contribution personnelle ; cette proportion n'a rien d'eiagéré et, pourtant, elle nous présente un chiffre d'inscrits supérieur de 470,457 au nombre relevé dans les renseignements fournis par la cour de Hué. Cet écart considérable n'a causé aucune surprise aux mandarins, qui prouvèrent, au contraire, qu'il peut ôlre tenu comme étant au-dessous de la réalité ; car c'est un fait bien connu d'eux-mêmes que les villages dissimulent environ les deux tiers des inscrits.
... Les mêmes recherches étant faites pour les impôts fonciers les contributions diverses nous donneraient, sans doute, des résultats identiques; d'où nous pourrions déduire, pour les impôts justement exigibles au Tonkin, un total de 32,301,262 ligatures. (La ligature est d'environ fr. 75.)
(L'Empire d'Annam^ par J. Silvestre, 1889.)
Ceux qui ont vu à VExposition coloniale de l'Esplanade des Invalides les Tonkinois que Ton a eu la bonne idée d'y amener, sont à même de constater Texactiiude des observations nombreuses que nous venons de citer. Ils ont certainement remarqué Tair doux et timide, Textrème politesse des petits Tonkinois conducteurs de pousse-pousse; raspect intelligent et éveillé, comme la bonne te-
nue sous les armes des Tirailleurs tonkinois. Partout, aussi bien à l'Exposition coloniale qu'au Champs-de-Mars, on les rencontrait en observation devant les vitrines. Tandis que les Arabes marchaient indifférents, drapés dans leurs burnous, la tète haute, le regard fixé au loin dans le vague, ne cherchant ni à voir ni à apprendre, — les Annamites parcouraient avec ardeur toutes les galeries, tous les coins de TExposition, curieux, préoccupés, en arrêt devant un objet, et ne démarrant pas avant d'avoir vu et compris comment il était travaillé, fabriqué, construit.
Eies pirates. — Tel est l'aspect véritable sous lequel doit être vu le peuple tonkinois. Nous voici loin, on l'avouera, de ces récits fantastiques, où l'on essaye de nous le représenter comme un ramassis de pillards, de pirates^ pour dire le mot propre.
Ces pirates, dit M. Constans, on leur donne vraiment un nom un peu pompeux et qui sent parfois le langage d^opéracomique. J'en ai vu de ces pirates. J'étais à bord d'une do nos canonnières, le Henri-Rivière ^ avec un commandant fort aimable.
On vint nous annoncer, la nuit, qu'il y avait des pirates à bord d'une cagna. Des troubles s'élaient produits. Nous nous rendîmes compte de ce qui se passait. En effet, deux Annamites étaient venus et avaient essayé de voler une
vaclic* Ce sont là des actes de filouterie qui se commettent dans les faubourgs de Paris, et non des actes de piraterie.
{Discours de M. Constans, ancien gouverneur général de rindo-Chine; séance de la Chambre des députés, du 20 novembre 1888.)
Les pirates, c'est nous-mêmes qui les avons faits le plus souvent, par les réquisitions exagérées ou parfois brutales.
On prend les hommes comme on peut, dit encore M. Constans, on les force à venir; lorsquMls sont fatigués, ils s'échappent, et si on veut aller les quérir pour leur appliquer une peine quelconque, ils prennent la clef des champs et, une fois hors de chez eux, il faut bien qu^ils vivent, et ils se font pirates.
Il ne faut s'exagérer ni l'importance ni le caractère de ces actes de brigandage. Il ne faut pas les confondre surtout avec un soulèvement indigène, ou une agression étrangère.
A rintérieur, la piraterie continue quelque peu. Celle faite par les Annamites n'est pas dangereuse ; ce sont de pauvres diables qui se rassemblent, formant une bande qui subsiste sur le pays, c'est de la 'jraie « lutte pour la vie ». Celle pratiquée par les Chinois est plus sérieuse , à cause des moyens dont ils disposent et des parages dans lesquels ils opèrent. Ce sont ces derniers qui viennent de capturer les frères Roque, deux millionnaires qui vont payer une forte rançon pour être remis en liberté. Cela nous ramène au bon temps de Tantiquité où ces sortes d'exploits étaient d'un usage courant. Mais la tranquillité publique, la sécurité
proprement dite existe dans tout le Delta. Pour le reste, c'e&l une question de temps et de moyens. Le jour où par de grands travaux tous les dissidents trouveront du riz à manger sans le voler sur les grandes routes, la question de la pacification sera réglée, car il faut bien reconnaître que le métier de pirate est un fichu métier et que ceux qui le peuvent font autre chose I
(Lettre personnelle d'un haut fonctionnaire des douanes ; Haïphong, janvier 1890.)
L'expérience a démontré en effet que dans les centres où des exploitations avaient été ouvertes, où du travail était offert aux indigènes, il n'y avait plus aucune de ces exactions^
A Langson, dit M. Chaillcy, lo commandant Scrvières, agacé par une bande chinoise, avait imaginé de négocier avec elle et de lui donner du travail. Marché conclu ; il eut 700 coolies d'excellente composition, qu'il employa à porter les bagages de la colonne dirigée contre les Chinois de Caobang.
(Paul Bert an Tunkin, par J. Chailley, 1887.)
Le fait en lui-même est exact, sauf un détail : les Chinois dont il s'agit ont été employés non au transport des bagages, mais à la construction de la route militaire qui débouche à Langson.
Le commandant Pennequin qui avec ses fonctions militaires, exerce celles de Résident civil, a tenté, vers celte époque, une expérience semblable et qui paraît tout aussi concluante. Elle montre que
ce n'est pas à coups de fusil, mais par des négociations patientes, par le raisonnement et la persuasion, que Ton peut venir le plus sûrement à bout des bandes qui parcourent encore certains points du Tonkin. Le commandani Pennequin (qui vient d^ètre promu colonel), ra.cûtnpri.N ainsi: il s'est attaché à poursuivre la pacification de la région troublée qu'il surveillait alors, sans recourir à la force des armes. Il y a réussi absolument, et le calme est devenu complet dans les provinces Nord-Ouest qui étaient un moment la proie des pillards.
L'événement vaut d'être conté.
Le commandant Pennequin ayant appris qu'une forte bande, composée celle-là de Pavillons-Noirs et de rebelles chinois, ravageait le territoire situé entre le haut Mékong et la haute Rivière Noire, prît le parti de se rendre auprès d'eux sans soldats ni escorte. En compagnie de M. Pavie (nommé dernièrement Consul et Commissaire de la République près du gouvernement Siamois) l'un des hommes qui servent le plus utilement la cause de la France et de la civilisation en Extrême-Orient, — il s'avança près des rebelles. Il les trouva au nombre de 2,300 environ, et demanda une entrevue au chef qui les commandait. Celui-ci la lui accorda aussit6t, et le commandant lui exposa simplement, comme
il l'eût fait à un général européen, que la paix étant signée avec la Chine, les Pavillons-Noirs manquaient aux conventions conclues, en continuant leurs exactions dans le pays. Il ajouta qu'il était envoyé par la France pour les chasser du Tonkin par la force, mais qu'il préférait faire appel à leur loyauté, à leur bon sens. Il leur montra que leur intérêt était également de se retirer, et il leur offrit de faciliter leur rentrée dans le Céleste-Empire.
Bien qu'ils fussent en face d'un homme désarmé et seul, bien qu'on ne leur offrît aucun avantage, ils se rendirent aux raisons du 'commandant Pennequin qui, toujours seul, sans escorte, reconduisit cette bande de 2,300 rebelles fortement armés, à une distance de 300 kilomètres de là, vers Laokay, où ils passèrent la frontière chinoise. Depuis, ils guerroient du côté de la Birmanie, « étant dans « la nécessité de faire ainsi pour vivre, disent-ils » et de temps à autre, ils écrivent au commandant Pennequin, pour le tenir au courant de leurs exploits. Ils lui répètent qu'ils continuent à observer leurs -conventions, et qu'ils persévéreront à le faire tant que nous-mêmes nous ne viendrons pas les -attaquer.
On voit par cet exemple, d'ailleurs bien connu de tous ceux qui s'intéressent au Tonkin, que les expéditions militaires ne sont pas le meilleur procédé
de pacification, et que ces Pavillons-Noîrs, Chinois rebelles ou pirates, — lorsque Ton sait s'y prendre, sont capables d'une sorte de loyauté.
Un incident survenu pendant les pourparlers pacifiques que nous venons de relater, montrera mieux encore Texaclitudede cette affirmation. Au moment où MM. Pennequin et Pavie engageaient ces négociations, isolés au milieu de 2,300 Pavillons-Noirs, le chef leur annonça qu'un détachement français venait, à quelque distance, de s'emparer par surprise d'une cinquantaine de ses Chinois, et que la mort de ces derniers était certaine. Parlant sans colère, il s'étonnait qu'au moment où l'on réclamait sa soumission et son éloignement volontaire, on se livrât ainsi à un acle d'hostilité qui allait coûter la vie à nombre de ses soldats. Loin de menacer, ni de laisser entrevoir des représailles qui eussent été trop faciles, il demanda sur le ton le plus calme, à M. Pennequin, de faire les démarches nécessaires pour que l'officier français qui s'était emparé des cinquante Pavillons-Noirs, les épargnât. M. Pennequin écrivit aussitôt une lettre en ce sens que l'on porta jusqu'au poste français, à une journée de marche. Puis, pour plus de sûreté, prétextant Tobligation où il était de se rendre en un point assez éloigné, il pria le chef de le faire reconduire ainsi que M. Pavie, jusqu'à nos avant-postes. Une escorta
fut sur le champ fournie; MM. Pennequin et Pavie ne coururent aucun danger, ne subirent aucun mauvais traitement, — et disons-le au^si, ils eurent la satisfaction d'apprendre que la lettre avait touché assez à temps Tofficier français, pour qu'il pût rendre la liberté aux Pavillons-Noirs.
Nous tenons ce récit de M. Pavic lui-même.
Ce qui permet de dire que la piraterie au Tonkin n'est en quelque sorte qu'un accident, et qu'elle n'aura qu'une durée relativement courte, c'est qu'elle n'est inspirée par aucune idée de patriotisme ou d'indépendance. L'Annamite n'a presque pas le sentiment national. Il n'y a point là-bas de pirates se battant pour une cause, mais simplement des bandes de pillards poussés surtout par la faim.
Aussi est-ce de la façon tome pacifique dont les colonels Pennequin et Servières ont agi, sur les frontières du Yunnan et du Quang-Si, qu'il convient, en principe, de traiter les derniers pirates ou Pavillons-Noirs qui infestent encore le Tonkin. Mais, dans certains cas, un effort plus sérieux peut être nécessaire, surtout du côté de la Chine, où des bandes ont toute latitude pour faire, sur notre territoire, des incursions plus ou moins prolongées. Il faut prévoir cette éventualité, car il y aura longtemps encore des r^issemblements de Chinois, dans la partie montagneuse du Tonkin. Ces bandea
sont formées de soldats réguliers chinois, licenciés lorsque Ton n'en a plus besoin. Elles n'opèrent pas seulement sur les territoires voisins du Céleste- Empire, mais encore dans les provinces chinoises, où elles fomentent sans cesse des troubles et constituent un réel danger pour Tordre public. Les soldats licenciés sont une des plaies de la Chine. « Jetés sur le pavé, sans moyen d'existence (dit un écrivain militaire auquel nous empruntons ces renseignements spéciaux), mésestimés de leurs concitoyens, recrutés d'ailleurs parmi les vagabonds et les déclassés, ils deviennent presque toujours, dès qu'on les congédie, des détrousseurs de route. Ce n'est que dans le Pelchili que l'armée impériale est solidement constituée, et là seulement elle est soumise à des règles qui forment de véritables soldats. Dans les autres provinces du Céleste-Empire, on fait des levées d'hommes quand elles sont nécessaires ; le danger passé, on renvoie le soldat, sans se soucier de ce qu'il devient. 11 devient alors un vrai bandit et vit aux dépens de ses concitoyens, jusqu'au jour où il tombe sous les coups de la justice sommaire des mandarins. Souvent même, les soldats licenciés et les déserteurs poussent l'audace jusqu'à constituer des bandes nombreuses, qui opèrent avec méthode et contre lesquelles il faut agir militairement. »
Contre ces groupes plus compacts et plus redoutables, où ne figurent point d'Annamites, dans tous les cas où il sera utile d'agir les armes à la main, c'est à la milice indigène qu'il convient, selon nous, de. confier cette tâche, en l'organisant solidement, avec des cadres plus nombreux et formés d'hommes plus habitués au commandement. Ce moyen de répression a réussi partout où on Ta employé. Il a, en outre, ce double avantage d'épargner les troupes européennes, et de permettre d'en réduire le nombre.
C'est avec une simple garde de dix miliciens que M. Unal, vice-résident à Langson, après avoir capturé et fait exécuter le caï-kirih (chef pirate contre lequel tous les efforts s'étaient épuisés pendant quatre années), a soumis ses bandes. Il fut reçu comme un sauveur par les villages que le caï-kinh avait terrorisés. Quelques distributions de riz achevèrent de lui gagner ces pirates malgré eux, qui, se sentant pleinement délivrés, lui apportèrent spontanément à Langson toutes leurs armes :
180 fusils, 8,000 carlouches de fusil à tir rapide, 3 tonnelets de poudre, et une caronade en cuivre.
C'est avec de petites colonnes de 60 hommes que l'on a traqué les bandes réfugiées dans la province d'Haï-Duong, en 1888 ; le lieutenant Staphe, notamment, a fouillé près de 20 villages, tué nombre
de pirates, et emmené le caï-tong (chef de canton, 5 villages) ainsi que 384 prisonniers. — C'est avec un détachementde 20 hommes, qu'en novembre 1889 M. 'Damade vice-résident de Loh-Nam, a mis en déroute une bande de 500 Chinois, près du village de Tam. — De même, au mois de mars 1889, une tournée de police indigène fut organisée dans les provinces de Bac-Ninh et d'Haï-Duong sillonnées par des bandes de pillards.
En peu de temps les mandarins et les gardes civiques avaient dispersé les pirates et fait disparaître tout danger. Ces opérations avaient lieu précisément à l'époque des plus fortes chaleurs, à un moment où il eut été sinon impossible, du moins extrêmement périlleux pour la santé de nos soldats, de leur imposer les fatigues de combats et de marches en plein soleil. *'
Enfin, au mois de juillet 1889, une colbntiêP de pacification dirigée par le tong-doc, à la tête de partisans, avec le concours des gardes civils, vint à bout de la dernière bande de pillards qui inquiétait le Delta.
Les milices indigènes ont donc fait leurs preuves : c'est à elles que doit être progressivement confiée l'œuvre de police, de gendarmerie, qu'il sera nécessaire d'accomplir au Tonkin, comme il s'en poursuit en somme dans tous les autres pays.
Le milicien (ou garde civil) est le vrai soldat indigène. II reçoit la même instruction militaire que le tirailleur, mais il appartient à l'administration civile, remplit les fonctions civiles consistant à porter des ordres, à escorter les fonctionnaires, à faire rentrer l'impôt, etc. Il est placé auprès des fonctionnaires indigènes; la justice, lorsqu'il commet quelque acte grave en service, lui est rendue par le tong-doc. Il a gardé complètement ses coutumes, et ne s'est pas séparé de la société annamite. Bien commandé, il est beaucoup plus attaché à ses chefs que le tirailleur. En Cochinchine, par exemple, les miliciens se sont souvent fait tuer à côté des administrateurs. Jamais aucun n'a fait défection. Mais il est indispensable de laisser les miliciens à Tentière disposition de l'autorité civile, du moment que celle-ci suffit à une tâche qu'elle seule peut bien remplir, ainsi que M. Neyret Ta prouvé à Haï- Duong, M. Unal à Langson, et tant d'autres avec eux. Le souci de notre budget comme les intérêts du pays lui-même l'exigent. Si des circonstances exceptionnelles en faisaient une nécessité, rien n'empêcherait, du reste, de mobiliser les miliciens sous les ordres de l'autorité militaire. En attendant, il est bon que chaque résident dispose d'un effectif de miliciens suffisant pour assurer les divers services, maintenir l'ordre et protéger les fonction-
naîres indigènes sans le concours desquels l'administration devient impossible. L'eniretien des miliciens a, en outre, l'avantage de coûter très peu. Les tirailleurs annamites ont rendu de réels services. Ils sont recrutés comme les miliciens, à raison d'un homme par 1 inscrits. Mais on se plaint non sans raison que les règlements donnés à cette troupe soient calqués trop fidèlement sur ceux de l'armée française. L'Annamite est brave, dévoué à ses chefs et respectueux de l'autorité. Il faut entretenir chez lui ces qualités. Or, l'assimilation absolue que l'on a cherché à faire des tirailleurs avec les soldats français, ne tend pas à ce résultat; on bouleverse leurs quelques notions sociales et on les désoriente. L'Annamite, au surplus, n'est pas fai pour la vie de caserne. Il n'a pas l'esprit militaire; il est naturellement tenté de faire abus de Taulorité et de la liberté d'allure qu'on lui donne. Les tirailleurs, traités en régiments français, commandés par des chefs pleins de bravoure mais [peu au courant (les mœurs indigènes, dépouillés des qualités de l'Annamite, sans que celles de notre race les puissent remplacer, — les tirailleurs seront toujours, quoi qu'on fasse, une troupe « mal venue », ayant d'incorrigibles défauts natifs. Cependant, ils se battent avec courage, méprisent la mort, et ne feront jamais défection en masse. Les régiments de
tirailleurs coûtent, déplus, fort cher; Tadministration en est difficile, compliquée ; le corps d'officiers français est considérable : il en résulte que 1,000 tirailleurs encadrés coûtent 3 fois plus qu'un nombre égal de miliciens, — et ces derniers sont mieux appropriés au but à atteindre.
Les contingents européens doivent être progressivement réduits, à mesure que s'affermit notre domination. Il serait désirable de ne leur faire occuper que les centres importants, les routes fluviales ou terrestres, et les positions stratégiques. Leur mission- est bien plus de représenter l'armée métropolitaine, aux bons endroits^ — que d'agir à tout propos.
Ainsi, tout rentrera dans l'ordre : la pacification sera sérieuse et durable, — les pertes cruelles seront épargnées à nos troupes, — les effectifs seront réduits comme il conviendrait, — les conflits disparaîtront naturellement, — et la colonisation, profitant des fonds consacrés aux expéditions inutiles, fera les progrès rapides que l'on attend depuis trop longtemps.
On peut espérer que l'ère des conflits est close. Des instructions modifiant la répartition des pouvoirs ont été transmises au gouverneur général par M. Etienne Sous-secrétaire d'Etat des [colo-
nies, il y a quelques mois. En principe, on en revient heureusement au décret du 26 janvier 1886, qui réglait les attributions du premier résident général, le regretté Paul Bert : le gouverneur général civil a sous ses ordres les chefs militaires ; sauf le cas d^urgence, où il s'agirait de repousser une agression, aucune opération militaire ne peut être entreprise sans son assentiment.
La colonie est définitivement entrée dans une nouvelle phase : celle du développement pacifique.