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Il est intéressant d'examiner en détail les éléments et les chiffres de rimportation, de Texportation, du transit et du cabotage.
Importations. — Nous avons Tavantage sur l'étranger, pour le fer en barre, les tôles, Tacier; pour les boissons (3,463,472 fr. contre 229,504).
Au contraire, les glaces et la verrerie françaises, moins chères que les similaires étrangers, leur cèdent le pas, parce que ceux-ci sont mieux emballés et arrivent avec moins de casse; cela tient à la façon dont les colis fragiles sont traités par les Messageries maritimes.
Pour les filés de coton, l'importation française n'atteint pas la moitié de Timportation étrangère, malgré les droits ; on peut en conclure que ces droits sont insuffisants. Mais il faudrait surtout que nos filés imitent ceux de Bombay, auxquels on est habitué, et reproduire le même nombred'écheveaux par paquet, de paquets par balle, etc. Les filés de Bombay sont à Haïphong (droits et transport payés) un peu moins chers que les qualités similaires de fabrication française : 5 piastres environ par balle, pour les n**^ 20. Mais les n"' 40 français sont moins chers de 8 piastres par balle ; les similaires (n°^ 40) étrangers sont frappés d'un droit de
17 piastres par balle, au lieu de 8 piastres qu'ont à supporter les n^' 20.
Pour les tissuSy les étrangers l'emportent de beaucoup dans les qualités inférieures. Il y a cependant un progrès sensible : après beaucoup de tâtonnements, nos fabricants sont arrivés à uae parraite imitation des produits auxquels l'indigène est accoutumé. Les calicots blancs importés dernièrement au Tonkin sont surprenants d'imitation. Le droit qui frappe cet article est de 92 francs les 100 kilos; grâce à lui, la coupe de calicot anglais (marque rouge. Jardine Malhison) revient à Haïphong à 3 piastres 54, alors que la même coupe française, imitée, revient seulementà 3 piastres 38 ; et nos fabricants pourront encore baisser leurs prix, tandis que les Anglais sont à leur minimum.
L'écart est le même à notre profit sur les coutils de qualité inférieure.
Les rouges d'Andrinople arrivent aujourd'hui à une imitation parfaite. Ceux de Singapore sont plus chers (1 piastre 59 la coupe, pour 1,70); dans peu nous serons maîtres du marché.
Rien n'a encore été tenté par notre industrie, en ce qui concerne les tissus imprimés.
Exportations. — Les exportations ont doublé de 1888 à 1889. Elles sont en augmentation même pour la métropole, qui a reçu pour 107,549 piastres en 1889, au lieu de 41,057 en 1888.
Les principaux produits envoyés dans la métropole sont : les peaux brutes, les soies, les déchets de soie, l'huile de badiane, les meubles incrustés, les ouvrages en bois.
Ceux qui vont à l'étranger sont : le riz, le coton (35,805 p.), l'argent en barre, l'étain et le zinc en saumon, les tissus de soie, le sel, etc.
Transit. — Les marchandises transitées jouissent d'une détaxe de 80 0/0 sur les droits du tarif général.
En 1885, le transit avec le Yun-nan était nul.
En 1886, il était de 100,000 francs de Hong-Kong au Yun-nan, et de 33,000 francs au retour.
En 1887, on applique le tarif métropolitain : le mouvement commercial avec le Yun-nan atteint 1,044,000 francs et 1,284,000 au retour (dont 802,000 pour l'opium).
En 1888, le transit disparaît presque entièrement, à cause du traité de commerce qui interdit la sortie du sel, et de la ferme de l'opium, qui exclut l'opium du Yun-nan.
En 1889, il y a une poussée commerciale consi-
dérable vers le Yun-nan. Elle vient de diverses causes : du décret du 9 mai qui exempte de tous droits beaucoup des objets de consommation qui vont à la classe pauvre, et relève les droits sur les tissus; — de l'exemption de tous droits accordée aux provinces chinoises limitrophes; — de Texemption des droits de sortie accordée aux produits des exploitations françaises ; — de la création des consulats de Mongtzé et de Lang- Tchiou, etc., etc. Le mouvement commercial est de 228,000 francs à l'aller, de 95,000 francs au retour; il faut noter que le sel et Topium restent toujours en dehors des transactions.
Spécialement entre Hong-Kong et le Yun-nan, les produits transités sont, à raller : les tabacs chinois, les tissus, les papiers chinois, les filés de coton ; — au retour : Tétain en saumons, les espèces médicinales, le chanvre, les graines diverses.
On annonce pour cette année des envois de thé du Yun-nan et des opiums passant en transit pour se rendre en Chine, tout en respectant les droits de la ferme, qui se refuse à employer l'opium de cette provenance, et n'achète que des opiums de Bombay.
Un autre symptôme de cet heureux développement du commerce est le traité que la Compagnie
des Messageries fluviales vient de passer avec diverses maisons de Hong-Kong pour le transport au Yuh-nan de 10,000 colis.
Cabotage. — Le mouvement du cabotage atteint 1,609,612 piastres, soit (à 4 francs la piastre) 6,438,448 francs, —dont 1,407,882 piastres, soit 5,631,528 francs, pour la Cochichine et TAnnam.
Navigation. — Le port deHaïphong est régulièrement fréquenté par les paquebots des Messageries maritimes, ainsi que par des steamers anglais et allemands.
Un service bimensuel le relie avec Saïgon et les ports de TAnnam ; et la Compagnie des Messageries maritimes vient de décider que les navires de la ligne annexe entre Saïgon et Haïphong, avec escales à Quin-Huoc, Touraneet Thuan-An, prolongeraient à l'avenir, et sans subvention nouvelle, leur itinéraire jusqu'à Hong-Kong. Le trajet de Hanoï à Hong-Kong a une durée moyenne de 53 à 54 heures environ.
Les steamers anglais et allemands sont consignés à la maison Roque et à la maison Marty et d'Abbadie ; ils font un service hebdomadaire sur Hong- Kong.
Le service de l'État est fourni alternativement par un transport et par un navire affrété.
Les vapeurs de la .Compagnie anglaise Gilathy passent en outre tous les deux mois.
Un service de Correspondances fluviales dirigé avec grande habileté par MM. Marty et d'Abbadie dessert toutes les rivières du Delta. Grâce à ses bas prix, il s'est rapidement acquis une nombreuse clientèle indigène. Rien qu'en 1888 (après trois années seulement d'existence), il a transporté 580,000 passagers et 240,000 tonnes de marchandises. La Compagnie construit elle-même son matériel flottant, dans de vastes ateliers de 60,000 mètres carrés environ, où travaillent 250 ouvriers.
Enfin, ses vapeurs desservent les rivières et la côte de Vinh, en Chine. D'ici peu elle aura pour le service du haut fleuve Rouge deux bateaux de forme spéciale pour assurer un service régulier.
Les Magasins généraux installés par la maison Ulysse Pila dans le port d'Haïphong fourniront aux produits d^importation et d'exportation Tabri qui leur manquait depuis trop longtemps. Leur construction a coûté 2,350,000 francs, tant pour les entrepôts que pour les ateliers, l'outillage, le bassin de radoub pour les canonnières, etc.
Signalons encore: l'usine à vapeur établie par MM. Ch. Vézinet C*% à Hongay, pour la fabrication
de la chaux hydraulique et du ciment artificiel de Portiand; — la distillerie Dénoc et 0% à Hanoï; — rexploitation des carrières de marbre de Song-Kinh- Taï et de Ké-So; la scierie à vapeur et la savonnerie d'Haïphong, ainsi que les glacières qui produisent journellement 100 kilos de glace.
Dans une lettre rectificative qu'il adresse à un journal de Lyon, M. Ulysse Pila, Tun de ceux qui travaillent le plus activement et le plus intelligemment à l'extension du commerce français en Indo- Chine, résume ainsi qu'il suit la situation actuelle de l'industrie et du commerce français au Tonkin et dans l'Ânnam :
Je ne connais pas de commerce allemand au Tonkin, et toutes les entreprises à ma connaissance les plus importantes sont françaises essentiellement ; ainsi la concession Dupuis, les mines de charbon de Kébao, ont été lancées par une société française parisienne.
Les Docks d'Haïphong sont aussi une société française, presque lyonnaise entièrement. Les Marchés et abattoirs du Tonkin, société française.
Les Messageries fluviales, société française ; de môme la Société foncière et fluviale, de même Tentreprise de la construction du chemin de fer de Langson.
La création des filatures de soie, celle des filatures de coton, les mines de Tourane, toutes affaires en formation sont aussi des sociétés purement françaises.
On a rarement, jamais môme vu dans la fondation d'une colonie française autant d'enlrainement, de bon vouloir qu'il s'en est montré pour le Tonkin.
Mais si pourtant on continuait à se servir de ce pauvre pays, qui nous donne les plus grandes espérances d'avenir commercial, comme d'un tremplin politique, à le noircir chaque jour des faits les plus grossiers, plus erronés ou plus exagérés les uns que les autres, Taccablant des sept plaies d'Egypte, eh bien ! alors non seulement on détournerait les capitaux français qui malgré lent se montrent confiants, mais Ton découragerait aussi l'élan et le bon vouloir des premiers pionniers, et vous verriez se réaliser les insinualions qui sont avancées dans l'article que je critique, c'està-dire que les étrangers prendraient notre place, qu'ils envient.
{Lettre de M, Ulysse Pila au Nouvelliste de Lyon, novembre 1889.)
Li'Agpiciiliare. — On a VU, par ce qu'a dit M. Paulin Vial, que les Européens ne doivent pas songer à faire concurrence aux indigènes pour la petite culture. Voici, d'après un habitant du Tonkin, sur quels points pourront utilement porter les efforts pour développer Tagriculture.
Il ne faut pas Toublier, le Tonkin est très loin de ressembler à la Cochinchine comme climat ; ici l'Européen peut sans danger travailler aux champs pendant 7 mois de l'année ; il lui est facile, en prenant quelques précautions, de diriger en personne une exploitation agricole pendant les mois les plus chauds.
Non seulement la culture du riz peut recevoir de nouvelles améliorations, et la production doubler, mais les expériences récentes ont prouvé que le blé rendrait abondamment dans le nord ; que le pavot réussissait avec des
soins dans presque tous les terrains, ainsi que la ramie. Le coton du Tonkin a été imraédiatenaent recherché sur le marché de Bombay, lorsqu^il y fit son apparition, et les demandes excéderont d'un seul coup, rien que pour cette place, la production annuelle. Il est possible d'acclimater partout nos arbres fruitiers de France.
{Lettre d'un habitant du Tonkin à la Société de géographie commerciale, 1887.)
M. Crozat de Fleury, qui a passé 16 années au Tonkin, et s'est livré à Tétude des questions agricoles, a publié divers articles dans les journaux de géographie commerciale, pour proposer la création de fermes indigènes au Tonkin, en vue de Texploitation des rizières, de Télève du buffle et de rélève du porc. A Taide de calculs détaillés, il démontre qu'en se bornant à employer des indigènes qu'on camperait par fermes de 20 familles à la fois, et sans apporter aucune innovation de culture pour l'installation, — chaque ferme coûterait 1,000 francs et rapporterait 330 francs au minimum, — • tous frais payés. Ce système aurait en outre l'avantage de fixer la population sur certains points qu'elle a désertés pour l'instant, et de mettre en valeur les terrains encore incultes.
La maison Bourgoin Meiffre, d'Hanoï, exploite le monopole qu'elle a obtenu pour la badiane, qui se trouve dans la province de Lang-Son. Du côté de
la Rivière-Noire, elle a commencé sur 8,000 hectares la culture du coton, qui donne des résultats satisfaisants ; elle a même pu distribuer SOO kilos de graines aux indigènes pour propager cette culture.
M. Voinier a créé une pépinière de 10,000 pieds de caféiers et s'est empressé, lui aussi, d'en remettre de nombreux plants pour multiplier les essais.
Près de Son-Tay, d'autres colons ont entrepris de cultiver en grand la ramie, le patchouli et la citronnelle.
Un peu partout, et spécialement à Dap-Cau, près d'Hanoï, la sériciculture se développe et s'efforce d'améliorer les méthodes de dévidage, jusqu'ici défectueuses. La production de la soie est assez considérable déjà pour qu'en 1888 le Tonkin et l'Annam aient pu en exporter pour près de trois millions.
Dans la région montagneuse, on cultive le café, le thé, le cay-gio, dont Técorce sert à fabriquer le papier ; la cannelle, dont l'Annam a exporté pour 2,204,000 francs en 1888 ; la badiane, le quinquina, etc.
Ailleurs, on s'attache à la culture de la canne à suc7*e, en vue de la fabrication des mélasses ; à Y élevage des chevaux et du bétail ; on exploite les
richesses forestières^ la liane qui fournit la laque, les plantes tinctoriales ou médicinales^ les bambous, etc.
D'une façon générale, on peut dire que le riz est une culture pauvre, et qu'il faut introduire le plus possible les cultures riches au Tonkin. Le caféier d'abord, pour lequel c'est le milieu idéal : il pousse dans le Delta sans ombrage, et le gouvernement pourrait aisément obtenir que chaque village plante un millier de caféiers. Le coton, déjà exploité dans le Than-Hoa, qui en a exporté un million de kilos en 1886. Puis \e pavot à opium, le thé, la ramie, le rici7i, etc.
Lies Travaax pablics. — Les travaux publics sont d'une extrême urgence dans les pays neufs; grâce à l'emploi des corvées et au bas prix de la main-d'œuvre, on a pu, dès les premières années de l'occupation, construire des routes nombreuses et réparer les digues.
En celte matière comme en toutes les autres, l'administration de Paul Bert avait pris les plus utiles mesures; un arrêté avait créé auprès de chaque résident un service d'architecte voyer, ayant à sa tête un ingénieur conseil pour tout le Tonkin ; un autre arrêté organisait la voirie et l'établissement des abattoirs ; enfin de nombreux trais.
vaux ont été faits sur les chemins, le long des rivières, au port d'HaïphoDg, à Hanoï, etc.
Les villes s'agrandissent rapidement et prennent tournure.
En fait, on a beaucoup progressé. Les constructions se sont multipliées, et à ce propos je dois relever un dire de M. Richaud, qui est d'une inexactitude flagrante.
M. Richaud, dans sa fameuse dépêche^ditqueles pauvres installations ou paillettes que nous avons au Tonkin font croire aux indigènes que nous ne sommes que provisoirement campés dans leur pays. Pour quoi donc comptait-il les nombreux édifices qu'on ne cesse de construire sur tous les points du Tonkin ? les monumentales casernes de Hanoï, les vastes usines du génie, de Tartillerie, les chantiers de réparation de la marine à Haïphong, la forteresse de Yen-Bay, les casernes de Sontay, de Viet-Tri,le magnifique quartier européen de Hanoï et toute la ville française de Haiphong ?
Les nombreuses maisons particulières qui s'élèvent de tous côtés, maisons sérieuses, bâties en maçonnerie, ne sont-elles pas la meilleure preuve de la confiance que manifestent les colons eux-mêmes dans la valeur et l'avenir de la colonie ?
{L'Expansion coloniale^ interview de M. G. Dumontier,
octobre 1889.)
Haiphong, dit V Avenir du Tonkin^ a subi de telles transformations depuis quelque temps, que ceux qui ont vu cette ville il y a six mois auraient peine maintenant à la reconnaître. Les mares et lacs que jadis on traversait en sampan ont été comblés pour la plupart et ont cédé la place à de solides et élégantes maisons. Grand est l'étonnement du
voyageur absent depuis quelques mois, qui, à son retour, cherche la paillotte du restaurant du Commerce, et qui se trouve devant la magnifique construction surmontée d^me coupole dans laquelle est installé non seulement un restaurant, mais un hôtel de premier ordre, comme on n'en rencontre guère que dans les villes d'eaux ou les grandes colonies anglaises, hôtel où Ton trouve tout le confortable qu'exige le climat sous lequel nous \ivons. La ville proprement dite s'est considérablement agrandie, des maisons commodes et coquettes bordent des rues tracées... De Taulre côté du canal s'élèvent la ville industrielle, les usines, les fabriques, les ateliers ; une savonnerie est en construction , ce sera le premier établissement de ce genre au Tonkin. En terminant, disons que les abattoirs et marchés fonctionnent depuis plusieurs mois, à la satisfaction générale, et sont la source de recettes importantes pour la ville.
(L'Avenir du Tonkin^ n° du 2i mars 1888.)
lies Finances. — De l'état financier du pays, de raugmentation de la consommation locale, des recettes probables qu'il fournira, nous ne voulons retenir que les quatre opinions suivantes, émises par des hommes incontestablement compétents (MM. de Lanessan, le Myre de Vilers, Harmand et Constans), à des époques récentes (1881-1888).
On peut arriver à augmenter la richesse des populations du Tonkin ; cela s'est fait rapidement en Cochinchine.
En Cochinchine, dit M. de Lanessan, j'ai été frappé de la modification qui s'est produite dans les mœurs des indigènes.
A ce sujet, je vous cilerai un détail insignifiant en apparence, mais qui indique bien quelle est leur malléabilité d^esprit. Le café était inconnu il y a quelques années en Cochinchine ; maintenant partout, dans les rues, dans les villages, on voit des débitants de café préparé à la mode française ; dans les plus petits bourgs, on trouve des marchands de boites de conserves alimentaires, de liqueurs, de vin ménne. L'Annamite aime le vin, sa religion ne le lui interdit pas... Leurs demeures et leurs vêtements se sont améliorés; leurs meubles sont plus confortables ; on remarque aujourd'hui des objets qu'on ne voyait pas il y a vingt ans... Quant à moi j'estime, et en cela je me base sur des calculs faits de très près, de concert avec les autorités françaises,, j'estime que d'ici deux, trois ou quatre ans, le Tonkin pourra payer ses dépenses; mais à une condition, c'est qu'au lieu de faire la politique de domination qu'on y a faite jusqu'à ce jour, on y fasse de la politique de protectorat.
[U Indo-Chine française, conférence par M. de Lanessàn, 1887.)
Nous avons un intérêt économique au Tonkin, et incontestablement le Tonkin et TAnnam fourniront un revenu supérieur aux charges, sous la condition de bien administrer et de dépenser peu. Le Tonkin et l'Annam peuvent produire 10 francs par tête (en Gochinchine, les indigènes supportent près de W francs), soit donc 160 millions qui, dans dix ans, peuvent arriver à 200 millions •
{Procès-verbaux de la commission parlementaire des crédits du Tonkin^ déposition de M. Le Myre de Vi- 1ers, ancien gouverneur général de la Gochinchine ; séance du 17 décembre 1885; Annales, Documents parlementaires, 1835, 3.)
Examinons d*abord le Tonkin, dit M. Harmand, qui, par
son étendue et par la masse de ses populations, présente une importance de premier ordre... Nous savons que le Tonkin fournissait au Trésor annamite une somme officielle de 21,000 ligatures, soit environ 17 millions de francs. Il serait certainement légitime d^ajouter à ce chiffre plusieurs millions accaparés au passage par les mandarins de la Cour.
(V Indo-Chine française^ par M. Harmand, 1887.)
Il n^est pas douteux, dit M. Gonstans, que le Tonkin pourra prochainement se suffire. Je dis « se suffire », car j^avais préparé au commencement de cette année un budget dans lequel la subvention métropolitaine était réduite à 10 millions, et j*a vais annoncé au Département que je proposerais pour 1890 de ne plus donner de subvention du tout. Je croyais celte réforme possible, et je le crois encore, parce que je sais que les rois qui gouvernent ces contrées sont nos amis; j^ai la certitude quils le demeureront, s'ils sont traités comme ils doivent Tétre.
{Discours de M. Constans à la Chambre des députés, 20 novembre 1888.)
Lies Concessions. — Des concessions très nombreuses sont demandées par des industriels ou colons français; malheureusement les formalités sont d'une lenteur désespérante, et Ton peut assez aisément compter celles que l'administration a accordées à l'heure actuelle.
En 1888, M. Vezin, industriel, a obtenu une concession de terre à Hone-Gay; M. Dupuis a obtenu 3,000 hectares de terrains domaniaux in-
cultes entre Hone-Gay et Tîle de Kebao, pour l'exploitation des bois ; M. Dupuis également s'est vu concéder Tîle de Kebao, où il a commencé à exploiter les mines de charbon signalées par M. Fuchs ; les mines argentifères de Cao-bang, concédées à MM. Bédat et de St-Mathurin, sont exploitées depuis décembre 1888; une Société française des Charbonnages du Tonkin s'est constituée au capital de 4 millions de francs, et la souscription a été ouverte en mars 1888. Il s'agit là de l'exploitation des mines concédées à M. Bavier-Chauffour par actes des 28 mars et 5 août 1887, pour les mines de charbon de la baie d'Along, sur une surface de 15 hectares environ. En août 1888, l'exploitation a été commencée. Les actions, émises à 500 francs, sont aujourd'hui cotées à 3,000 francs environ.
Trois sociétés de charbonnage sont constituées ou en voie (le formation ; la compagnie qui va modifier Pexploilalion de Nong-Son, près de Tourane, a réuni au Tonkin un million de francs de souscriptions. Les colons ont témoigné ainsi d'une confiance que la métropole nous marchande. Plusieurs mines de cuivre, de plomb argentifère et d'or ont été piquetées par les demandeurs de concessions.
{Correspondant du Tejnps à Hanoï, 31 janvier 1890.)
En mars 1888, le roi d'Annam a concédé à M. Dupuis le fermage, [pour plusieurs années, du droit
de coupe pour certaines essences des forêts du Thanh-hoa et du Ghe-an, en Annam.
En 1889, il a été fait concession à des citoyens français de 9,300 hectares de terre, qui vont entrer en production dès 1890. En outre, les gisements houillers sont en voie d'exploitation sur 19,000 hectares, et il a été concédé: 150 hectares de gisements d'antimoine, 200 hectares de terrains argentifères et quelques gisements aurifères, dont l'exploitation est en voie d'organisation.
Ajoutons que Tan dernier des Français, las d'attendre que les formalités pour les concessions fussent accomplies par l'administration, ont pris le parti de s'en passer. Ils ont loué directement aux Annamites, et installé leurs exploitations. « C'est ainsi qu'on voit dans la province de Hung-Yen, dit r Avenir du Tonkin^ les magnifiques plantations de ramie(1888)de M. Gayet-Laroche et de M. Dumas. » « Aussitôt, ajoute ce journal, les pseudopirates sont venus leur demander du travail et leur affirmer qu'ils n'avaient rien à craindre. »
Enfin, une Société des Mines de Tourane vient de se constituer pour l'exploitation des gisements houillers de Quang-Nam, près de Tourane. Elle a repris les anciennes concessions accordées à des Chinois, et détient ses droits du roi d'Annara directement, pour une durée de 20 années, au hout des-
quelles elle sera comme les autres mines soumises aux règlements en vigueur en Tonkin. Ses actions sont entièrement souscrites (600 en France, 1,800 au Tonkin, 1,600 à Hong-Kong, Shangaï et Yokohama), et des essais sur les charbons extraits ont été faits à la fin de 1889, à bord de VAréthuse, pendant un voyage d'Haïphong à Hong-Kong. Le charbon de ces mines est dur, maigre et prend un peu difficilement; il faut lui venir en aide en activant le foyer et en le mêlant à quelques pelletées de Cardiff : ceci pour les premières couches mises à nu, tout au moins; les couches inférieures seront vraisemblablement plus grasses et de qualité supérieure.
Lies Affaires* — Les hommes d'affaires se sont portés au Tonkin avec beaucoup plus d'entrain qu'on n'aurait pu le croire. Si l'on jette les yeux sur V Annuaire colonialy on remarque que dans les différentes villes, mais surtout à Hanoï, Haï-phong, Sontay, les professions et industries les plus diverses sont représentées : architectes, ardoisiers, armateurs, agents d'assurances, avocats, banquiers, batellerie, bazar, bijoutiers, blanchisseries à vapeur, boulangers, cafetiers, coiffeurs, charcutiers, coutelliers, coton, constructeurs, comestibles, com-^ missaires-priseurs, commission et consignation ,
comptables, distillateurs, entrepreneurs, forgerons , horlogers , maîtres d'hôtels, imprimeurs, ingénieurs, lingerie, médecins, modistes, mécaniciens, négociants, papetiers-libraires, pharmaciens, photographes, quincailliers, restaurateurs, loueurs de voitures, soies, sucres, commerce de thé, etc., etc.
Voilà de quoi parer à tous les besoins, de quoi faire connaître nos produits français, et amorcer sans doute beaucoup de grandes affaires.
Les annonces et réclames des journaux du Tonkin — car il y en a, et de très bien ^faits — confirment l'existence de toutes ces industries, leur développement incessant, et l'installation fréquente d'établissements ou de commerces nouveaux.
Autres améliorations. — Enfin, et c^est par là que nous terminerons cette énumération des ressources du Tonkin, le corps médical est constitué depuis assez longtemps ; les hôpitaux et les casernements vont passer de l'état de projets à celui de constructions spacieuses et répondant à toutes les nécessités de l'hygiène locale : les devis se montent au total de 12 millions environ.
Il y a deux Sociétés de courses dont les réunions sont fort suivies, à Hanoï et à Haïphong, et une
Société philharmonique à Hanoï. Enfin presque toutes les Résidences possèdent des Cercles militaires, et il y a deux Cercles civils à Hanoï et à Haïphong.
Voilà où en est le Tonkîn après quelques années d'occupation régulière, mais d'administration trop variée dans sa direction pour avoir été très profitable.
Il est à peine croyable, en effet, que depuis le traité du 15 mars 1814 jusqu'en 1889, le Tonkin ait eu à subir successivement l'impulsion de dixhuit hauts fonctionnaires différents (1), — chargés d'affaires, commandants en chef ou résidents généraux. Dix-huit en quinze ans !
(1) MM. Rheiaart (1875-76), Philastre, Rheinart (1879-80), de Ghampeaux, Rheinart (1881-83), de Kergaradec, Harmand, amiral Courbet, général Millot, Lemaire, général Brière de l'isle, général de Coiircy, général Warnet, Paul Bert, Paulin Vial, Bihourd, Richaud, Picquet.
Le climat du Tonkin est-il insalubre, meurtrier, destiné à engloutir des milliers de Français, comme le proclament les adversaires de la politique coloniale ?
Ce sont encore ceux qui ont vu le Tonkin qui vont nous répondre, ceux qui y ont passé un temps suffisant pour le bien connaître, ou qui y sont fixés à perpétuelle demeure. Leur opinion ne saurait être suspectée.
Climatologie, saisons. — Le climat du Tonkin est celui de la zone torride, heureusement modifié par le voisinage de la zone tempérée. Grâce à sa variété de saisons, il est moins énervant que celui toujours égal de la Gochinchine. Il est aussi moins chaud que sa situation géographique et la température des régions avoisinantes ne le font croire :
dans les plus fortes chaleurs, le thermomètre atteint 38**, et dans la saison sèche (qui correspond à Thiver) il s'abaisse jusqu'à T au-dessus de zéro. La moyenne annuelle est un peu inférieure à 24"*.
De l'avis général, le climat du Tonkin est plus sain que celui de Batavia, de Hong-Kong, de la Malaisie, des Philippines, du Bengale et de la Cochinchine. Loin d'être partout semblable, il paraît différer sensiblement dans le Delta et dans le Haut- Tonkin. La partie montagneuse est plus fraîche; ainsi, dans la chaîne du Grand-Sommet, à quelque distance d'Haïphong, on trouve des plateaux de 700 à 900 mètres d'altitude; on y voit de la gelée blanche, la température printanière y est abaissée de 8 à 9**, la végétation y est moins tropicale.
Les saisons au Tonkin sont distribuées d'une façon moins marquée que dans les pays tempérés. On les divise plus habituellement en saison des pluies et en saison sèche,
La saison des pluies est la plus chaude et la plus difficile à passer : elle va environ d'avril à septembre, et le thermomètre oscille de 16 à 38*. Cette période correspond à Vété. Les chaleurs y sont insupportables en raison de l'état orageux de l'atmosphère. Le temps est à la fois humide et chaud, .mais,, fréquemment, la chaleur est tempérée par les
vents de la mousson. Avril et mai sont les mois les plus durs à supporter pour l'Européen.
La saison sèche va d'octobre à fin mars; c'est Vhiver. La température est sinon froide, du moins fraîche; on fait du feu, on s'habille chaudement. Le thermomètre marque 15 à 20*" dans la journée, la nuit il descend à V et même à 6° ; il ne s'élève pas à plus de 26 bu 28° ; ses variations sont extrêmement brusques. Novembre, décembre, janvier et février sont les mois les plus agréables. Il n'y a pas, durant la saison sèche, absence complète de pluie.
' Sur tous ces points, les premiers voyageurs qui habitèrent le Tonkin, il y a plus de deux cents ans, émettent des opinions identiques à celles de tous les explorateurs de ces dernières années.
Pour revenir au climat de ce pays, écrivait Tavernior, en 1650, l'air y est si doux et si tempéré qu'il semble que toute Tannée ne soit qu'un printemps continuel. On n'y a jamais vu ni neige ni glace, les arbres n'y sont jamais sans feuillage.
(Voyage de Tavernier^ 1650, publié dans le Cosmos, 1883).
M. le D' Bourru, professeur d'hygyène et de pathologie exotique à l'école de médecine navale de Rôchefort, a publié en 1884, dans les Annales d'Hygiène publique, un travail basé sur les obser-
valions scientifiques de ses confrères ayant vu et étudié le Tonkin, et notamment les D" Aube, Auvray, Foiret, Fontorbe, G. Maget, Harmand, Philip, Hamon, Thèze, etc. Il examine et définit tour à tour le climat, la température, la situation pathologique et l'avenir de la colonie.
La formule d'un climat ne peut être établie qu'après une longue série d^aunées. Dès maintenant, toutefois, des renseignements recueillis, se dégage un fait incontestable, quelque surprise qu^on en ait. Le climat du Tong-King est unique dans la zone tropicale, et cette exception se caractérise d'un mot : au Tong-King se retrouvent les quatre saisons des zones tempérées, un été brûlant, un hiver doux mais variable; entre eux, deux courtes saisons de Iransi lion.
{Annales éC hygiène publique ^ 1884.)
De longs tableaux portant sur les températures comparées des divers mois ou des diverses localités, sont intercalés dans cette étude. On y voit notamment que la température moyenne de Tannée est de 24°22 à Haï-phong; de 24°19 à Hanoï; et de 2T*05 à Saigon. Puis, M. le D' Bourru poursuit :
Le climat du Tong-King est donc sans analogue dans la zone tropicale. Cette singularité nous parait due au rafraîchissement des rivages par un courant marin qui, durant l'hiver, descend du Nord, le long de la côte d'Annam, plus haut que la frontière de notre Cochinchine. De là le froid relatif qui se fait sentir sur tout le pourtour du golfe, de
Macao en Chine à Quînhone en Annam; de là ce contraste subit entre les saisons du Tong-King, de T Annam et celles de notre colonie de Cochinchine, qui est loin de jouir des mêmes avantages. Le tableau que nous avons esquissé du climat tong-kinois ne se rapporte qu^au Delta....
(Id.)
M. Ernest Millet a établi une curieuse statistique : celle de tous les vicaires apostoliques français envoyés dans ce pays de 1660 à 1853.
J'ai calculé, dit-il, que sur quinze vicaires apostoliques, dont nous avons la date de départ et celle de la mort, la moyenne dn temps pendant lequel ils ont vécu au Tonkin est de 32 ans.
Sur trois vicaires français qui vivaient au Tonkin, au moment de Texpédition de M. Dupuis, l'un, M^"" Gauthier, vient de mourir, il va 2 ans, après un séjour de 42 ans dans ce pays; les deux autres y habitent : M^"^ Croc, depuis 28 ans^ et Mb' Puginier depuis 24 ans (en 1882, et il y est encore en 1889, ce qui fait 31 ans actuellement). Tous ces faits démontrent un pays salubre. C'est la meilleure preuve que Ton puisse donner.
(Le Tong-kin et la voie commerciale du fleuve Rouge; voir : Bulletin de la Chambre syndicale des négociants commissionnaires^ 1882-83.)
M le docteur Hamon, médecin aide-major au 2® régiment d'infanterie de marine, est resté deux années au Tonkin.
Le Tonkin, écrit-il, jouit d'un climat analogue à celui du
pays de la zone torride; on y trouve quatre saisons, distribuées moins régulièrement que dans les pays tempérés. La température est plus facile à supporter qu'en Cochinchine, et le climat moins énervant. Pendant mes deux années de séjour à Hanoï, j^ai pris chaque jour quatre observations météorologiques... dans la saison chaude, la température la plus élevée a été au mois de juin: 33° 6. La plus basse température a été en janvier, où le thermomètre est descendu à 7" 3 au-dessus de zéro.
{Rapport sur les conditions (Vinstallation des garnisons au Tonkin^ par le D'^ Ch. Hamon, 1880.)
M. Richaud, gouverneur général de rindo-Chine, dans un remarquable discours qu'il prononçait en 1888, à l'ouverture de la session ordinaire du conseil colonial, célébrait lui aussi la richesse du Tonkin, et son climat :
La fécondité du sol du Delta est presque égale à celle de la Coôhinchine, mais en dehors du Delta, sur les bords de la rivière Claire et de la rivière Noire... s'étendent d'immenses solitudes abandonnées, propres aux grandes cultures et à rélevage. Le climat y est beaucoup plus doux que dans le Delta, et le jour où nos compatriotes voudront s*y livrer à la culture industrielle, ils trouveront un vaste champ à leur activité.
(Discours de M. Richaud.)
Le lieutenant de vaisseau Gouin, qui occupait en 1884, 1885 et 1886 les fonctions de résident de France à Nam-Dinh, a, pendant son long séjour
au Tonkin, envoyé à la Société de Géographie de Paris, d'importantes communications.
La saison des pluies au Tonkin, écrit-il le 25 mars 1885» de Nam-Dinh, n*a pas la même désespérante régularité qu'en Basse-Gochincbine. C'est plutôt une période pendant laquelle il pleut plus souvent qu'en une autre, mais cette fréquence des pluies suffit cependant à activer la végétation, et tout le delta resplendit de verdure. C'est vraiment alors que le pays apparaît dans sa merveilleuse fertilité.
(Le Tonkin y notice géographique, par M. A. Gouin, lieutenant de vaisseau, résident de France à Nam-Dinh ; Bulle tin de la Société de Géographie^ 1°' trimestre 1886.)
M. A. Perret s'est rendu au Tonkin pour étudier par lui-même la culture du coton et le parti à en tirer. Dans une élude publiée par une Revue économique il rend compte de ses travaux et dit en parlant du climat :
Le Tonkin, qu'on a beaucoup calomnié pour des raisons que je n'ai pas à examiner ici, jouit d'un bien meilleur climat que la Cochinchine. L'Européen qui vit sobrement et qui suit une hygiène sévère supporte facilement trois années de séjour ininterrompu, et même davantage. En résumé, on a à supporter quatre mois de fortes chaleurs : du 15 mai au 13 septembre ; — quatre mois de chaleurs tempérées : du 15 septembre à fin octobre, et de mars au 15 mai; — et enfin de novembre à fin février, on jouit d'une température qui vous permet de réparer vos forces.
{Une industrie à créer, étude de M. A. Perret, dans le Globe, 26 juillet 1889.)
Le Tonkin est donc un pays chaud, mais il a Pavantagc sur beaucoup d^autres d'avoir une saison fraîche, un hiver qui dure plusieurs mois ; et comme cette saison fraîche est en même temps sèche, on y jouit pendant toute sa durée d*un climat admirable, ayant beaucoup d^analogie, quoique plus humide, avec celui du pays de Nice et des côtes méditerranéennes de PEspagne.
Les chaleurs, pendant l'été, y sont peut-être un peu plus fortes qu'en Cochinchine, mais on y recouvre facilement et promptement pendant Thiver les forces perdues pendantl'été, ce qui n'a pas lieu en Cochinchine ; et bien des personnes, hommes et femmes, très anémiées par le climat de Saigon, se sont entièrement rétablies et ont complètement recouvré toute leur santé par un hiver passé au Tonkin.
En somme, le Tonkin est un pays très sain, aussi
sain que les pays tropicaux jouissant de la meilleure renommée, et les pertes énormes éprouvées par le corps expéditionnaire ne peuvent être attribuées à Tinsalubrité du climat, la preuve en est Tinsignifiance de celles éprouvées par la population civile européenne, malgré les épidémies.
(Petit Manuel d'hygiène coloniale^ par le lieutenant de vaisseau Goste.)
M. Paulin Vial, ancien résident général par intérim en Annam et au Tonkin, qui, durant de longues années, a exercé des fonctions administratives en Indo-Chine, écrit à propos du climat, dans le livre si intéressant qu'il vient de publier :
Le Tonkin, tout en étant situé dans le voisinage des tropiques, est bien ventilé et jouit d'un climat très supportable pour les Européens.
Rarement, comme en Basse-Gochinchine, on y subit des
chaleurs constantes et presque invariables pendant plusieurs journées et plusieurs nuits consécutives. Le soir, le matin ou dans la nuit, même pendant le gros de Tété, quelques courants d'air frais viennent tempérer la chaleur et activer la respiration.
A partir du mois d'octobre jusqu'aux premiers jours d'avril, l'hiver est fréquemment très agréable et rappelle le climat des côtes de la Gascogne en automne. Le séjour de ce pays nous a paru préférable à celui de plusieurs contrées situées sous le tropique et habitées par de nombreuses colonies européennes. Il nous semble plus agréable que celui de Rio- Janeiro, de Bahia, de Ceylan, de Singapore et de Saigon.
Lorsque nous aurons créé des établissements de convalescence sur les hauteurs, sur la côte et sur les îles du golfe du Tonkin, les colons pourront alternativement, et selon les conseils de leurs médecins, aller se reposer pendant la saison chaude sur les plateaux élevés ou au bord de la mer.
(Nos premières années au Tonkin, par Paulin Vul, 1889-90).
Voici encore l'opinion émise en 1858, par Y Aperçu, dont nous avons fait ressortir déjà le caractère sérieux et la véritable autorité :
On dit que le Tonkin et la Cochinchine sont très malsains, et qu'un étranger doit s*y attendre à être presque toujours malade. Cependant, supposons quelqu'un par exemple ayant la liberté et le confortable européen que se donnent les Anglais en Malaisie (à Singapour), les Espagnols aux Philippines, et les Hollandais à Batavia ; je prétends qu'il n'y aurait pas plus d*insalubrité chez les Annamites qu'il n'y en a dans les pays que je viens de nommer... Pour tout le plat
pays du Tonkin, j'en ai déjà parlé; il n'y a de redoutables que les mois de février et mars, et encore les maladies qui y ont lieu tous les ans, ne sont pas des fléaux par trop terribles. Je ne crois pas qu*il y ait de contrée où la population du littoral se porte mieux, en toute saison, que celle de la côte des deux grandes divisions du pays. Le climat de TAnnam (y compris le Tonkin) n'est donc pas mortel : il faut y prendre certaines précautions, et Ton y remarque que les étrangers qui ont pu résister aux premiers effets de la température et des habitudes locales vivent très longtemps.
{Aperçu sur la géographie, etc., du royaume (TAnnam^
M. le D"" Harmand, médecin de la marine, a fait partie de nombreuses missions d'exploration dans toute rindo-Chine. Ancien Commissaire de la République au Tonkin, il a parcouru le pays en tous sens, l'habitant, l'étudiant, Tobservant avec une science et une justesse d'appréciation merveilleuses.
Je suis arrivé au Tong-king, dit-il en 1873, au commencement de novembre dernier (1872), après une navigation assez accidentée, et j'y ai passé tout l'hiver, car il y a un hiver véritable. La température de novembre était véritablement délicieuse... La température relativement basse pour nous qui arrivions de Basse-Cochinchine, remettait à vue d'œil nos compagnons anémiés, faisait disparaître rapidement les diarrhées toujours fréquentes sur les hommes venant de Saigon, On se sentait réellement vivre.
Je ne puis vous dire de Tété que je n'ai pas vu, que ce que j'en sais par les renseignements des missionnaires. Il parait qu'il est très chaud et très humide ; que les orages sont fréquents ; que le moment le plus pénible est celui qui
précède la saison des orages, qui viennent plus lard rafraîchir Tatmosphère. Il y a 3 mois pénibles, plus pénibles, disent les missionnaires, que le climat de Saigon. Les mis^ sionnaires qui sont là depuis quinze ou vingt ans, se portent cependant très bien. Quoi quil en soit, il résulte de ce que je viens de dire, une conséquence d'une importance majeure pour nous : le Tong-king est un climat sain,.. Je n^ai pas besoin de vous dire quel immense intérêt il y a à avoir près de notre colonie de Saigon un point où lou puisse ériger un sanatorium qu'on n^a jamais trouvé en Basse- Cochinchine. Dès à présent, la chose est possible et faisable... On irait se refaire pendant V hiver, des fatigues de la Cochinchine ; nous agirions comme les Anglais dans VInde, envoyant les malades dans les NelgheiTies,
Vous remarquerez aussi qu'il n^y a pas au Tong-king, de saison sèche véritable, Cest encore un avantage énorme sur le Sud; Tabsence de pluie, pendant six mois, est une entrave puissante au développement de certaines cultures coloniales qui réussiraient admirablement au Tong-king, celle du café, par exemple.
{Communication adressée à la Société de Géographie, à la séance du IG décembre 1873; insérée dans le Bulletin de la Société de Géographie, de mars 1875).
En 1884, le gouvernement eut Theureuse idée de créer à Hanoï un bureau d'informations commerciales ; les renseignements recueillis ont été insérés fréquemment à ï Officiel. Dans la première de ces notices, on lit :
Le Tonkin est reconnu pour être incontestablement plus sain que les Philippines, la Malaisie, les détroits et môme la Cochinchine française, qui n*est qu'une immense plaine de
rizières Le climat du Tonkin n'est donc pas à craindre,
il faut seulement que l'Européen y prenne certaines précautions d*hygiène pour la consommation des eaux et pour son habillement, qui doit être ample et léger... Du moment où l'Européen aura pu s'habituer aux premiers efiFels de la température et des habitudes locales, il pourra vivre très longtemps en Annam et au Tonkin.
{Journal officiel du 26 janvier 1885.)
M. le commandant de Bizemont, qui a séjourne au Tonkin en 1880, cite un fait qui prouve combien est peu fondée la légende habilement créée autour du climat de ce pays :
J*ai rencontré des missionnaires français et espagnols dans toutes les parties que j'ai visitées. Ils avaient tous une longue résidence dans le pays, et étaient bien loin de paraître en avoir souffert. Je citerai même un fait que j'ai personnellement constaté. M. de L..., employé dans Tadministration à Saigon, de 1875 à 1878, était rentré en France comme malade, y avait joui d'un congé de convalescence de six mois, et était retourné à Saigon, en 1879, encore fort souffrant, et n'ayant retiré aucun bénéfice de son séjour en France. On considérait son état comme désespéré ; peu de temps après, ayant obtenu un emploi dans les douanes du Tonkin, il fut envoyé à Haïphong. Quelle ne fut pas ma surprise vers la fin de 1880, époque où j'accompli un voyage au Tonkin, de retrouver là, M. deL... ayant acquis tous les avantages de la santé la plus florissante!
{Bulletin de la Société Bretonne de Géographie^ de Lorient, 1882.)
Ces exemples suffisent à prouver que si le cli-
mat n'est pas aussi agréable que celui de la Champagne ou de la Provence, il n'est du moins pas inclément pour qui veut bien se plier à ses exigences. Il y a des règles particulières d'hygiène à suivre là, comme ailleurs. La température étant généralement élevée et ses changements très brusques, les Européens ne peuvent impunément sortir à certaines heures de la journée (ce qui se produit du reste en France dans quelques-unes de nos stations hivernales) ; les vêtements doivent être appropriés, Talimentation choisie, les excès de toutes natures évités.
M. Crozat de Fleury, négociant et explorateur, a fait de longs voyages dans tout le Tonkin. De 1874 à 187T, il y séjourna sans interruption. En 1886, il y était encore, et explorait les rives du fleuve Rouge et de la rivière Noire. Il y est de nouveau en 1889. Dans une communication adressée à la Société de Géographie commerciale de Paris, et datée d'Hanoï, 20 septembre 1886, il s'exprime comme suit :
Je viens de consacrer près de deux mois et demi à explorer les rives du fleuve Rouge entre Hanoï et Lao-kaï, ainsi que celles de la rivière Noire... Ce sont des pays bien intéressants à visiter, d*un aspect charmant, jouissant d*un climat délicieux dans celte saison de l'année, qui se prêteraient on ne peut mieux et sur des étendues immenses, aux plus riches cultures industrielles et autres Qu'on facilite
donc la venue de TEuropéen dans cette partie du Tonkin (dans les peuplades Muong), au lieu de Tentraver. Il y a là tout ce qu^il faut pour donner lieu aux entreprises les plus fructueuses. C'est aussi un pays très sain à habiter. Mais là comme partout ailleurs, il faut adopter le genre de vie voulu pour vivre longtemps et bien portant dans ces paysci. Sur cent Européens, il y en a au moins quatre-vingtdix qui font tout le contraire.
(Bulletin de la Société de Géographie commerciale, 1886- 1887).
A quoi tient, au surplus, l'insalubrité de certaines villes du Tonkin, la facilité qu'elles ont eue parfois à devenir le siège d'épidémies regrettables ? Un habilant d^ Hanoï va nous le dire en fort bons termes, dans une lettre adressée à la Société de géographie commerciale, le 8 février 1886, et nous indiquer en même temps le moyen facile de remédier à cet état de choses :
L'insalubrité disparaîtra prochainement des points les plus dangereux en même temps que les causes qui l'entretiennent. A Hanoi, ces causes sont : Tinstallalion do logements défectueuse et insuffisante pour les Européens ; la multiplicité des mares infectes que les Annamites entretiennent avec soin autour de leurs maisons, dans lescfuelles barbotent canards et porcs, et où s'écoulent les immondices et les eaux ménagères; la saleté, l'humidité et le manque d'air des canhia annamites, qui ont en général de 4 à 8 mètres de largeur sur rue, et de 30 à 60 mètres de profondeur avec une petite cour intérieure pour toute ouverture.
On doit être surpris non que des épidémies se produisent,
mais qu'elles ne fassent pas plus de ravages dans de telles condîtionSf si propres à leur développement... Les mares seront comblées avant Tété dans les quartiers européens. Avant deux ans, Hanoï sera dotée d'une ceinture de boulevards, qui n'aura pas moins de 30 kilomètres.
{Bulletin de la Société de Géographie commerciale, ï 886- 4887.)
M. Bouinais, capitaine d'infanterie de marine, et M. Paulus, professeur agrégé de géographie, ont beaucoup écrit sur les questions coloniales, et sur le Tonkin en particulier. Ils ont publié diverses études très remarquées.
Le climat du Tonkin, écrivent-ils, est moins énervant que celui de la Cochinchine. Des missionnaires habitant le pays depuis 15 et 20 ans, sont en excellente santé (1); il en est de môme des membres de Texpédition Dupuis, stationnés sur le Song-Koï depuis onze années.
Toutefois, il faut bien se convaincre — et les officiers revenant du Tonkin nous l'ont maintes fois répété — que Télé est terrible, et qu'à moins de nécessité absolue, on ne doit faire aucune opération pendant cette saison... L'Européen doit donc, sous peine de courir les plus grands dangers, s'immobiliser pendant cette période. Les plus grosses pertes du corps expéditionnaire survenues à celte époque ne démontrent que trop cette assertion.
(Le protectorat du To7ikin; voir le Bulletin de la Société des Etudes coloniales et maritimes^ 1884J.
(1) Les missionnaires espagnols des provinces Sud-Est n*ont pas perdu un seul des leurs, depuis neuf ans. {Note de Bouinais et Paulus.)
L'insalubrité des montagnes de Tlndo-Chiae doit être attribuée, dit-il, d'une part à l'immense accumulation de détritus végétaux et animaux qui s'est faite depuis de nombreux siècles dans les forêts et les broussailles inextricables qui les couvrent, d'autre part à l'humidité qui est entretenue par les brouillards nocturnes et par la densité excessive de la végétation.
Une exploitation rationnelle des forêts, le défrichement, la mise en culture ou la transformation en pâturages des plateaux les plus fertiles, diminueraient bien vite Tinsalubrité de ces régions.
Les parties basses et cultivées en rizières sont, du reste, les parties les moins malsaines de notre Indo-Chine. Les fièvres intermittentes y sont, il est vrai, assez fréquentes; mais, d'ordinaire, elles n'ont pas la gravité de celles que Ton observe dans les forêts. La diarrhée et la dvssenterie n'y sont pas rares non plus, et Tanémie ne ménage aucun Européen. Mais, en ayant soin de se préserver de l'humidité de la mer, de ne pas sortir pendant les fortes chaleurs de la journée et d'éviter tous les excès, l'Européen peut assez aisément se mettre à l'abri des maladies du pays. Les localités les plus favorables à notre race sont celles qui avoisinent la mer
Mais il est permis d'affirmer que l'état sanitaire des Européens y deviendra beaucoup meilleur qu'il ne l'est en ce moment. La plupart des. maladies dont meurent nos soldats sont occasionnées, en effet, par de mauvaises installations, des fatigues trop grandes, une nourriture insuffisante ou
pas assez variée Il est permis d'espérer que cet état de
choses ne se prolongera pas indéfiniment, qu'on mettra fin aux promenades militaires, qu'on évacuera les postes inutiles et que les troupes françaises concentrées dans un petit nombre de points stratégiques salubres, bien aménagés,
seront mises à Tabri des cas de mortalité que je viens d'exposer,
(M. de L\^ESSxy,U Indo-Chine française, 1889.)
M. Fuchs, réminent ingénieur en chef des mines, accompagné de M. Saladin, ingénieur civil, a passé plusieurs mois au Tonkin, chargé par le gouvernement de rechercher les gisements lîouillers, en 1882. A leur retour, ces deux savants ont remis aux ministres compétents un intéressant rapport dont nous avons cité plus haut divers extraits. Ils n'ont pas oublié de dire ce qu'ils pensent du climat.
Les Européens qui habitent le Tonkin s^accordent à regarder le séjour dans ce pays comme bien moins pernicieux que celui de la Cochinchine française. Dans Tinfanterie de marine, par exemple, la majorité des cas d'entrée à Tinfirmerie est due à des causes accidentelles; les maladies graves arrivent ordinairement à lasuile d'insolation ou d'imprudences ; la dyssenterie et la diarrhée de Cochinchine y sont exceptionnelles. Enfin, Tanémie et l'intoxication pahidéenne y sont bien moins à redouter qu'à Saigon.
Le bassin de Hone-Gâc, dans sa partie maritime, participe au climat sain du littoral ; mais il est à craindre que les forêts ne partagent Tinsalubrité des grands bois de l'Ouest, et ne causent quelques fièvres aux ouvriers, au moins dans les commencements. Nous croyons cependant qu'il ne faut pas s'exagérer ces appréhensions. Nous avons en effet passé près d'un mois dans cette région, et cela dans des conditions de confort et de salubrité très médiocres, et pourtant nous n'avons ressenti aucune atteinte de fièvre paludéenne. Nous
sommes persuadés, en tous cas, que par un aménagement bien compris des forets... Ton rendra le séjour complètement inoffensif même aux Européens.
(Rapport officiel de MM. Fuchs et Saladin, 1882.)
On se rappelle Fimpression profondément douloureuse que causèrent en France les morts successives et si imprévues de Paul Bert et de M. Richaud. On n'a pas oublié non plus le parti que certains folliculaires ont cherché à tirer de ces tristes événements. La mort de Paul Bert comme celle de M. Richaud n'étaient dues cependant qu'à leur seule imprudence. Dans une « interview » reproduite par VExpansion coloniale, M. G. Dumontier, que nous avons eu l'occasion de citer déjà, a fourni d'intéressants détails qui ne permettent pas d'en douter.
Paul Bert, qui était un esprit actif, entreprenant, dit-il, se surmenait beaucoup. Il ne se ménageait pas plus qu'il ne ménageait son personnel. Ayant contracté une diarrhée passagère, il ne voulut rien laisser voir. 11 professait cette doctrine qu'un malade est un amoindri, et puis il ne voulait pas alarmer son entourage. A la dérobc^e il prenait du bismuth. Avant d'être remis, il fut contraint d'entreprendre un voyage, prit froid à bord de sa canonnière, descendit à Ké-Cho, chez les missionnaires, avec lesquels il était en d'excellents termes, commit Timprudence de vouloir assister î\ une cérémonie nocturne pour le sacre d'un évoque, se fatigua beaucoup et aggrava son état.
C'est de ces causes diverses qu'il est mort. Ce n'est pas le ïonkin qui Ta tué.
Le cas de M. Richaud a été analogue.
En arrivant à Singapor, M. Richaud descendit à terre et se rendit au Consulat •de France. La distance est grande, du quai où Ton fait le charbon à la ville. La chaleur était torride^ et le choléra sévissait. M. Richaud arriva très laiigué, couvert de sueur. II se fit préparer un bain dans lequel il fit jeter de la glace.
Le soir, la diarrhée le prit à bord, et, dans la nuit, il
expira.
Vous voyez que lui non plus n'a pas été tué par le
Tonkin.
Et M™« Rlbard, la doctoresse partie à l'époque où Paul
Bcrt est allé au Tonkin?
C'est encore aux mômes causes qu'il faut attribuer sa
mort.
C'était une femme d'une énergie extraordinaire et d'une imprudence excessive. Très mondaine, très excentrique, on la vovait souvent monter à cheval pendant les heures de sieste ; il lui fut impossible de s'acclimater dans ces conditions. Sa mort fut plutôt un suicide inconscient qu*un accident.
Vous ne vous imaginez pas le nombre de jeunes gens qui sont dans ce cas. La société européenne est irès restreinte; la vie d'un célibataire est assez trislê. Quand il ne sait pas se créer une occupation particulière, il fait la fête, et tous les excès de veille, de nourriture, de boisson et le reste se payent là-bas.
L'estomac, fatigué par les apéritifs, digère moins facilement la nourriture, et la diarrhée fait son apparition.
{V Expansion coloniale^ n? du 1*' octobre 1889.) Un autre témoignage qui revêt une autorité
toute spéciale, est celui de M. Constans, député, ancien Gouverneur général au Tonkin, sucesseur de Paul Bert, qui a résidé dans rExtrème-Orient pendant trois années consécutives. Écoutons ce qu'il disait, à la tribune de la Chambre, au mois de novembre 1888 :
Mais le climat?
Le climat n'est pas plus mauvais que dans les autres stations anglaises ou hollandaises ; il est très supérieur à celui de Batavia, et aussi bon que celui de Hong-kong; il n*est dangereux que pour les gens qui sont envoyés en expéditions ou qui ont été laissés dans les postes; il est dangereux surtout pour ceux qui, logés dans des maisons perchées sur quatre bambous, doivent élever ces maisons à mesure que Teau des fleuves monte, pour éviter d'être inondés; là, il est dangereux; ailleurs il ne Test pas plus que dans d^autres pays d'Orient.
J'aimerais mieux vivre au Tonkin, pendant Thiver et une partie de . Tété, qu'à Saigon, à Hong-kong et Singapore. Le thermomètre y descend jusqu'à 8 ou 9 degrés. Ce n'est pas une chaleur insupportable, je pense, et si les hommes y arrivent à ce moment, ils s'acclimateront peu à peu et ne contracteront pas de maladies comme cela s'est produit quelquefois.
(Discours de M. Constans, à la Chambre des députes. Séance du 20 novembre 1888; Journal Officiel ^ du %i novembre 1888.)
M. Brousmiche, pharmacien delà Marine, après avoir recherché la composition des eaux fluviales du Tonkin que Ton accusait de charrier les germes
de toutes les épidémies, va nous renseigner sur ce point particulièrement important :
Au début de la campagne, on avait fait une très mauvaise réputation aux eaux fluviales du Tonkin ; on prétendait même que leur ingestion donnait de suite la fièvre... Or, rien de plus erroné. Au Tonkin, il faut, de préférence à toutes les autres eaux, employer Teau des fleuves. C'est ce que les habitants mettent en pratique autant que possible.
(Aperçu général de V histoire naturelle du Tonkin, par M. Brousmiche, phannacien de seconde classe de la Marine.)
Que n'en peut-on dire autant de tous nos fleuves de France, et de la Seine en particulier !
M. le docteur Foiret s'est appliqué à rechercher sur place les causes de Tabsence à peu près complète des fièvres paludéennes, dans ce pays pourtant marécageux. Il les termine ainsi :
Le sol est argileux et qua&i imperméable. Le produit agricole par excellence est le riz. Objet de soins actifs et intelligents, il donne deux récoltes chaque année, et c^est sans doute à ce surmènement de la terre, à l'énorme consommation de gaz et de liquide qu'il comporte que nous devons V absence presque complète de malaria, absence fort remarquable dans un pays qu'on pourrait, sans lui faire beaucoup de tort, assimiler en bloc à un immense marécage.
{Archives de la Médecine navale (1878). Typographie médicale de Haï-Phong, du Tonkin.)
M. le Docteur Villedary a rendu compte de ses observations scientifiques, dans les Archives de médecine militaire; voici son opinion, qui se rapproche beaucoup de celle du Docteur Foiret :
Le Haut-Tonkin, une fois cultivé, ne sera pas plus malsain, nous en avons la conviction, que le Delta, qui n'est qu'un vaste marais, et dont on ne s'expliquerait pas la salubrité si celle-ci ne tenait précisément aux riches cultures dont il est couvert.
{Archives de médecine militaire^ étude par le D' Villedary, 1887.)
Un fait tout récent démontre, du reste, Texac titude de ces constatations. En 1887, Ton a édifié du côté du Haut Fleuve Rouge, un fort énorme qui suffirait à arrêter une invasion, celui de Yen- Bay, sur le fleuve Rouge, près de Than-Quan. A cette occasion des travaux de terrassement considérables ont été faits, on a remué de grandes masses de terre : pas un homme cependant n'a été atteint de la fièvre^ ni malade.
M. le docteur Maget, chef du service de santé au Tonkin, qui a résidé de 1818 à 1880, a publié diverses études sur notre colonie. Il s'est naturellement occupé avant tout du climat.
La presse française parle quelquefois des înarais {an-
geux et fiévreux du Tonkin,,, Mais ces marais qui constituent la partie la plus riche, sont à peu près exempts de malaria. La fièvre paludéenne est rare, peu tenace^ et moins répandue certainement que dans une multitude de localités de la France,
Les évaluations de mon prédécesseur et les miennes me permettent d'établir que, pendant deux années^ le climat est admirablement supporté par nous, et que pour cette période, les chances de mortalité imputables au seul climat et chez les troupes seules, ne dépassent pas 1 sur 150. Sans aucun doute, un plus long séjour modifierait très défavorablement ce chiffre; de même le choléra qui, de temps à autre, mais guère plus qu'ailleurs, fait des apparitions dont la dernière n'a eu rien de bien grave.
Très sec au début, brumeux à ses derniers jours, l'hiver se passe délicieusement, très favorable à l'Européen qui y reprend vite les couleurs d'Europe. Je le juge suffisamment tonique pour balancer, pendant deux années, les faligues réelles qui résultent de l'été.
En hiver, peu ou point de maladies imputables au climat. Au printemps, la variole se montre à l'état épidémique, n'atteignant que rarement l'Européen. En été, on peut avoir affaire à l'hépatite d'abord, aux insolations, à la dysenterie (tropicale), parfois à l'accès pernicieux; comme à Hong-Kong, l'hépatite et la dysenterie formeront les dominantes ; pas de diarrhée endémique.
D'un agréable séjour pendant les six mois froids, le Delta, dans les limites du possible, devrait être abandonné pour les hauts plateaux à l'époque des chaleurs. Avec de telles précautions, l'Européen, dans ses deux années de séjour, mettra sa santé à l'abri de tout danger.
(Étude d'ensemble du Tonkin; voir Revue de Géographie,
L'examen pathologique du pays se rattache étroitement à I*examen climatérique. Il a été fait par le D' Bourru, à l'aide des documents recueillis sur place par ses confrères. Nous le résumons très rapidement :
Le choléra, dit-on, est endémique au Tonkin... Si nous eu jugeons par Pexemple de la Cochinchine, il est plus effrayant que dangereux. Dans cette colonie, en effet, il frappe cruellement les Annamites, mais épargne presque complètement les Européens (1). Diantre part, Tendémicité du choléra dans Tlndo-Chine, à nos yeux du moins, est fort contestable...
La variole est très fréquente, très meurtrière... Les Tong-Kinois acceptent la vaccine avec empressement. (Le D' Hamon a vacciné plus de 1,500 enfants que les parents lui amenaient deparlout,méme de deux et trois jours de marche.) La variole n^est donc pas à redouter au Tong-King plus qu^en Europe....
Le D' L. Maget a vu deux cas de fièvre typhoïde à Hanoï; les autres observateurs n'en disent rien. Ce n'est point une maladie du pays....
Le paludisme est rare et léger... Sur un effectif de quatre cents hommes, le D' G. Maget a constaté trois ou quatre fièvres tierces ou quotidiennes, — qui toutes ont guéri sans rechute en huit ou dix jours....
Il y a une maladie incomplètement étudiée encore en Indo-Chine, qu^on nomme fièvre des boisi,.
(1) Il ressort, en efïet, d'un rapport fait par M« CuASTAixti, médecin en chef, qu'en Gochinchine, lors de répidémie de 1882, grâce aux mesures prises par M. Le Myre de Yilers, si le nombre des décès chez les Annamites fut de 20,000, celui des Français ne s'éleva qu*à 8 seulement*
Au début de Toccupalion, il y a bientôt dix ans, la dysenterie se répandit sur nos troupes. Depuis, elle a disparu ou peu s'en faut. L'observation parait avoir prononcé sur la cause certaine de cette maladie, qui s'est trouvée supprimée le jour oti, dans ralimentation, a été supprimée l'eau des fleuves chargée de matières organiques...
La diarrhée^ au Tong-King, n'est qu'un catarrhe saisonnier, sans durée, sans gravité, et qui n'a rien de commun avec la terrible diarrhée chroniqne de la Cochinchine....
Les affections du foie sont assez répandues.
Tel est le tableau pathologique dont nous pouvons embrasser Tensemble d'un coup d'œil.
Au Tong-King, les épidémies à redouter sont : la v/iriole et le choléra. Contre l'une, nous savons nous prémunir sûrement; l'autre, plus difficile à arrêter, n'est cependant pas au-dessus de la science contemporaine.
Des grandes endémies tropicales, l'une, le paludisme, le grand fléau de la colonisation, est atténuée le plus possible et vraiment bénigne ; pour l'autre, la dysenterie, l'expérience a prononcé sur sa cause; à nous de l'écarter.
(ido
M. le D"" Rey, médecin en chef de la marine, a rempli les fonctions de Chef du service de santé du corps expéditionnaire au Tonkin ; il a eu toutes les facilités pour examiner de près et à fond, les questions se référant au climat, à Thygiène et à la santé ; il écrit :
Les premiers observateurs avaient constaté, non sans quelque étonnement, que le climat du Tonkin était clément pour l'Européen; et pourtant la suite des événements ne
parait pas avoir confirmé ces appréciations favorables. Pour obtenir, en 1876 et 1877 le nombre de cinq décès, sur 205 malades traités pendant les deux années, il a fallu faire appel à tous les contingents. J*y range, en effet, un cas de choléra dont la victime était Annamite ; un accident de chasse qui a coûté la vie à un résident français ; eafm, la triste aventure d'un soldat qui sVst noyé en se rendant à Hanoï. Autrement, il ne resterait à la charge du climat, avec un personnel d'au moins 140 rationnaires européens, que deux morts en deux années, une fièvre perpicieuse ataxique et une diarrhée chronique.
(Le Tonkin, par le D^ Rky.)
Ainsi, en deux ans, sur 205 malades, il y a eu cinq décès seulement, dont deux n'avaient rien à voir avec le climat.
Plus loin, se plaçant à un point de vue plus actuel, le D** Rey ajoute :
Cet heureux temps n'est plus, va-t-on me dire. Cet heureux temps reviendra, répondrons-nous : que la pacificaiioa du Tonkin soit un jour obtenue; que les troupes soient installées dans des casernes vastes, aérées, etc., etc., et le Tonkin aura reconquis sa bonne réputation.
(Idem.)
Et, en effet, Ton ne peut oublier que le corps expéditionnaire a vécu plusieurs années et vit encore dans les conditions sanitaires les plus défavorables : composé de très jeunes soldats, pris dans les troupes continentales, il est arrivé là sans acclimatement préalable ; habillé à l'européenne, il a lutté
contre les fatigues d'une campagne extrêmement pénible; il s*est passé d'installation, de caserne et souvent d'abri suffisants; les malades étaient soignés pour la plupart dans des hôpitaux provisoires, créés à la hâte. Aucune ville n'offrait aux soldats une résidence où ils pussent se refaire et se reposer. Pas de voirie, presque pas de routes véritables pour ces marches souvent très rapides à travers un pays coupé d'arroyos, garni de marais, et dont les voies principales étaient seules explorées.
A l'heure qu'il est, quatre ans après la conquête, nos troupes attendent encore leurs casernements définitifs en maints endroits.
Est-ce la faute du climat?
Après les événementsde 1885, la nouvelle Chambre revint avec un esprit déclaré autant qu'irréfléchi, d'hostilité contre le Tonkin. La commission chargée d'examiner la demande de crédits déposée par le ministère Brisson, crut devoir ouvrir une enquête solennelle dans l'intention de s'éclairer sans doute, mais aussi dans le but peu dissimulé chez certains de ses membres de recueillir quelques griefs contre le ministère Ferry. Ses espérances furent déçues, disons-le en passant. Mais à la lecture des procès -verbaux officiels de ses séances, on voit que les personnages appelés à renseigner
la commission ont été en quelque sorte « retournés dans tous les sens », questionnés avec une insistance souvent excessive; Topinion de ces témoins a donc un poids tout particulier.
Parmi eux se trouvait le général Brière de Tlsle, ancien commandant en chef du corps expéditionnaire en 1885. On l'interrogea sur beaucoup de points, et M. Lalande, député, lui exprima le désir de connaître son sentiment sur le climat.
Quand nous serons établis au lonkin, répondit le général Brière de Tlsle, on y mourra moins que dans les autres colonies; mon affirmation peut vous étonner à cause de l'hécatombe épouvantable de ces derniers temps, mais les choses ne se passent pas ainsi d'ordinaire...
faflirme que le pays est un des plus sains que nous possédions.
Nos troupes ont été débarquées celte année — des troupes absolument nouvelles — au moment de la plus forte chaleur. Les casernements n'étaient que de mauvaises paillottes. Il aurait fallu disséminer les hommes dans les villages; la mortalité aurait été moindre ; j'ai fait des essais de ce genre et ils m'ont réussi.
UnV a pas au Tonkin cette diarrhée que nos soldats appellent la cochinchinite, qu'on rapporte souvent de la Cochichine et qui quelquefois môme ne se déclare que longtemps après le retour, pour vous tuer en un an ou deux.
(Procès-verbaux des séances de la commission des crédits pour le Tonkin f séance du 30 novembre 1885 ; voir Journal Officiel du. tO inillei 1886, pièces annexes.)
Dans cette même enquête plusieurs docteurs fu-
rent entendus, notamment M. le docteur Rochard, médecin en chef de la marine, dont nous citerons Topinion un peu plus loin, et M. le docteur Martin Dupont, médecin principal de la marine. Dans la déposition de ce dernier, qui a passé de longs mois au Tonkin, on lit au sujet du climat :
En dehors des conditions de guerre, je le considère comme salubre; moins qu^en France évidemment, mais plus que dans la plupart de nos colonies, si Ton excepte Taîti, la Nouvelle- Calédonie, Terre-Neuve. Les Antilles ont de nombreux fovers de fièvre. Au Tonkin, du moins dans le Delta, qui est cultive et très habité, la mortalité ne serait pas plus grande pour nos hommes que dans leurs casernes de France ; il y aurait moins de fiévreux à Haïphong qu'il n*y en a dans le port de Rochefort.
En résumé, avec de bons cantonnements, des soins hygiéniques, on n'aurait pas au Tonkin plus de mortalité qu^en France.
{^Commission des crédits du Tonkin et de Madagascar^ séancedu i" décembre 1885 ; Officiel, juillet 1886.)
M. le Docteur Fernand Diacre a longuement décrit les observations médicales et climatériques recueillies durant un séjour de onze mois qu'il a fait à Lang-Son, comme médecin auxiliaire de la marine (de mai 1886 à avril 1887). Voici sa conclusion :
Nous sommes absolument convaincu que, parmi les
colonies françaises, après TOcéanie, le Tonkin est le plas salubre.
..... Nous n'avons pas à discuter ici la question des richesses de toutes sortes que des gens aveuglés ou aveugles par principe persistent à nier. Nous voulons simplement diro, en terminant , que le soldat s'acclimatera très bien sans avoir à craindre ces anémies si meurtrières de la Cochinchine, du Sénégal, La saison froide permet à Torganisme fatigué par Tété de se refaire et d*emmaganiser de la santé, si je puis m'exprimer ainsi, pour le prochain hivernage.
On nous objectera les trop nombreuses pertes qu'a faites le corps expéditionnaire du fait des maladies plus encore que du feu de l'ennemi. Nous le savons aussi bien que personne. Les commencements d*une conquête sont toujours difficiles. Qui pourra jamais se rendre un compte exact de ce que nous a coûté la Cochinchine avant qu^on soit arrivé à la salubrité relative qu'elle possède actuellement ?
Les deux principaux facteurs de la mortalité, nous les
avons déji indiqués, sont, aussi bien pour Lang-Son que pour le reste du pays, le surmenage imposé aux hommes, l'insuffisance des casernements. Par le fait de la paciQcation du pays, le premier a disparu. On s'est déjà préoccupé des casernements à installer dans tous les postes que nous devons tenir. Les superbes casernes de Saigon si bien aménagées, si confortables, nous sont un sûr garant de ce qu'on fera au Tonkin.
En mémo temps, le pays reprend confiance ; les habitants dispersés reviennent ; ces immenses espaces incultes disparaissent, emportant avec eux l'impaludisme.
Nos commerçants, nos industriels, nos agriculteurs vien* nent s'installer, et la France va montrer une fois de plus, après le Canada, la Louisiane, les Antilles, Tlnde, qu'elle n*est pas une nation colonisatrice ! ^
(Onze mois de séjour à Lang-Son^^ov le D"^ Diacre, 1888.)
l'on peut considérer comme le témoignage scientifique le plus autorisé et le plus certain, celui que M. le D'^ Rochard a apporté en 188S, devant la. commission parlementaire des crédits pour le Tonkin ; et c*est pourquoi nous le citons après les autres, considérant qu'il les résume et les condense, inspecteur général des services sanitaires et médecin en chef de la marine, Téminent . membre de l'Académie de médecine n'a pas été au Tonkin et ne Ta pas vu par lui-même. Mais cela importe peu, en l'espèce, puisque toute son argumentation est basée sur les statistiques officiellement établies làbas, ou sur les observations positives de ceux de ses confrères qui ont vu le Tonkin et ont étudié son climat. L'usage qu'en fait M. le D' Rochard, la haute consécration qu'il leur donne, en augmente, on peut le dire, l'autorité et la valeur scientifique.
Je ne conaais pas personnellement le Tonkin, n'y étant jamais allé, déclare M. le D' Rochard ; mais j'ai sur ces questions une foule de renseignements verbaux ou écrits, et parmi ces derniers, les Archives de la médecine navale, ou uos médecins font insérer leurs travaux.
De tous ces documents que j'ai compulsés, résulte pour moi la conviction que le Tonkin n'est pas un pays insalubre, par comparaison, du moins, à notre colonie similaire de la Gochinchine.
Je parlerai maintenant des maladies.
Les fièvres paludéennes, si meurtrières en Gochinchine, n'existent pas au Tonkin, ou du moins ne se déclarent que
rarement, quand on laboure les rizières, on qu^on recueille le riz. On n^y rencontre pas non pins cette diarrhée dont la ténacité est telle qne j'ai vu un officier en mourir 13 ans après son retour.
Quant au choléra, il est moins meurtrier au Tonkin, pour les Européens que pour les indigènes. Nous n*aYons perdu là de cette terrible maladie, que 3 médecins. Nous ne sommes malheureusement pas habitués à être épargnés ainsi. Les coups de chaleur, sorte d'insolation, nous y font perdre plus de monde.
M. le D' Rochard lit ensuite à la commission une minutieuse statistique, indiquant les pertes que nous avons subies au Tonkin, en faisant la part de la maladie et celle de la guerre. Il en résulte que : Pour rinfanterie de marine, du commencement de mai 1883 au 20 novembre 1885, il a été expédié au Tonkin et en Annam 399 officiers et 7,649 soldats, — soit 8,048 hommes. — Au Tonkin, de mai 1883 au 1*' octobre 1885, il y a eu 17 officiers et 111 soldats (soit 128) tués en combattant, — et 15 officiers et 365 soldats (soit 380) morts de maladie; soit en tout 508 morts. — En Annam, pas d'officier. tué, 6 soldats seulement, et pas d'officier mort de maladie, mais 144 soldats; soit en tout, 150 morts.
Les pertes de l'infanterie de marine sont donc, pour cette période, de 26 pour 1,000 au Tonkin, et de 24 pour 1,000 en Annam.
Pour Vartillerie de marine^ les pertes, pour la même période, sont de 26 pour 1,000 au Tonkin, et 24 pour 1,000 en Annam*
... En résumé^ conclut le D' Rochard, Parmée de terre perd 10* pour 1,000 actuellement par an, et la marine 40 pour 1,000 ; la mortalité de 33 pour 1,000 au Tonkin est donc inférieure à la mortalité de Varmée tout entière (la marine).
En campagne, le nombre des malades est considérable et toujours supérieur au nombre des tués.
En Cochinchine, dit-il encore, la mortalité était, au commencement de notre occupation, de 90 pour 1,000 ; elle a beaucoup diminué. Elle est aujourd'hui de 40 pour 1,000.
Puis M. Thomson, député, lui pose cette question : « Donc le Tonkin n'est pas malsain, il paraît Tètre moins que d'autres pays ?» — 11 répond :
C'est l'opinion désintéressée du plus grand nombre de nos confrères. Nous considérons le Tonkin comme un « sanatorium » en comparaison de la Gochinchine. Il y a là une belle saison qui retrempe les santés.
{ProcèS'Verbaux de la commission parlementaire des Crédits du Tonkin , déposition de M. le docteur Rochard , séance du 1" décembre 1885; Officiel, juillet 1886).
Les tablcMiux de mortalité. — Nous sommes en mesure de confirmer les appréciations de l'illustre académicien par la production, année par année, des chiffres de la mortalité, en Annam et au Tonkin,
pendant les sept premières années de Inoccupation, 1883-89. Ces chiffres, communiqués par les départements de la guerre- et de la marine, ne s'appliquent, bien entendu, qu'aux troupes européennes, mais ils comprennent la totalité des décès.
On a fait grand état, dans les polémiques, des décès survenus au retour, dans les hôpitaux de France, et parmi les jeunes soldats envoyés en congé de conval.escence. On a considéré qu'il y ^vait là comme une sorte de masse noire, apportant au total de nos pertes un contingent inconnu et formidable. M. Andrieuxa même prétendu que les convalescents et les jeunes hommes qui sont jugés, après quelques mois d'épreuves, trop faibles pour le service colonial et renvoyés en France avant le temps sont des hommes « perdus pour l'armée française ». C'est jouer sur les mots. Les faibles ou les convalescents, envoyés en congé, ne sont pas plus perdus pour Tarmée que les autres soldats qui reçoivent chaque aftnée, en si grand nombre, des congés renouvelables. Il n'y a de perdus que les morts. Or le ministère de la guerre comprend dans ses états, avec les décès survenus aux colonies, les morts dans les hôpitaux et les morts en congé, comme on peut s'en convaincre en examinant les états produits par le gouvernement à la commission d'enquête de 1885. (Voiries Annales de la Chambre
des députés. Documents parlementaires. Session extraordinaire de 188S, page 490.) Ces décès figurent dans un tableau intitulé: Intérieur et Algérie, qui comprend dans une première colonne les décès dans les hôpitaux, au retour, et dans une seconde les morts en congé, soigneusement relevés dans chacun des dix-neuf corps d'armée.
On peut affirmer que cette double source n'augmente la statistique que d'un apport minime. Ainsi, pour 1885, l'année de la plus grande mortalité^ sinon relative, du moins absolue, on relève 116 décès dans les hôpitaux, et 77 en congé, pour un chiffre total de 3,415 décès, ce qui représente, pour les morts en congé, une proportion de 22 par 1,000 du nombre total et de 1,87 pour 1,000 des effectifs.
Pertes des troupes européennes.
(Guerre et Marine, — Annam, Tonkin, Formose.)
1889 environ 600 (l)
Total 9,067
(1) Les relevés des derniers mois manquant encore, on les a calculés largement.
Observations. — La mortalité des troupes de terre et de mer, en Ànnam et aa Tonkin (r expédition de Formose comprise) dans les sept années 1883-1889, se divise en trois périodes :
l'» La période guerrière ou de conquête, qui commence au printemps de 1883 et qui finit aux préliminaires de paix du mois d'avril 1885 ;
S"* La période d'occupation qui comprend le second trimestre de 1885, et les années 1886, 1887, 1888;
3" L'année normale, 1889.
PÉRIODE DE GUERRE. — C'cst, dc bcaucoup, la moins prodigue en vies humaines.
1883. — La campagne de 1883, que couronna la prise de Sontay, n'a coûté aux troupes venues de France que 154 hommes, savoir :
Morts ou disparus dans les différents
combats 4o
Tués à Sontay. . . * 72
Morts dans les hôpitaux 37
Total •.«..«^7 1 54,
sur un effectif maximum de 7,000 hommes de toutes armes,
I^roportion. i ; ... ; » . ^ . %% pour 1,000
1884. — L'année 1884 (prise de Bac-Ninh et de Hung-Hoa, affaire de Bac-Lé, premières hostilités avec la Chine) a compté 369 décès, pour un effectif moyen de 12,800 hommes.
Proportion 28 pour 1,000
1885. — Les cinq premiers mois de 188S, auxquels se réfèrent la campagne des généraux Brière de Lisle et de Négrier, la prise de Langson, le siège et le déblocus de Tuyen-Quan, ont fait ressortir 579 décès, pour un effectif total de 23,760 hommes (fin mars 1883).
Proportion 24 pour \ ,000 (1)
— C'est alors que le ministère Brisson envoya au Tonkin le général de Courcy avec une division.
Du mois d'avril à la fin de novembre, les troupes de la guerre sont renforcées de 13,840 hommes, les équipages de la flotte de 4,162 marins. — (Les troupes de la marine envoyées de France se compensent exactement avec celles qui furent, dans la même période, renvoyées à Brest ou en Cochin-
(1) Voir les étais annexés au rapport de la commission d*cn- (|aète du mois de décembre 188.^. (Annales de la Chambre des députés. Documents parlementaires. Séauco du 17 décembre 1885> pages 487 à 49O0
chine, ou expédiées a Madagascar; il n'y a donc pas lieu d'en tenir compte.)
Le corps expéditionnaire se trouve ainsi porté, dans le second semestre de 1885, à 41,760 hommes.
Les événements de Hué mettent l'Annam en fea ; le choléra fait son apparition au mois d'avril (333 victimes du choléra en avril, 368 en septembre, 306 en octobre, 300 en novembre). Pour les six derniers mois, 3,311 décès, soit 79 pour 1,000.
1886. — En 1886, les effectifs européens sont ramenés à 22,924. La mortalité n'est plus que de 1,469(64 pour 1,000).
1887. — En 1887, les relevés de la guerre et de la marine donnent 1,361 décès pour un effectif présent de 16,667 hommes ; la proportion est de 81 pour 1,000.
1888. — En 1888, 1,224 décès pour un effectif présent de 11,2S2 hommes.
La proportion est de 108 pour 1,000.
Mais 1887 et 1888 sont deux années d'épidémie. Le nombre des décès causés par le feu de l'ennemi est insignifiant : ils ne représentent pas 1 pour 100 du total, tandis que le choléra en enlève 50 pour 100. La dispersion des petits postes, leur déplorable
installation, Tinsuffisance des casernements, les marches par la saison chaude n'expliquent que trop ces chiffres affligeants. Cependant, pour les comprendre, il faut les comparer.
Les chiffres produits par M. le D"" G. Lagneau dans une intéressante Étude statistique sur la mortalité des marins et des soldats français dans les colonies, lue à l'Académie de médecine, vont nous y aider.
Le docteur Lagneau, après avoir rappelé que nos jeunes hommes de 20 à 30 ans, en général, présentent une mortalité annuelle de 8 à 10 sur 1,000, démontre d'abord que les militaires à l'intérieur, en France^ bien que soumis à F élimination de tous les infirmes et débiles par les conseils de revision, qui déchargent ainsi de nombreux décès Tobituaire de l'armée, présentent une mortalité au moins égale, de 9 à 11 sur 1,000, principalement par suite de l'encombrement humain dans les casernes.
Telle est la proportion des décès en France, pour nos jeunes gens.
Quant aux colonies :
En Algérie, la mortalité a été de 17 sur 1,000, de 1837 à 1848; elle est actuellement de 11 à 12 pour 1,000. — En Tunisie, elle était de 61 sur 1,000 en 1881, rapidement elle est descendue à 12 pour
1,000. — Aux Antilles, de 1819 à 1855 elle était de 91 sur 1,000, elle est de 18 à 22, soit deux fois plus forte qu'en France. — A la Guyane, lors de répidémie de fiève jaune de 1855, la mortalité a atteint 237 sur 1 ,000, soit près du quart de l'effectif. — Dans les Indes Françaises, la mortalité est de 37 sur 1 000. — Dans la Cochifichine, de plus d'un neuvième de l'effectif, 115 sur 1,000 en 1861, elle a été considérable pendant les premières années, mais n'est guère actuellement que le double de ce qu'elle est en France. — k la Réunion, 29 à 30 sur 1,000 habituellement; mais de 70 à 113 pour 1,000 depuis que les malades de Madagascar y sont évacués. — Au Sénégal^ la mortalité a été de 148 sur 1,000, de 1832 à 1837 ; elle a diminué de moitié et est actuellement de 73 sur 1,000, grâce à la petite durée du séjour et au rapatriement rapide de 150 malades sur 1,000. En 1838, 1859 et 1878, la fièvre jaune fît succomber 550, 610 et 526 malades sur 1,000 Européens.
Vu la diversité plus grande des saisons, le Tonkin serait plus salubre. Mais par suite de leur nombre insuffisant, les soldats fatigués seraient parfois fortement éprouvés. De 1882 à 1885, leur mortalité annuelle aurait été d'environ 40 sur 1,000. Mais le choléra, qui sévit durant quelques mois à partir d'août 1885, éleva passagèrement la mortalité à près de 96 sur 1,000.
(Journal des Sociétés scientifiques, 13 février 1889.)
Les chiffres produits pour le Tonkin concernent, on le voit, des années qui ont été non seulement les premières de Toccupation réelle, mais encore celles de l'effort principal, de l'expédition dans tout le pays, par tous les temps, avec toutes les fatigues, et sans repos aucun pour les troupes. L'expérience démontre, pour toutes nos autres colonies, que si la mortalité est exceptionnellement élevée durant la période laborieuse de conquête, elle s'abaisse dans une proportion considérable, sitôt l'occupation régulière et pacifique. Cet abaissement a été de 11 à 11 ou 12 sur 1000 pour l'Algérie ; de 61 à 12 pour la Tunisie; de 91 à 18 ou 22 pour les Antilles ; de 115 à 18 ou 22 pour la Cochinchine ; de 148 à 73 pour le Sénégal. Il en sera et il en est déjà de même sur les rives du fleuve Rouge, bien que nos soldats soient encore dépourvus presque partout de casernements appropriés au climat et aux nécessités hygiéniques.
Ainsi le Tonkin suit la loi générale de toutes les conquêtes coloniales qui commencent. Il semble même qu'il soit entré déjà dans la période normale.
1889. — L'année 1889, qui n'a pas revu le choléra, ne compte, pour les neuf mois dont on a les relevés, que 410 décès. En chiffrant au plus haut les trois mois qui manquent, on est assuré
que la mortalité totale se maintiendra vers 600. — 600 sur 14,000 (chiffre de l'effectif donné par Tamiral Jaurès dans la séance du 28 février 1889), n'est plus qu'une proportion de 43 pour 1,000 — c'est-à-dire à quelques unités près, la mortalité de la marine française en temps de paix (40 pour 1,000). La concentration des postes, le développement du casernement mis enfin à l'étude, il y a un an environ, par M. le sous-secrétaire d'État Delaporte, — la suppression des colonnes par la saison chaude, l'envoi des troupes de relève coïncidant avec la saison fraîche, amèneront, dans un temps prochain, de nouveaux et sérieux abaissements.