CE QU'A GOUTE L'EXPÉDITION
L expédition. — Le rapport Borgnis-Desbordes.
— Crédits votés pour le Tonkin. — Comparaisons.
li'expédUion. — On a lu plas haut le court récit de la première expédition de Francis Garnier (septembre 1873) si malencontreusement terminée par le traité Philastre. Jusqu'en 1882, la situation reste tendue et incertaine.
— En 1882, le ministère de Freycinet succède au ministère Gambetta. L'amiral Jauréguiberry, qui aie portefeuille de la marine, reprend les projets d'expédition. Le 26 mars, le commandant Henri Rivière est envoyé au Tonkin avec deux navires et 400 hommes. Le 2 avril, il est à Haïphong, le 3 à Hanoï, et comme Francis Garnier, il ne tarde pas à conclure des vexations et de l'attitude des man-
darins, qu'il faut s'établir par la force : le 25, il s'empare de la citadelle.
A Paris, un nouveau ministère arrive (ministère Duclerc); l'amiral Jauréguiberry veut de plus en plus agir, mais précisément, M. Bourée télégraphie de Shang-haï (29 décembre), qu'il s'occupe d'un arrangement avec la Chine, sur une base que cependant il jugeait lui-même t détestable » quelque temps avant (21 octobre).
— En. 1883, le ministère!. Ferry prend le pouvoir; M. Challemel-Lacour remplace M. Bourée, dont les vues semblent insuffisamment nettes, par M. Tricou.
Les renforts (150 hommes) envoyés par le précédent cabinet, entre temps arrivent à Haïphong. Rivière, jugeant opportun d'arrêter les Chinois et les Pavillons-Noirs, quitte Hanoï avec ses troupes et dix bâtiments à vapeur; il s'empare de Nam-Dinh (21 mars).* Les Pavillons-Noirs tentent un coup de main sur Hanoï, dégarni de soldats (27 mars), on les repousse, en constatant leur organisation relativement bonne. Le 2 avril. Rivière est de retour; le 14 mai, 300 hommes de renfort lui arrivent. — Le 24 avril à Paris, le gouvernement dépose une demande de crédits. — Le 19 mai, le commandant veut frapper un grand coup, mais dans une sortie à jamais néfaste, il est tué avec nombre de se^ hommes. Le 26 mai, la nouvelle de sa mort arrive à
la Chambre qui délibérait sur la demande de crédit, déjà adoptée par elle, et revenant du Sénat; à Tunanimité, le patriotisme l'emportant, elle vote un crédit de 5,300,000 francs.
Au Tonkin Témoi est grand ; les nouvelles à sensation se répandent. Mais les secours arrivent, de Cochinchine d'abord, puis de France; le général Bouet prend le commandement du corps expéditionnaire, l'amiral Courbet celui d'une division navale du Tonkin formée aussitôt et doublant la division de Chine, commandée par l'amiral Meyer; le docteur Harmand est nommé commissaire général de la République au Tonkin (7 juin), avec mission d'établir notre administration et notre protectorat^ à mesure que l'armée s'emparera du pays. En même temps que 4 à 5,000 hommes de renfort sont en route ou arrivent, diverses opérations ont lieu à Haïphong (5 juillet), Nam-Dinh (19 juillet), Sontay (15 août), Palan {V septembre) sous la conduite du général Bouet, qui bientôt est rappelé et remplacé par le colonel Bichot (18 septembre).
En Annam, Tu- Duc étant mort (17 juillet), et pour ne pas perdre les avantages déj à acquis , l 'amiral Courbet accompagné de M. Harmand, se portait devant Hué, envoyait un ultimatum, bombardait la ville (18 août) et un traité était signé (25 août), grâce auquel était regagné tout le terrain perdu.
La Chine, loin de rappeler ses bandes irréguliëres , semble les laisser agir au Tonkin , comme si ce pays était sous sa dépendance, et non sous celle de TAnnam. L'amiral Courbet prend la direction de l'expédition (25 octobre), et M. Harmand rentre en France. Prise de Sontay (14-15 décembre).
De nouveaux crédits (9, puis 11 millions) sont votés par les Chambres et Tenvoi de renforts décidé. Le commandement est repris àPamiral Courbet, promu vice-amiral, et confié au général Millot (février 1884) en raison de l'importance que les opérations vont avoir à terre, et Tamiral Courbet reprend la direction unique de la flotte. Les généraux Brière de Tlsle et de Négrier secondent le général Millot. Les effectifs sont, à ce moment, de 16,100 hommes.
La campagne se poursuit : le général de Négrier révèle ses grandes qualités d'homme de guerre dans les opérations qui aboutissent à laprisedeBac-Ninh, 12 mars 1884. Prise de Thaï-Nguyen, 19 mars. Prise de Hong-Hoa, 13 avril. Ces brillants succès impressionnèrent vivement le gouvernement chinois et le 11 mai fut signée entre le célèbre Li-Hong- Chang, vice-roi du Petchili et le commandant Fournier, muni des pleins pouvoirs de M. Jules Ferry, la Convention préliminaire de Tien- Tsin, par laquelle la Chine reconnaissait notre souveraineté sur le Tonkin, et s'engageait à
en retirer immédiatement ses garnisons. Le 26 juin notamment avait été fixé comme date de révacuation de Lang-Son, et une colonne dirigée par le lieutenant-colonel Dugenne se mit en marche pour occuper la ville; pendant la route, le 23, elle se heurte à une armée chinoise, vers Bac-Lé ; des coups de fusil s'échangent, et nous subissons un échec sensible. — La paix est rompue. On mène rondement les représailles : l'amiral Courbet reçoit mission de se porter sur les côtes chinoises ; il bombarde Kelung, et accomplitle magnifique fait d'armes deFou-Tcheou. La Chine, perdant de son assurance, cherche de nouveau à traiter, par d'interminables et astucieux pourparlers. En août, le général Millot cède le commandement en chef au général Brière de risle, qui reste secondé par le général de Négrier.
— En 1885, les opérations se continuent en tous sens, à Chu, au Kep, à Tuyen-Quan, où nos soldats, avec le colonel Dominé, soutiennent deux sièges glorieux; à Dong-Song, puis à Lang-Son qui est pris le 13 février^ et à Dong-Dang, le 22. Le général de Négrier fait sauter la porte de Chine. Le 22 mars les Chinois reprennent l'offensive; Négrier les refoule jusqu'à Bang-Bo. Maisle24 mars, n'ayant qu'un millier d'hommes à opposer à 50,000 Chinois, il rétrograde jusqu'à la porte de Chine et attend
:m LE TONKIN
Tennemi dans les lignes de Ri-Lua. Le 38 mars, nouveau combat habilement dirigé comme les précédents, : les Chinois laissent sur le terrain plus de 1,200 morts et leur déroute est complète.
Mais par une déplorable fatalité, à ce même moment où les Chinois saisis de frayeur, prennent la fuite, une balle vient blesser le général de Négrier qui passe le commandement au colonel Herbinger. Celui-ci, en proie à une agitation extraordinaire, perd complètement la tète , . ordonne précipitamment la retraite à nos troupes victorieuses, incendie les bagages, détruit le télégraphe, jette au fleuve le Trésor, les canons ! En même temps, il envoie au général en chef, à Hanoï, une dépêche laissant croire à une vraie débâcle, à un écrasement imminent de nos forces par 80,000 Chinois.
C'est dans ces conditions à peine croyables, et par une faute imputable au seul colonel Herbinger, ainsi que l'établit le rapport de Borgnis-Desbordes, qu'on va lire tout à l'heure, que le dimanche 29 mars, arrive à Paris un télégramme officiel communiquant ces graves nouvelles... imaginaires. L'émotion naturellement est considérable. Elle gagne le Parlement, dont certaines fractions semblent empressées à exploiter ces incidents, en raison des élections qui approchent.
Sans vouloir attendre, sans réfléchir, sans prendre de nouveaux renseignements, une majorité de coalition renverse, le 30 mars, le ministère Ferry, après une violente haranguedeM. Clemenceau. Le cabinet garde la direction des affaires durant quelques jours encore, en attendant la constitution du ministère Brisson. Or, Ton a su depuis, et il a été prouvé par des documents authentiques qu*à cette date du 30, au moment même où se produisaient la panique militaire de Lang-Son et la panique parlementaire de Paris, le Tsong-li-Yamen avait accepté depuis cinq jours (le 25 mars), les conditions posées par M. J. Ferry, et venait de donner à son mandataire l'autorisation de signer immédiatement le protocole.
Le 4 avril, les préliminaires de paix étaient signés à Paris. Et plus tard, le 9 juin, le traité définitif avec la Chine était conclu à Tien-Tsin.
lie rapport ptorgnls-Desbordes. — A la Suite
de Taffaire de Lang-Son, le colonel Borgnis-Desbordes, commandant par intérim la 2"* brigade, fut chargé d'ouvrir une enquête. Son rapport officiel est daté de Chu, 24 avril d884. C'est un document douloureux, mais qui appartient à l'histoire. 11 est nécessaire d'en reproduire ici les passages principaux :
La %^ brigade, sous le commandement de M. le général
de Négrier, dit le rapport^ avait été laissée à Lang-Son, après la prise de la citadelle (13 février 1885).
Le 28 mars, celte même brigade, dont tout le corps expéditionnaire connaissait le courage, la persévérance, la valeur et Tentrain, quittait Lang-Son la nuit avec précipitation, abandonnant une partie de ses bagages, le trésor, des canons, des munitions, des vivres. On a voulu attribuer cette défaillance d'une part à l'emploi d'une nourriture insuffisante et d'autre part à Ténervement, à Tusure, à la fatigue .
Pendant le séjour à Lang-Son, les difficultés de ravitaillement avaient en effet exigé l'emploi, à certains jours, de rations dites substituées, qui avaient une valeur nutritive moindre que la ration réglementaire. Dans la ration substituée, on avait 800 grammes de riz au lieu de pain ou de biscuit; mais tous les jours on distribuait de la viande fraîche, du sel, du sucre, du café, du tafia (en petite quantité il est vrai, 6 centilitres). Il est impossible d'admettre que, dans ces conditions, la ration substituée ait exercé sur les troupes une influence susceptible de diminuer leur valeur; ce serait se payer de mots et déplacer la question.
L'autre motif ne vaut pas mieux.. .
La situation de la brigade, le 28 mars au soir, au moment où le général de Négrier blessé remet le commandement au lieutenant-colonel Herbinger, est doue la suivante:
La brigade a supporté du 14 février au 28 mars, c'est-àdire en quarante-deux jours, quatre jours de combat; elle a été victorieuse le 23 février ; obligée de battre en retraite, mais en bon ordre, le 24 mars ; victorieuse encore le 28 mars. En outre, et c'est là un point important, le général en chef a envoyé 1,500 hommes de renfort qui sont arrivés du 23 au 26 mars. Cette brigade est susceptible encore de très grands efforts, et la responsabilité de la défaillance du 28 mars ne doit pas peser sur elle, mais sur son nouveau chef, comme nous allons le voir.
Evacuation de Lang-Son. — Dès qu'il a reçu le commandement, le lieutenant-colonel Herbinger décide la retraite, avant d'avoir reçu les renseignements nécessaires, sans écouler aucun avis. Il télégraphie au général en chef le SIS mars, à 4 heures ou 4 heures 30 du soir (le général de Négrier avait été blessé à 3 heures et demie environ, c'est-à-dire une demi-heure ou une heure avant) : « Général de Négrier grièvement blessé — pris commandement de la colonne — profiterai de la nuit pour rétrogader par Dong- Son et Than-Moiî sur deux colonnes. Impossible maintenir position faute munitions et vivres^ etc. »
Le lieutenant-colonel Herbinger, en communication télégraphique avec le général en chef, a jugé tout de suite la situation si grave qu'il ne croit pas devoir le consulter et ordonne la retraite immédiate, la nuit, après le combat du 28, sans tenir compte de la fatigue de tous. L'urgence de fuir et de fuir vite domine tout : il m'a avoué lui-même ce qui suit :
« L'évacuation était entrée dans mon esprit dès ma prise de commandement. »
Les motifs qu'il donne au général en chef sont résumés dans ces mots de la dépêche télégraphique citée plus haut :
« Impossible maintenir positions faute munitions et vivres. »
Pour ce qui est relatif aux vivres, sur Pobservation qui lui est faite par moi que cette affirmation est contraire à ce que dit son propre rapport, le lieutenaut-colonel Herbinger me déclare que ce mot lui a échappé; il ignorait à ce moment la situation en vivres. Je crois inutile d'insister sur ce fait. Je me bornerai à remarquer qu'en présence des intérêts si graves qui sont en jeu, M. le lieutenant-colonel Herbinger ne devait pas rédiger avec une pareille légèreté une dépêche au général en chef.
Les munitions sont d'un transport difficile et il est certain que l'approvisionnement du fort de Lang-Son n'avait
pu être fait avec toute la célérité qii^exigeaient les consommations faites pendant les trois journées des 23, 2i et 28 mars.
En outre (dit le rapport que nous sommes obligé de résumer, en raison de son étendue) le chef d'état-major lui avait communiqué l'état exact des munitions. A aucun moment la brigade n'a été laissée sans munitions. Le 28 mars au soir, la situation était la suivante :
Cartouches d* infanterie. — La façon singulière dont on distribua les cartouches le soir dn 28, en faisant déposer sur les routes les caisses ouvertes dans lesquelles les hommes puisent à volonté, empêche un contrôle sérieux; on en est réduit à des hypothèses. Le lieutenant-colonel Herbinger m'a dit, comme on le verra plus loin, à propos du trésor, que les hommes étaient surchargés de cartouches ; dans son rapport, il reconnaît 120 cartouches par homme et 63,000 au parc.
D'après tous les renseignements recueillis, la situation du 28 au soir, au moment du départ, serait «la suivante : 120 cartouches au moins par homme, 63,600 au parc mobile... De plus, le lieutenant-colonel Herbinger savait que le 28 mars il y avait entre Dong-Son et Pho-Vi, c'est-àdire pouvant arriver le 29 à Lang-Son, 91,800 cartouches;... le 28 il arrivait à Dong-Son 9,480 cartouches, et ces cartouches pouvaient être facilement le 30 à Lang-Son. De plus,... il pouvait par le télégraphe demander le 28 au soir les cartouches de sûreté de Dong-Son, soit 42,336, que Chu aurait remplacées le même jour. Ces cartouches pouvaient être le 30 au plus tard à Lang-Son. Ce tait donc 143,616 cartouches que la brigade pouvait avoir le 30. En outre... des
ordres étaient donnés pour envoyer des cartouches le 29, et à cette date partaient efTeetivement 76,824 cartouches arrivées le 29 au soir à Dong-Son, et 87,696 cartouches arrivées aussi à Dong-Son le 29; total 164,520 cartouches lesquelles pouvaient être le H à Lang-Son.
Munitions (^artillerie, — Le 28 au soir, la situation était la suivante :
1 . 030 coups de 80 '"/m de montagne aux batteries. 1.071 — — — au parc.