MINES
Premières constatations. — Les missionnaires et les premiers voyageur^ qui ont écrit sur le Tonkin signalent tous la richesse de ses mines.
L'expédition du Me-kong a recueilli, sur ce point, des renseignements intéressants, desquels il ressort que tout le bassin du fleuve Rouge^ tant en Chine qu'au Tonkin, abonde en gisements de toute nature.
Dès 168S, notamment, Baron déclare que :
Il y a aa Tonkin des mines de fer et de plomb; elles fournissent la quantité nécessaire à tous les usages.
{Relation de Baron, écrite en 1685, parue en 1732.)
Mais il ferait trop long de remonter jusqu'à cette époque, et nous arrivons immédiatement à des documents plus récents :
J'aurais pu parler du mercure aui suinte en plusieurs
endroits, dans la province de Haï-Duong; j'aurais pu parler encore des marbres et des ambres des terrains nouvellement formés; mais tout cela est peu de chose comparativement à la richesse géologique du haut plateau des montagnes, qui regorge d'or, d*argent, de cuivre, de zinc, de fer, de plomb et de charbon de terre. A en croire les Tonkinois, et ils ont raison, il n*y a pas de pays plus riche que le leur, et au sein de la pauvreté ils s'en font une gloire. Du reste, c'est un trésor qu'ils gardent au gi^and Dragon, et auquel ils ne touchent pas de peur de couper la veine royale, comme ils le disent dans leur langage superstitieux. Autrefois, les Portugais et les Espagnols ont chargé leurs navires des différents métaux du Tong-King, qu'ils exploitaient par plusieurs voies différentes; à présent, ce sont exclusivement les Chinois qui se chargent de l'exploitation des mines pour le service de Sa Majesté, dens les endroits
OÙ il n*est pas trop à craindre, à ce qu'il parait, de couper la veine royale, c'est-à-dire de briser la destinée de la dynastie régnante.
Ces mines d*or et d'argent étaient exploitées, d'après Marini, dès Tépoque de 1625 à 1630, et un auteur (Crawford) fait monter le produit annuel de l'argent seulement à 100 piculs ou 6,000 kilogrammes.
... Pour le cuivre, j'en ai vu au Xu-Thanh, près de K'iuim, pays natal de la famille Lé, une mine, qui, d'après les gens du pays, aurait bien un gisement de deux lieux de tour, et dont j'ai vu de beaux produits dérobés à la vigilance des mandarins et travaillés en forme de vases pour l'usage domestique. Le métal en parait naturellement très pur et d'une belle couleur, plutôt jaune que rouge. Du reste, je ne signale cette mine que pour la connaître particulièrement; tous les vases du pays, chaudrons, cuvettes, cafetières, crachoirs, etc., sont en cuivre, ce qui prouve qu'il doit y en avoir une grande quantité, et qu'il doit être d'un travail facile, vu les faibles moyens de l'industrie annamite.
On dit que dans les montagnes, il y a du charbon de terre en abondance, et c'est en effet la ligne que les Anglais exploitent en Birmanie; tous les forgerons du pays s'en servent, et je crois qu'il est très bon marché.
{Aperçu sur la Géographie ^ etc, du royaume d'Annanz, document officiel fait en 1858, publié dans le Courrier de Saigon, 1873-76.)
Dans le récit de son premier voyage, Dupuis fournit des indications identiques.
A Touen-Hia, nous vîmes des mines de cuivre qui s'étendent jusque dans le fleuve Rouge. On nous dit qu'il existe beaucoup de mines d'or chez les Muong, sur la rivière
Noire. On compte treize naines' très riches, dont six sont exploitées par les Muong..^ Le pays des Muong comprend toate la partie située entre le fleuve Rouge et le Mékong, des possessions annamites à la province du Yun-Nan... Dans les environs de ce centre de population, il y a des mines d'or très riches qu'on exploite, et dont les produits sont échangés contre des étoffes ou toute autre marchandise importée par les Chinois.
{Voyage au Yun-Nan^ par J. Dupuis, 4873.)
Il est certain qu'il y a du charbon au Tong-King, dans la province de Bach-Ninh. Les autorités annamites connaissent bien les propriétés de la houille, et ces mines auraient été exploitées autrefois ; mais, depuis, on les aurait fait combler, de peur que la cupidité insatiable des Européens ne fût tentée par ce combustible si précieux pour la marine. Je n'ai pas besoin d'appeler votre attention sur ce fait.
{Souvenirs du Tong-King^ par le D"^ Harmand, 1873.)
Les richesses minérales du Tong-King ne sont pas moins considérables. Le marbre y abonde; parmi ces marbres, il en est une variété fort belle, que les Annamites appellent w pierre à fleurs». A côté de ce marbre précieux, il faut citer l'ambre et les pierres précieuses, parmi lesquelles la plus commune est la cornaline. On rencontre également beaucoup de sources thermales, surtout dans le Nho-Quan. Le Tong-King est peut-être un des pays les plus riches en métaux qui soit au monde. Le fer se rencontre. . . le plomb, le zinc, Tétain, dans le voisinage de la Chine ; le cuivre dans les mêmes régions.-. . 11 y a des mines de mercure. . . des mines d'argent. L'or n*est pas moins abondant, à en croire la liste des tributs qu'au vu® siècle, les diverses provinces du Tong-King payaient à l'Empire de Chine
Enfin, le Tong-King possède encore des mines de charbon ;
on cite celle de l'île Hon-Gay, à Test de Quan-Yen, comme étant actuellement en exploitation.
(Notice sur le Tong^King^ par Romanet du Caillaud, 1880.)
On a dit que TExtrème-O rient fournirait un jour à l'Europe le charbon qui lui manquera. Il est certain que le charbon existe presque partout en Chine. Le baron de Rich»thofen avance même que la Chine est le premier pays houiller du monde, évaluant à 3 millions de tonnes la quantité de charbon qu'elle peut fournir par année. Les gisements anthracifères du Chan-Si donnent déjà un million de tonnes dans le même temps. Le Tonkin participera sans doute à l'aubaine, car on y signale le précieux combustible en plusieurs points.... Le long du haut fleuve Rouge, les Chinois, malgré les entraves du gouvernement annamite, travaillent, non sans profit, à quelques gisements d'or et de poudre d'or.
• {Etude d'ensemble du Tonkin^ par le D' Magbt, 1880.)
Eia mUsioii Fuehs. — En 1881, la question des mines fit un pas décisif; le gouvernement résolut de faire étudier par des hommes spéciaux et d'une compétence reconnue, celles que Ton signalait un peu partout. A cet effet, il délégua M. Fuchs, ingénieur en chef des mines, et M. Saladin, ingénieur civil des mines, sur la demande de M. Le Myre de Vilers, alors gouverneur de la Cochinchine. La mission Fuchs avait pour but limité « l'exploration des gites de combustibles reconnus ou soupçonnés
au Tonkin et dans certaines parties de TAnnam, et l'étude éventuelle des gîtes métallifères de ces régions. »
Auparavant, les mines du Tonkin avaient été l'objet d'observations ou de renseignements précis, recueillis notamment par M. Doudart de Lagrée, Francis Garnier, D' Harmand, J. Dupuis, Petiton, Sauvage et de Richthofen, Caspari, ingénieur hydrographe,Pavie, de Villeroy, de Kergaradec, Mourin d'Arfeuilles, capitaine de frégate, Escudier, capitaine de frégate, etc., etc.
La mission de M. Fuchs dura de novembre 1881 à fin de mars 1882. Ses observations sont consignées dans un long et minutieux rapport qui ne compte pas moins de 118 pages, et auquel sont jointes de nombreuses cartes géologiques. Ce rapport a été publié dès l'année 1882. A partir de ce moment, la présence de gisements houillers et métallifères au Tonkin était un fait notoire et incontestable — ce qui n'empêcha point du reste les adversaires de la politique coloniale de la contester. Le rapport de M. Fuchs est absolument scientifique. Nous croyons devoir en citer d'assez longs extraits, car, avec celui de M. Sarran qu'on verra plus loin, il fait autorité en la matière.
Les 0tes aurifères de rindo-Ghiae sont connus depuis longtemps, et il y a déjà bien des siècles que les populations
riveraines des grands fleuves et de leurs tributaires se livrent au lavage des alluvions aurifères, charriées par la presque totalité des cours d'eau de la péninsule.
Au Tonkin, nous avons exploré nous-même la région de de Mi-Duc, signalée pour sa richesse aurifère, et malgré, le mauvais vouloir absolu des fonctionnaires annamites, malgré la terreur des populations, nous avons pu nous faire une idée des conditions de gisements du métal précieux. Nous avons constaté que les alluvions aurifères étaient assez nettement concentrées dans une série de bassins.... Nous avons parcouru pendant plusieurs jours trois de ces grandes dépressions, et nous avons fait faire dans chaque cours d'eau de nombreuses battues, en prenant sans distinction aucune. La presque totalité de ces battues a été productive et nous a donné une proportion plus ou moins considérable de petites paillettes d'or, souvent à peine visibles à^rœil nu.
Quant aux quartz, nous n'avons pu recueillir qu'un petit
nombre d'échantillons sur place ils ne présentaient môme
à la loupe aucune trace d'or visible; leur analyse, faite à l'École des Mines, a pourtant révélé les teneurs fort élevées de 40 grammes d'or par tonne pour les quartz pris sur place, et 26 grammes par tonne pour les galets des ruisseaux
Le bassin kouiller du Tonkin forme une bande presque continue... et reconnue actuellement (1882) sur une largeur de près de 60 milles, soit 111 kilomètres environ, parallèlement à la côte. Les régions houillères les plus intéressantes et les mieux connues sont les bassins de Hone-Gàc et de Ke-Bao, dont nous avons fait une étude spéciale.
Les charbons du Tonkin appartiennent à quatre types distincts En résumé, les analyses montrent que les charbons des gîtes constituent des combustibles de bonne qualité, susceptibles de se prêter aux usages industriels les plus divers.
PRODUITS DIVERS IGl
Des" essais industriels de ce charbon ont été faits dans une usine des environs de Paris, ainsi que des analyses variées. MM. Fuchs et Saladin concluent ainsi de ces expériences :
En résumé, les charbons du Tonkin, tant par leur composition chimique, que par les résultats qu'ils donnent à Fessai industriel, nous paraissent aptes à entrer pour une part très importante dans Tapprovisionnement des marchés maritimes de TExtrême-Orient. Ils soutiennent notamment très bien la comparaison avec les charbons d'Australie qui sont souvent inférieurs, et ils sont supérieurs aux lignites pyriteux du Japon, dont on fait une si grande consommation à Hong-Kong et à Shang-Haï.
Enfin, ils se rapprochent tellement des houilles françaises, qu'ils pourront prendre soit en roche, soit en briquettes, sur le marché de Saigon, une importance comparable à celle qu'y ont actuellement les produits de la Grand'Gombe.
Puis, MM. Fuchs et Saladin étudient au point de vue technique la mise en valeur immédiate des bassins houillers du Tonkin. Enfin ils recherchent et établissent l'importance de Texploitation et les débouchés probables et immédiats (1882), qu'ils résument en un tableau :
En réunissant les divers chiffres que nous venons d'établir, on arrive au groupement suivant pour Timportance probable des débouchés immédiats des produits du Tonkin.
Singapore 18.000 tonnes.
Saigon 13.000 —
Hong-Kong el Hai-Phong 22.000 —
Shang-Haï 45.000 —