DEFI
Defl.
Le marquis del Puntal , brisé par la torture, avait été transporté dans la cellule. Il se trouvait étendu sur un grabat et souffrait des tourments inimaginables ; tous ses membres étaient plus ou moins blessés; plusieurs fractures, des contusions sans nombre, des gonflements aux
jointures et des plaies saignantes à la tête et aux endroits où les cordes avaient porté le réduisaient à une immobilité absolue; il gémissait péniblement. Mariquita, plus blanche qu'un linceul, le pansait.
Don Alvaro, les mains liées par une chaîne de fer, était assis sur un banc d'où il ne pouvait bouger.
Zaîéa épuisée, à bout d'émotions, de luttes et de fatigues , se laissa tomber dans l'angle le plus obscur du cabinet; le dos appuyé contre la muraille, elle observait ce qui se passait maintenant.
Dona Mariquila leva sur le toréador
ses grands yeux noirs, et d'un ton plaintif:
— Diego, dit-elle, vois comme tu nous a protégés !
— Ma mauvaise destinée, senorita, répliqua le matador consterné, a voulu que je fusse absent.
— Tu étais chef parmi ces bandits! et ils t'ont dégradé! poursuivit Mariquita d'un accent de mépris.
— Je donnerais mon âme à l'enfer pour racheter les tortures du marquis del Puntal ; mais au moins je puis dire
que c'est pour lui que j'ai encouru le châtiment qu'on m'inflige.
Don Alvaro Barros prit alors la parole :
— Tu n'as cependant pas renoncé à tes droits prétendus sur ma fiancée et sur moi. Que comptes-tu faire? parle!
— Je viens, seigneur, dit le toréador, je viens ouvrir vos fers et vous défier à armes égales !
— Diego ! reprit Mariquita vivement émue; ils ont déjà torturé mon père, et tu voudrais frapper mon époux !
LE TOI(ÉADOK. 255
— Le seigneur Barros n'est pas encore voire époux, dit le toréador.
— Mais je l'aime ! je l'aime! pitié! dit la jeune héritière.
Zaléa s'était traînée jusqu'auprès du grabat et suppliait le matador de renoncer à ses projets de vengeance.
— Mariquita! que demandez - vous?
s'écria donAlvaros; je ne veux pas de grâce, je n'en dois pas accepter d'un tel homme ; s'il m'ôte mes fers, il mérite que je combatte contre lui !.. ■
Le vieillard, écrasé par la souffrance physique, ne prenait aucune part à cette
scène; il avait presque entièrement perdu connaissance; si quelques mots s'échappaient de ses lèvres, ces mots n'avaient aucun sens intelligible, à moins que se croyant encore entre les mains de ses bourreaux il prononçât avec effort : — Non ! non ! jamais !
Diego qui voyait à ses pieds Mariquita tremblante, éperdue , belle de sa douleur, sentait son amour bouillonner dans son cœur comme la lave d'un volcan.
Zaléa l'observait et pleurait de honte.
Don Alvaro fier et sombre gardait maintenant le silence ; il en avait assez
LR TORÉADOR. 235
dit; il ne voulait rien devoir à un rival qu'il méprisait.
Onze heures sonnèrent.
— Maître dit Zaléa, vous n'avez plus qu'une heure de liberté. Daignez m'écouter un instant. Don Alvaro vous appartient, délivrez -le sans conditions, soyez noble et généreux envers un ennemi et un rival, rendez heureuse celle
que vous aimez!
— Mais je l'aime ! dit le toréador.
— Sacrifiez donc votre haine , votre jalousie, votre colère, pour lui donner le bonheur.
256 LE TOKÉVDOK.
— Encore une fois je l'aime ! reprit Diego dont Mariquita s'éloignait avec effroi.
— Et moi , s'écria la gitana , je vous aime aussi , Diego, je vous aime comme une esclave soumise , comme une tille , comme une sœur dévouée ; je vous aime comme une amante jalouse, j'oserai le dire tout haut à présent; et que de fois pourtant j'ai tenté de vous rendre favorable ma rivale Mariquita.
La noble héritière prit la main de la bohémienne et la serra, puis unissant ses prières à celles de la pauvre fille :
— Mon frère de lait, Diego , dit-elle , croyez-la ! Écoutez la voix de l'amour , écoutez la voix de l'honneur , soyez grand, soyez sublime... Je l'aime ! poursuivit-elle en montrant don Alvaro.
Le toréador tremblait, hésitait, il était bouleversé, enfin il prit une petite clé et la tendit à Zaléa : — Va ! dit-il.
• La bohémienne ouvrit le cadenas de 1er, les chaînes tombèrent; elle coupa ensuite les cordes.
Don Alvaro se leva et s'adressant au matador :
— Je n'accepte point une grâce, car je
n'ai commis aucun crime, mais je suis prêt à me mesurer contre vous.
— Non ! non ! Alvaro , s'écria Mariquita, ne cède point à l'orgueil ; ce qu'il vient de faire est vraiment digne d'un noble cœur ! N'oublie pas qu'il a arraché mon père de leurs mains.
— Par pitié pour moi ! dit Zaléa au cavalier.
Le toréador se contenta d'ajouter :
— J'ai fait tomber vos chaînes , seigneur Alvaro, et je sors avec mon épée. Le temps presse ! dans une heure je ne serai plus libre. Sachez que je me tien-
Ut TOREADOR. 259
drai dans la cour extérieure au pied des remparts. Vous êtes maître de vous mesurer contre un rival. Voyez, Mariquita,
jusqu'où va mon amour pour vous!
A ces mots, le toréador dans un état de trouble inexprimable sortit lentement de la chambre ; les deux jeunes filles retinrent don Alvaro qui voulait le suivre.
— Vous n'irez pas à ce rendez-vous , ô mon fiancé ! disait Mariquita.
— Seigneur! reprenait la bohémienne, il a cédé à nos prières en vous délivrant sans conditions; envoyez-moi lui porter des paroles de paix et de remerciements.
— Je ne m'abaisserai point jusqu'à recevoir un bienfait d'un bandit, d'un histrion! dit le gentilhomme, je consens à me battre ; c'est déjà beaucoup.
Mais Mariquita pleurait, elle montrait son vieux père, elle demandait au cavalier quel serait son appui si le marquis succombait. Son amour et ses craintes la rendaient éloquente, et le temps avançait toujours.
Onze heures et demie sonnèrent.
Alvaro ceignit une épée, il fit un pas pour sortir, Mariquita et la bohémienne se placèrent devant la porte.
LR TOKKADOR. '2A\
— Vous n'irez pas! vousn'irezpas I ou vous nous foulerez aux pieds.
— Non! non ! ne me retenez plus ! je vous en conjure, il y va de mon honneur de gentilhomme, je veux ce combat, maintenant, je le veux !
— Aux armes ! Bartuleiros ! cria dans ce moment la voix formidable de Pabio Yunqué, le général de l'insurrection.
Les sentinelles venaient de prévenir qu'une troupe de gens armés paraissait sur la route de Séviile.
Aux tumultueux ébats des brigands
242 LE TORKADOR.
qui se livraient à tous les excès dans l'intérieur du château succéda un effroyable bruit de pas et d'armes heurtées. La forteresse se mettait sur la défensive.
Zaléa dit à la fille du marquis :
— Un duel est désormais impossible, sénorita; voici qu'une terrible mêlée va sans doute avoir lieu. Essayez à la faveur du désordre de sortir par une poterne ; je tâcherai, moi, de délivrer vos domestiques , afin qu'ils puissent vous aider à emporter le marquis.
Mariquita la remercia d'un ton péné- Té de reconnaissance.
Or, midi n'ayant pas encore sonné, le général donna l'ordre d'attacher Zorrastron à un arbre de la cour principale ; le toréador se rendit auprès de son frère.