‹ Le toréador (volume 2)Chapitre 6 sur 14 · LE TOUR A 1)015. I G · texte numérisé non relu

LE TOUR A 1)015. I G

— Il est si heureux aujourd'hui !

— Vous semblez préoccupé, mou ami. .

Non, ne m'interrompez plus. Il n'en était pas ainsi avant l'arrivée de cet aide-de-camp qu'on n'a pas retenu au château.

— Il était de service, il n'était pas invité; son devoir et la délicatesse lui faisaient une loi de se retirer; enfin eût-il pu et voulu rester, son costume. .

— Alvaro, vous éludez ma question.

Ah ! mon Dieu ! serait-il donc vrai qu'il y a des présages infaillibles? Ma nourrice, la mère du toréador, prétendaitque

l'époque de mes noces serait marquée par quelque triste événement ; elle disait l'avoir lu dans les lignes de ma main. J'en riais autrefois... Mais j'ai peur aujourd'hui... Vous vous taisez, Alvaro; je sens que vous souffrez de me mentir...

Mariquita n'avait pas fini de parler que le cri : Aux armes ! retentit de toutes parts.

Les cavaliers prévenus à l'avance, abandonnèrent leurs danseuses pour leurs épées. Une lueur effrayante brilla dans l'ombre tout autour du château; on entendit en même temps un feu rou-

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lantde coups de fusil ébranler les quatre tourelles.

— Ah ! grand saint Christophe mon patron ! s'écria piteusement le majordome, voici qui se gâte. 0 mes bonnes aubaines et mes bénéfices! En quel temps vivons-nous, mon Dieu ! qu'on ne puisse pas faire la noce en paix!

La valetaille avait pénétré dans le patio du bal ; les femmes de chambre les plus courageuses secouraient les dames évanouies, les autres poussaient les hauts cris. Quelques jeunes sénoras. et entre autres Mariquita del l'untal, formaient

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un groupe inquiet qui ne savait quel parti prendre.

— Mesdames, s'écria tout à coup la jeune fille, vos maris et vos frères sont sur la brèche, prions pour eux!

Alors, toute ces belles femmes parées de perles et de fleurs, toutes ces Andalouses coquettes qui si peu d'instants auparavant souriaient aux propos galants de leurs adorateurs et jouaient de l'éventail, du regard et du sourire, toutes ces danseuses folles ou moqueuses, enivrées de joie ou brûlantes de plaisir, toutes ces houris de Séville que le boléro et le fandango transportaient dans

la sphère mondaine des voluptés et de l'amour, devinrent subitementde pieuses épouses , des filles , des sœurs chrétiennes ; elles s'agenouillèrent sur le marbre.

La fusillade éclairait et tonnait dans l'ombre.

Elles imploraient la vierge et chantaient le beau cantique de Nucstra sehora de la salud qu'avait entonné Maiïquita.

Sur ces entrefaites, un sergent de milice avait débarrassé la salle des valets et des musiciens, qu'il enrôla bon gré malgré ; si bien que le majordome lui-

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même fut contraint de prendre un mousquet; ce mousquet certainement ne fit pas grand mal aux ennemis.

La principale attaque était dirigée contre la tour du Nord, la plus délabrée de toutes celles du château, ce qui prouvait que les assaillants connaissaient très bien le fort et le faible de la place.

Le feu se ralentit un instant; le cantique fit silence. Les femmes ne priaient plus que du cœur ; don Alvaro parut à la porte du patio.

— Ils cèdent, Mariquita ! s'écria-t-il.

— Vous n'êtes pas blessé ! reprit la

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jeune fiancée en courant à lui par un mouvement d'amour. Elle s'arrêta toutà-coup en demandant ; — Et mon père?

— C'est lui qui m'envoie vous rassurer, il n'est pas blessé non plus, mais il faut que je retourne à mon poste.

Le brave cavalier, l'épée nue au poing, baisait respectueusement la main de la jeune fille, quand une explosion de voix terribles ébranla le patio.

L'attaque de la tour du Nord n'était qu'une fausse attaque; les Bartuleiros avaient forcé une poterne des fossés; ils se ruaient dans la salie.

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À leur tète s'avançait un homme qui portait une bannière noire percée d'une tète de taureau couleur de sang.

Celles des Sévillaises qui n'avaient pas perdu l'usage de leurs sens, prirent alors une attitude bien différente de la prière. Toutes avaient tiré leur navajillas, élégants poignards dont il a déjà été parlé. En avant de ces femmes désespérées se trouvait don Alvaro; à côté de lui, Mariquita.

L'homme à la bannière était Zorras-

tron.

Le jeune hidalgo se précipitait sur lui,

les fers se croisaient et la salle allait être ensanglantée, lorsqu'un autre chef des Bartuleiros abaissa l'épée de Zorrastron ; il s'écriait :

— Arrière, camarade, celui-ci est don Alvaro Barros, il m'appartient!

Ce fut entre Diego Tudilla et le fiancé qu'aurait eu lieu le combat, si deux femmes, — Mariquita en robe de fiançailles, — Zaléa en costume de page, — ne s'étaient jetées sur les épées des combattants.

Tout cela ne dura qu'une seconde, et Ton n'avait pas eu le temps de se reconnaître qu'Alvaro, désarmé par vingt bartuleiros, était honteusement garrotté.

Le général PabJo Tudilla dit Yunqué parut en ce moment ; il était couvert de sang et de poussière.

— Qu'on s'assure des prisonniers, cria-t-il; des cordes, des chaînes, des menottes ! Et pas de pillage ! rappelezvous Tordre du jour!

Cet ordre du jour que les insurgés étaient invités à se. rappeler avait été publié en ces termes à la tête de chaque corps de leur bande :

« Compagnons,

• « Moi, Yunqué, général en chef de « l'armée très fidèle du Taureau-Rouge,

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t considérant que le butin est inégalet ment réparti par le pillage individuel, « ordonne, sous peine de vie, de ne piller « que sur le commandement des officiers « supérieurs, et rapporter à la masse < tous les objets de prix, qui seront en- « suite distribués par lots et portions « comme il suit....: »

Suivaient en effet quelques dispositions qui attribuaient un certain nombre de lots aux principaux chefs et réservaient une part considérable au trésor de l'armée, dont la gestion naturelle , appartenait à Yunqué lui-même. Nous

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n'entrerons pas dans plus de détails à cet égard.

Au milieu de la contusion générale plusieurs scènes rapides s'étaient succédées.

Quand Diego vit Alvaro désarmé, il s'avança vers Mariquita qui essayait de courir au secours de son fiancé, il l'arrêta par le bras et lui dit :

— Ne craignez rien, sénorita, Diego veille sur vous, Diego qui vous aime plus que la vie, plus que l'honneur !

Mariquita ne répondit point, elle ne voyait qu' Alvaro brutalement traîné aux

fers ; elle finit pourtant par comprendre, tous ses souvenirs lui revinrent, le sang; reflua à ses joues.

Un sourire de mépris effleura ses lèvres, et levant le bras qu'elle avait encore libre :

— Misérable traître! s'écria -t-elle , meurs de ma main ! Mais Zaléa détourna la navajilla de la jeune fille et s'inclinant devant elle :

— Grâce, ma bonne maîtresse, ayez pitié de moi, n'essayez plus de le frapper ! Il vous protégera, il vous défendra

contre tous, il vous aime !

i. îa

Mariquita reconnut la bohémienne à sa voix, l'étonnement et la curiosité prirent la place de la colère ; il ne faut pas du reste vouloir analyser méthodiquement les impressions heurtées et multipliées à l'infini qu'éprouvaient en l'espace de quelques secondes les divers acteurs de ce drame.

Don Alvaro garrotté insultait le toréador:

— C'est ainsi, lâche, que tu te mesures contre un rival. Je daignais croiser mon épée de gentilhomme avec ton coutelas de boucher...

— Encore! encore! interrompit le ma-

tador, qui abandonna la main de Mari-

quita retenue par la jeune bohémienne

Mais Alvaro finissant sa phrase :

— Et tu n'as pas osé ! l'on est venu

me désarmer par derrière ! vingt contre

■ un, pas même en face !

— Qu'on le délie ! qu'on le délie ! cria le toréador, et à nous deux après.

Unissant l'effet aux paroles, le matador essayait de détacher les liens du prisonnier, lorsque Yunqué, le général, entra comme on Ta vu.

Par son ordre les fers furent mis aux

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prisonniers de tous rangs. Don Alvaro Barros se trouva compris dans cette mesure générale. Le toréador se proposait de le délivrer aussitôt que la tranquillité se rétablirait. Le marquis blessé au visage et les soldats de la garnison et les invités de la noce, tous, jusqu'aux valets et au majordome étaient amenés dans le patio; les dames furent gardées à vue pour être dépouillées sans précipitation de leurs pierreries et de leurs bijoux.

Zorrastron qui venait de faire une ronde sur les remparts extérieurs rentra en toute hâte :

— Général, dit-il, des cavaliers se sont

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échappés, ils prennent au grand galop la route de Séville.

— Diego, reprit Yunqué d'une voix tonnante , à cheval ! à cheval ! sur-lechamp.

Le toréador n'hésita qu'un instant entre sa haine, son amour et son serment d'obéissance, il partit ; don Alvaro resta enchaîné. Mais comme Diego sortait :

— Frère Yunqué, dit-il, n'oublie pas que cet homme et cette noble demoiselle m'ont été promis à moi, à moi seul !

— On le sait ! à cheval ! à cheval ! Pahlo Tudillale général avait d'autres

projets pour la nuit, il voulait prudemment se rendre maître du couvent voisin dont il craignait avec raison la résistance si l'on différait un seul instant. Le monastère franciscain était en beaucoup meilleur état que le château del Puntal et ne pouvait être enlevé que par surprise. A la tête de la moitié de sa bande, Yunqué se mit en route.

La clé des fers de don Àlvaro fut remise par le général à un soldat dévoué au toréador. Zorrastron resta chargé du commandement de la vieille forteresse et de l'organisation militaire du pillage.

Les bartuleiros n'en étaient pas à leurs

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premiers exploits, ils avaient travaillé les montagnes pendant six semaines, tandis que les miquelets chargés de leur poursuite s'endormaient dans les délices d'une bourgade de troisième ordre. Avant de descendre dans la plaine, les bandits avaient voulu se recruter de tous les mécontents et de tous les gens sans aveu de la contrée. Il s'ensuivit qu'aux vétérans de Rocroy et aux contrebandiers de la Sierra , ieurs premiers auxiliaires, s'étaient adjoints des vagabonds, des gitanos et des aventuriers de la ville. Yunqué, Zorrastron et Diego Tudilla étaient parvenus à établir une sévère discipline dans leurs troupes qui ravagèrent les

versants du Nprd et de l'Ouest.

Séville ignorait à peu près tout, car les communications étaient interceptées, chose fréquente et qui n'inquiétait guère. Cependant des espions parcouraient le plat pays, la nouvelle du mariage de dona Mariquita del Puntal fut apportée aux frères Tudilla, et l'attaque si longtemps différée fut aussitôt résolue.

On passa sur le ventre aux miquelets, on campa dans les ruines d'italica, chemin faisant on pilla quelques habitations, le Guadalquivir fut passé, Séville tournée, une troupe de carabiniers battue à plate couture, et le château du comman-

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dant général enlevé comme on l'a va.

Cet assaut était l'événement majeur de la campagne, sur lequel se basaient tous les plans ultérieurs du conseil supérieur des insurgés.

Yunqué comptait qu'après le succès les basses classes de Séville se soulèveraient en sa faveur, et que la popularité de son frère suffirait pour lui assurer la domination du pays. Ensuite on se serait porté sur les villes voisines et l'on aurait établi des rapports entre les bartuleiros et les insurgés de la Catalogne.

Zorrastron avait provisoirement reçu

l'ordre de respecter sous tous les rapports don Alvaro et Mariquita; il les fit enfermer dans une petite chambre contiguë au patio, sorte de cabinet de travail où le marquis aimait à se retirer et qu'il appelait sa cellule. Mais la prohibition relative aux deux fiancés ne s'étendait pas jusqu'au vieux seigneur châtelain, possesseur de trésors que la renommée disait immenses, et qui passaient pour enfouis dans des cachettes mystérieuses.

Au jour naissant tous les coffres étaient vides, tous les prisonniers avaient été fouillés, dépouillés et renfermés dans

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des caves souterraines. Une salle haute servait de prison aux belles invitées.

Après un splendide repas que l'infortuné majordome dut faire servir aux bartuleiros, Zorrastron se fit amener le marquis del Puntal et le menaça des plus affreuses tortures s'il ne voulait point lui livrer ses richesses.

Le marquis dédaigna de répondre.

Alors le farouche bandit ordonna de l'attacher par les quatre membres à quatre cordes fixées aux colonnes angulaires du patio, et fit apporter une grosse pierre qu'il posa lui-même sur le dos du vieux gentilhomme.

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— Je lui conseille de parler à présent, dit avec un rire affreux le capitaine des bandits , je lui conseille de nous apprendre dans quels coins il enfouit ses richesses, ou moi je lui apprendrai comment on nage à sec.

Le sens terrible de ces paroles arracha un ricanement à ceux des bartuleiros qui, comme Zorrastron, avaient guerroyé dans les Indes occidentales, car la nage à sec était un supplice inventé par les flibustiers. Les autres ne comprirent pas d'abord. Mais, quand on commença de balancer l'infortuné vieillard ; parmi les plus féroces brigands, il y en eut qui

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frissonnèrent d'horreur et de pitié.

— Où sont cachés tes trésors ? demandait Zorrastron furieux du silence obstiné du vieillard.

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