II
'i n'»'f(T-'*HM(
Depuis la mort de madame de Villeneuve, Féneila retirée chez madame Du-
val y jouissait d'une entière liberté que lui assurait sa petite fortune indépendante.
Après les premiers mois de deuil, ses soius les plus cliers furent consacrés à
256 LE TORIIÂDOK.
Tornement de la chambre qu^elle habitait; tout s'y rattacha pour elle à la mémoire du passé. Le portrait au pastel de madame de Villeneuve, dans un cadre sculpté du temps de Louis XV, et dont chaque écusson représentait une nichée de petits Amours, l'antique bergère et le prie-Dieu de la bonne grand'mère, faisaient contraste à l'élégance moderne des autres meubles.
L'on remarquait une harpe, et plus loin une bibliothèque charmante, collection choisie de poésies et d'ouvrages qui prouvaient le goût distingué de leur lectrice; mais sur le dernier rayon, à l'angle le plus apparent, on retrouvait
' LP TOniliDOR. 257
encore un pieux souvenir : le gros livre d'heures de la vieille dame.
Sur la cheminée, une pendule d'albâtre où se lisait le mot Adieu, se trouvait placée entre deux vases de fleurs à la mode. Les bouquets artiliciels , œuvre patiente de Fénella, étaient composés dépensées, d'immortelles, de ces bleus myosotis qu'on appelle Ne-m'oubliez-pas, et plus haut, d'une rose solitaire et penchée, comme un emblème de tristesse.
Les rideaux de mousseline blanche répandaient un demi-jour sur ce boudoir; mais si un visiteur curieux y eût pénétré, le choix des tableaux appendus h la tapisserie d'une couleur azurée au-
2r38 LR TORÉADOn.
rait pu le surprendre à juste titre ; car si ce n'est une petite peinture religieuse sur cuivre, excellente copie d'un tableau dellubens.ies autres sujets semblaient tout à fait déplacés dans une chambre de jeune tille , ils étaient tous tirés de divers épisodes des dernières guerres d'Allemagne. .[,
Ces gravures rappelaient à Fénella une soirée mémorable dans l'histoire dç. sqs amours, le seul tête-à-téte qu'elle eût eu avec Edmond, tandis que madame de Villeneuve s'était endormie à l'intéressant récit des campiignes du jeune ofticier.
Rien ne donne mieux la mesure d'une
personne que l'aspect des lieux qu'elle habite; le sentiment, l'ordre, la négligence ou l'insouciance égoïste s'y révèlent au premier coup-d'œil. Si vous n'avez pu encore pénétrer dans la connaissance d'un caractère, essayez de voir le Ijeu qu'habite celui que vous étudiez; il est rare qu'il puisse mentir jusque-là. , Malgré les efforts de ceux qui visent à l'originalité, vous reconnaîtrez aisément le naturel du factice, et discernerez bien vite un génie artiste ou studieux d'une imitation aussi comnmne que puénie.
Le boudoir de Féiiella la peignait femme d'esprit et de cœur ; rétrangeté
même de quelques formes préférées donnait à deviner le travers de son éducation et son affectation inséparable.
Elle passa dans cette élégante solitude les six années qui suivirent la scène du bal ; sa harpe lui tenait compagnie ; elle recevait souvent la visite de Joséphine ; parfois elle allait rêver sous les verts accacias du jardin de sa tante ; on ne la rencontrait jamais sur les promenades publiques, et elle ne sortait guère que pour aller à l'église où chez sa cousine.
— Ma chère Fénella, dit Julie en entrant dans la jolie retraite que nous venons de décrire, ma chère Fénella, je t'en prie, ne me refuse pas une prière;
LE TOKÉADOR. 261
accorde-moi un don comme une reine d'autrefois. Tu es si bonne !
— Je vois bien ce que tu veux, mais c'est impossible, mon enfant, je n'irai pas. Fais-moi grâce à ton tour... Tu ne te doutes pas de ce que je souffrirais.
— Ah ! ma cousine, je vous en voudrais toute ma vie.
Julie avait alors dix-huit ans ; belle et svelte, d'une figure spirituelle, elle tenait, en quelque sorte, le milieu entre ses deux cousines. Plus enjouée que Joséphine, moins légère que n'était autrefois Fénella, elle ne le cédait à l'une ni à l'autre pour la grâce et l'amabilité.
Il s'agisssait de déterminer la pauvre
2€S LE rOKÉADQR.
recluse à reparaître dans ce monde, dont elle avait fait l'ornement si longtemps.
Julie se mariait à son tour. Ses instances furent si pressantes, sa bouderie si bien entendue, qu'il fallut enfin céder.
Le premier bal devait avoir lieu chez madame Duval.
Fénella se soumit à ce sacrifice, elle était encore jolie, et la teinte de mélancolie répandue sur ses traits leur donnait un charme particulier qui fut soudainement compris par tous les cavaliers du salon.
Dans l'espace de six années, la société élégante d'une ville se renouvelle insensiblement. Fénella reparut comme
L\: TORiaDOR. 2éS
un astre inconnu dont Ta ti'âdition seule révélait l'existence.
M. Arthur de Basseville, parent du nouveau marié, en fut surtout frappé ; il crut reconnaître que de mystérieuses douleurs avaient impressionné mademoiselle de Marsan. C'était un dandy parisien arrivé à Aix la veille même.
Nos lecteurs connaissent son chefd'œuvre littéraire.
''^ — Quelle est, je vous prie, Monsieur, la jeune dame que je remarque, avec ce spencer foncé et cette fleur rouge dans les cheveux, qui cause maintenant avec la nouvelle mariée?
— Cest mademoiselle de Marsan, ré-
2tjA Lt lOllÉADOR.
pondit M. Saint-Hilaire, qui bien qu'âgé de trente-six ou trente-huit ans, n'avait pas perdu la douce habitude de papillonner de belle en belle, et de répéter chaque hiver des formules fort médiocrement rajeunies. Mademoiselle de Marsan a été la coqueluche d'Aix.
11 y a quelques années, elle faisait nos beaux jours, j'ai été éperduement épris d'elle, deux hivers entiers, mais...
— Quelque amour malheureux ! lit Arthur.
— Vous i avez dit. Un jeune officier de cette ville, homme froid et insinuant, l'a indignement trompée. On avait, dit-on, répondu à ses avances de la manière la
LE JOHÉADOR. 265
plus significative, ajouta Saint-Hilaire, en affectant un sourire malin ; le mariage était arrêté, conclu, on n'attendait plus que le retour du futur époux alors à Paris.
— Eh bien?
— Je fus moi-même fort innocemment cause d une scène affreuse qui troubla un moment une délicieuse réunion. J'ignorais encore tous les détails que je vous donne et venais de recevoir le billet de part du mariage de l'amant chéri.
C'était une nouvelle à répandre. Arrivé dans le salon, j'eus le malheur de la divulguer tout haut, auprès de mademoiselle de Marsan ; je lus même textuelle-
266 LE TOKÉADOIl.
ment , car j'avais emporté îa lettre de communication. Un cri déchirant, un évanouissement, un coup de théâtre enfin , furent les suites de ma lecture. Comme vous devez le penser, cela me mit au désespoir ; je me cachai pendant le reste delà soirée. Pour en revenir à notre petite coquette, dès lors, elle a pris la chose au tragique, a refusé plusieurs partis, à ce qu'on assure, et voici la première fois que je l'aperçois dans le monde, depuis. Je suppose que le mariage de sa cousine a pu seul la déterminer à enfreindre son vœu de solitude.
—!• Ah ! elle est cousine de la nouvelle , mariée ?
— Oui, Monsieur, elle habite même ici chez sa tante.
— En vérité, tout ce que vous me dites m'intéresse vivement ; mais c'est une àme méconnue, une héroïne, une femme incomprise! C'est inimaginable ! A Paris, une personne comme elle aurait une vogue infinie.
A ces mots, Arthur s'élança vers Fé* nella et se déclara en quelques sorte son cavalier pendant la soirée entière.
Pour combattre une passion, la retraite, l'isolement et les larmes sont les plus mauvais remèdes ; il n'en est pas de
268 LE fOUÉADOK.
meilleurs que la dissipation et les plaisirs. Monsieur de Saint-Ange savait cela lorsqu'il prescrivit à son fils les distractions et les voyages.
Fénella rentrant dans le monde après avoir amolli son cœur par ses méditations et ses regrets, n'était plus que l'ombre de cette jeune fille vive et légère qui se jouait d'une foule d'adorateurs.
Sa cruelle expérience du passé ne put la détendre contre les manières exquises d'Arthur, habile dans l'art de la séduction, confiant en lui-même, audacieux par conséquent et prompt à hasarder les expressions les plus chaleureuses.
Par une profonde tactique, Arthur
s'attacfia moins à louer les fjrâces et l'esprit de mademoiselle de Marsan, qu'à mettre en jeu sa sensibilité; il sut plaider pour les cœurs trompés dans leurs affections; il donna à entendre qu'il avait été victime lui-même d*un amour malheureux.
En fallait-il davantage pour faire une vive impression sur Fénella?
En vain elle assura qu'elle ne devait plus reparaître, Arthur lui prouva que les autres bals découlaient naturellement de celui-ci, qu'elle ne pouvait se dispenser d'assister aux retours de noce de Julie. La faible Fénella fut ébranlée par les raisonnements et les prières flat-
teuses du solliciteur. Mais quand , le lendemain, M. de Basseville , naturellement admis chez madame Duval par son titre de nouveau parent, insista de nouveau en présence de toute la famille, Julie et Joséphine elle-même unirent leurs efforts aux siens, et Ton arracha à Fénella la promesse qu'elle assisterait à tous les bals suivants.
Le dandy avait remporté une victoire trop helle pour s'en tenir à ce premier succès ; il continua par fatuité peut-être ce qu'il avait entrepris comme une simple distraction, et lorsqu'il partit pour Paris , Fénelia rentrée dans sa solitude ,
LE TOBÉABOK. 274
ne put s'empêcher d'établir un parallèle entre Edmond et lui.
Elle souffrit bien, la pauvre âme ! ces derniers plaisirs réveillaient toutes ses douleurs assoupies. L'image d'Edmond se représentait à elle avec plus de force ; elle se reprochait presque comme une infidélité son nouveau penchant pour Arthur.
L'époux de Julie vint remplir auprès d'elle un funeste message :
— Vous avez inspiré, ma cousine, une sérieuse passion à mon parent Arthur de Basseville. Voici des vers qu'il m'envoie pour vous; en daignant les accepter, vous le mettrez au comble de la joie ;
272 LE TORÉADOn.
J'ai vu triste et penchée en sa douleur muette Une fleur de beauté qu'un ingrat oublia , Le goût le plus ex(|uis préside à sa toilette , Elle se pare encor pour celui qu'elle aima ;
Un luxe de bon ton règne dans sa chambrelte
Et l'on sent que l'amour a dû passer par là ;
Ses yeux semblent cheicher l'absent qu'elle regrette.
Humides et distraits. — Bl!e a nom Fénella.
Vos regards languissants, ô jeune et noble femme, Et votre esprit d'élite ont captivé mon âme, Et pourtant je ne veux aucun prix de mes soins ;
Je ne demande pas une ardeur mutuelle ; Je vous estime trop pour vous croire infidèle : Si vous pouviez m'aimer, je vous aimerais moins.
Ces vers que lut Fénella Témurent profondément. Les temps étaient bien changés. Autrefois un semblable sonnet n'aurait fait aucune impression sur elle ; alors, il en fut tout autrement. Elle crut avoir rencontré un cœur digne d'elle, et cessa de regretter Edmond. Lorsqu'elle pensait encore à lui, c'était avec le mé-