‹ Le toréadorChapitre 4 sur 16 · II · texte numérisé non relu

II

feu, ne les perçant que de guerre lasse, lorsqu'elles tentaient un effort désespéré avant de mugir pour la dernière fois.

Le sang ruisselait.

Le matador était livide ; il faisait peur à voir : on eût dit d'un démon donné en spectacle à une nation de bourreaux.

De temps en temps il jetait des regards féroces sur la loge du marquis del Puntal. Mais là, là seulement, on restait étranger à ce qui se passait dans l'arène. On s'était lassé de toutes ces joies barbares de la populace espagnole; — les mots d'amour mellifluaient et ré-

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pandaient leur arôme sur Mariquita la belle, mollement penchée au bras de don Âlvaro. La gaze du bonheur voilait aux fiancés les scènes de carnage; ils nageaient dans ç^Ue sohère divine où les clameurs de la terre ne sauraient pénétrer. De douces larmes roulaient dans les yeux du vieux marquis del Puntal.

Il est, dit-on, un insecte venimeux qui se frappe de son dard empoisonné lorsqu'il est à bout de fureur.

Le scorpion devrait être l'emblème de la jalousie.

La rage de Diego se tournait contre

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lui-même. Zaléa l'avait deviné, elle aurait voulu, au prix de sa vie, l'entraîner hors du cirque, et le soustraire aux horribles pesées qu'elle lisait sur son front. Mais elle était enchaînée à sa place: elle y souffrait des angoisses qu'on ne peut comparer qu'aux tortures des damnés. Diego qui lui avait souri en entrant, Diego ne s'était plus tourné vers elle :

— Mon Dieu ! mon Dieu ! disait la jeune fille, permettez seulement qu'il me regarde, il sera sauvé !

Mais le matador ne regardait que dona Mariquila, tout entière aux serments d'amour d'Alvaro Barros.

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Un dernier taureau moins grand que les autres fut introduit. C'était un novillo La pièce plaisante, la fiirce finale. Souvent on livrait ainsi un adversaire ridicule au grand toréador pour qu'il pût encore plus à son aise égayer la multitude aux dépens de la victime.

Par mallieur Diego Tudilla n'était pas d'humeur à faire le bouffon. Messieurs les régidores, en établissant le programme de la corrida, avait compté sans les passions de l'acteur.

Le matador était arrivé au comble de

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l'exaspération. Au lieu de se jouer du noviliç, comme on l'espérait, il s'élança l'épée à la main, vers la loge du marquis

del Puntal ; sa tète affreuse â voir en ce moment grimaçait entre les deux fiancés, et d'une voix frémissante :

.;^ — Seigneur marquis, dit-il, remercie Dieu de ce que tu m'as fait grâce de la vie! Don Alvaro, vois ce glaive, il pourrait t'égorger, il t'épargne, et je vais mourir ! Adieu, Mariquita, j'ai trop vécu, puisque votre amour n'est pas pour moi! --^-o -

L'on ne sait quel ange empêcha le toréador de commettre un triple assas-

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sinat, mais Zaléa priait pour lui.

Le peuple, qui ne savait point de quoi il s'agissait, s'attendait naturellement à quelques charges burlesques ; l'on riait et l'on applaudissait d'avance.

Diego Tudilla courut droit au novillo, et, contrairement à ce qu'on a jamais fait sur un cirque d'Espagne, il enfonça son glaive dans le poitrail de ranimai, puis il se croisa les bras. On crut qu'il voulait faire le grand écart, passer par-dessus la bête ou peut-être lui monter en croupe. Les rires redoublèrent.

Mais l'animal irrité s'était baissé;

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il enfonça ses deux cornes dans le ven» tre du toréador qui n'avait pas reculé d'une semelle, il le renversa et le foula aux pieds ; — quelques voix crièrent :

— Bravo, novillo !

Le matador, suivant l'usage en pareille circonstance, fit un elï'ort pour se relever, retirer le glaive et sacrifier le taureau avant de mourir; les forces lui manquèrent. Yingthomnies, toréadores, banderilleros et spectateurs, s'étaient élancés dans l'arène.

Le premier qui atteignit le novillo fut lon Alvaro Barros. L'élégant cavalier

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retira fort adroitement de la poitrine du taureau, le glaive du matador et 'prenant bien son temps il l'enfonça dans les règles au défaut de l'épaule gauche ; le cœur fut percé ; le novillo tomba.

— Braver bravo! Viva don Alvaro Barros ! cria la multitude.

Le cavalier jeta un regard de mépris sur le matador et alla rejoindre Mariquita.

Zaléa maintenant était auprès de Diego.

Comme les chulillos emportaient le matador, il entendit des coups de sif-

flet partir des troisièmes galeries. Le peuple, trompé dans son attente, criait |L présent :

— Muera! muera elperro! el bartuleiro!

el desmanado ! el malhechor! muera el verdugo! muera el carnicero !

— Meure! meure le chien! le bartuleiro ! le maladroit ! le malfaiteur ! meure le bourreau ! meure le boucher !

Meure le boucher! — Tels furent les derniers cris qui parvinrent aux oreilles du gladiateur mourant : tels furent les adieux de Séville et de Triana à Diego Tudilla, le roi des toréadorcs.

— Voilà bien le peuple ! murmura le marquis del Puntal, le peuple frénétique d'admiration, versatile et féroce!

Le commandant-général n'ajouta pas un mot de plus et se fît reconduire à son hôtel; Mariquita et don Alvaro Barros avaient hâte, comme lui, de se soustraire aux regards curieux de la multitude.

Le toréador avait été porté dans une salle contiguë au cirque ; les gens de l'art

lui prodiguaient des soins inutiles;

Zaléa versait des larmes en demandant

une espérance , nul n'osait la consoler,

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— pas môme le vieux Matéo qui se trouvait maintenant au chevet de son ancien rival. On fit appeler un prêtre, après le départ duquel Dié(50 sembla plus tranquille; le pardon des injures est le remède de l'âme.

— Oh ! non ! non ! vous ne mourrez pas, maître ! disait Zaléa. Daignez vivre! Je ne vous dirai plus que je vous aime ! je ne serai que votre fille, votre enfant, votre petite Zaléita ! Maître ! mon maître! Ah mon Dieu!... seigneurs médecins, dites-moi qu'il n'en mourra pas !

— Et vous, seigneurs matadores, n'estil pas vrai qu'on réchappe de ces blés-

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sures? Oh ! je le sais bien, moi, ce n'est pas mortel : Juan de Tolède a été plus maltraité que lui, et le voici parmi vous !

Le sourire décliirant de la jeune fdle qui achevait ces paroles d'un air de triomphe, ce défi à la mort mêlé de gémissements, arracha des larmes au vieux Matéo, l'ancien roi de l'arène, homme dur entre les hommes d'Espagne,^ — et qui, pour la seconde fois, pleurait ainsi à cause de Diego.

La bohémienne se jetaità genoux, elle se tordait les bras et courait éperdue. Elle prenait les mains de Matéo et puis

celles du mourant. —Ensuite, navrée de douleur, elle priait encore.

Les yeux de Diego Tudilla s'arrêtèrent entin sur elle, et d'une voix harmonieuse :

— Ma fille Zaléita, dit-il, que tu es belle ! Oh ! oui, tu es bien plus belle que Mariquita ! Non, je ne veux plus te comparer avec elle ! ma douce colombe !... Sur mon àme, c'est toi que j'aimerai toujours !... Tu seras ma compagne bienaimée! Va !v souris à nos fiançailles, et reçois cet anneau qui me fut donné par

un autre, qu'il soit le gage de mon amour, pour toi.

LE TOUÉADOR. %%

Le matador, à ces mots, retira de son petit doigt i'annelet de fer aux armes de Puntalès et le mit à la main de Zaléa.

— Je t'aime ! dit-il encore...

Et au même instant il mourut.

La bohémienne avait posé contre son

cœur la main glacée de son maître, —

elle tomba sans connaissance sur le lit

d'où l'on ne pût l'en arracher que par

force. Lorsqu'enfm elle se releva, la malin, heureuse ne prononçait plus que des

paroles vides de sens, elle était folle. Matéo voulut la retenir près de lui,

mais elle prit la fuite, et l'on ne sait pas au juste ce qu'elle devint après.

On la revit seulement à Santi-Poncé le jour (les obsèques de Diego, qui avait demandé à être enterré dans la même tombe que son frère Pablo Yunqué.

Zaléa pria dévotement pendant l'office , elle assista sans pleurer à l'inhumation de son maître : ensuite elle disparut.

Matéo d'une part, et de l'autre le marquis del Puntal, la firent vainement chercher dans toute la province ; chacun pensa qu'elle s'était jetée dans le Guadalquivir, et l'on ne s'enquit plus d'elle.

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Un voyageur digne de foi rapporte cependant qu'en 1668, sous le règne du roi Charles II, une vieille gitana, à peu près folle, vivait de la manière la plus sauvage dans les ruines d'Italica.

Elle était vêtue de peaux de mouton non dépouillées de leur laine ; les gens du pays l'appelaient Zaléaza-la-Rousse et l'accusaient de jeter des maléfices. Plusieurs fois, on faillit lui faire un mauvais parti : mais elle connaissait des trappes et des cachettes qui la mirent toujours à l'abri des persécutions.

Elle mourut vers cette époque; et, chose étrange ! lors des fouilles d'Italica, on trouva trois squelettes au lieu de

fl$ Lt TORÉADOR.

deux dans la tombe bien connue des frères Tudilla les bartuleiros. Le plus grand éiait facile à reconnaître à sa lê'iC séparée du tronc. Le plus petit avait les os d'une extrême délicatesse, et portait à l'un de ses doigts un anneau de fer aux armes de la maison del Puntal.

FIN DU TOREADOB.

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