‹ Le toréadorChapitre 5 sur 16 · FÉNELLA · texte numérisé non relu

FÉNELLA

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Ici, plus de grands coups d'épée, plus de scènes sanglantes, plus de tableaux terribles peints d'après les modèles vigoureux des Salvator Rosa :

plus de villes en ruines , plus de châteaux-forts assiégés par des Bartuleiros ; plus de cités dominées par le pouvoir

oceuite des Hapaces (4), plus d'aires de bandits suspendues comme le Leine^ wald (2) au-dessus des paisibles voyageurs, plus de catacombes ni d'oubliettes; — et pourtant du drame, du drame encore , car, le drame suit l'homme dans tous les temps , dans tous les lieux , sous tous les costumes.

Nous déplaçons de nouveau le théâtre de nos scènes; nous allons rentrer dans les mœurs contemporaines , ramener nos lecteurs en France , donner un dernier coup d'œil à la vie d'intérieur et de famille ; — Fénella est une enfant

{{) Le fioi des Bapaces.

(S) Le Fou du Leinewald, t. IV du nui des Mapaces,

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que vous avez tous connue , faisant les délices du monde où vous vivez ; — elle ressemblera bien peu, notre nouvelle héroïne, à cette altière Irène qu'adorait le roi des Rapaces, elle n'aura guère de rapports avec cette Zaléita , cette Zaléa , cette Zaléaza-la-Rousse du Toréador que nous venons d'abandonner dans les ruines d'Italica; — mais , femme comme elles , — elle ne saura , pas plus qu'elles , se soustraire à la toute-puissance de l'amour.

Aimer , c'est jouir du bonheur suprême, aimer, c'est souiffrir, disent tour à tour les poètes , et chaque fois , et tour à tour, les poètes ont raison.

72 LE TORtADOR.

Irène Lincéli, marquise do Rosario, aime passionnément Ferdinand de Valbelles, Irène est passionnément aimée par Felipe Marisco roi des Rapaces ; — Diego Tudilla aimeMariquita del Puntai, il est adoré en secret par Zaléa la bohémienne. — Dans ces amours , bien plus que dans les épisodes bruyants sont le drame et surtout les larmes.

Avant de développer en apologues un de ses aphorismes philosophiques , La Fontaine dit galamment :

De celte vérité deux fables feront foi. Tant la chose en preuves abonde ,

Pourquoi ne dirions-nous pas de la Puissance de l'Amour?

LE TORKADUR. 75

Par un récit de plus reconnaissons sa loi , Tant la chose est connue au monde.

C'est par ce rapporl seul que la simple histoire de Fénella de Marsan se rattache aux romans à grandes aventures que nous avons successivement déroulés devant nos lecteurs. — Nous avons cru devoir les* en prévenir , car notre allure va changer, mais le but du voyage est le même. Si le décor se transforme, si les horizons bornés d'une villede province, succèdentaux éblouissants panoramas de Lisbonn^j, aux merveilles de Séville , le personnage éternel sur lequel repose l'intérêt reste toujours en scène, le grand acteur continue son

jeu, le cœur humain, — voulons-nous dire , -- demeure Tunique objet de notre étude.

Causeries de jeuues fllUs.

— En vérité , ma chère Fénella, plus je te vois dans le monde, plus tum'étonnes, disait Joséphine de Mérail à sa jeune amie. 11 me semble, alors, ^ que tu cesses d'être toi-même ; je ne te reconnais plus ; tes gestes , tes paroles, tes moindres actions me paraissent en

ib H: TOIll-ADOll.

désaccord avec ion charmant, naturel...

— Joséphine ! interrompit Fénella , tes compliments me font peur!... où veux-tu donc en venir ?.. Te paraîtrais-je vulgaire, commune, méchante?...

— Non ! rien de tout cela , bien que tu sois bonne , spirituelle et distinguée dans le tête-à-tête intime...

^ — Tu me parles de contraste , chère belle, je cherche... Que suis-je donc, si je cesse d'être moi-même?... .

^ — Écoute , Fénella ; me pardonnerastu de risquer un gros mot... i'

— Ose!... ose!... ne te gêne pas!..

dit en riant l'autre jeune fille.

LR TORKADO». 7T

— Eh bien! puisque tu. le permets...

reprit Joséphine hésitant encore , tu me parais...

— Mais quoi donc?...

— Coquette... -)(« Loin de rougir ou de se fâcher de

l'aveu à demi-forcé qu'elle arrachait à sa compagne , Fénella repartit gaîment d'un éclat de rire ; le timide reproche de Joséphine lui sembla presque un comphment.

Orphehne dès sa première enfance , Fénella de Marsan s^était trouvée confiée aux soins de sa grand'mère, femme du siècle de Louis XV , encore pleine

d'admiration pour les usafjes démodés qu'effaça si cruellement la révolution française. Madame de Villeneuve était de ces personnes dont les idées adhèrent au point culminant de leur vie , et qui rattachent toutes leurs actions à un même souvenir. Elle se conduisait d'après les influences d'un passé qui ne vivait plus qu'en elle ; l'éducation d'une jeune fille ne pouvait tomber en de plus mauvaises mains.

L'enfant était , du reste , heureusement née, vive, docile, intelligente.

Sa facilité la rendait propre à céder à telle impulsion qu'on lui imprimerait.

On lui donna les meilleurs maîlres de

hV. TORKADOn. fi

littérature, de musique et de danse.

Madame de Villeneuve s'occupa de lui former l'esprit et les manières , et la conduisit dans le monde de très bonne heure. Fénella apprit à jouer la demoiselle, à sourire aux compliments, aies savourer.

L'enfance est avide de flatterie, parcç qu'elle a naïvement le germe de tous les penchants bons et mauvais.

Voulez-vous être adorié d'un enfant, ce n'est point par des joujoux et des bonbons que vous y parviendrez : flattez-le, adulez-le , occupez-vous de lui , vous serez sûr ensuite de le pétrir à votre fan-

80 r.K tori'ador.

taisie. Ce secret est d'une vérité banale et d'une application journalière.

Dans le cercle des intimes, chacun savait que le meilleur moyen d'être dans les bonnes grâces de la vieille dame était de plaire à sa petite-fille; aussi Fénella fut-elle choyée et caressée à l'envi. La moindre robe nouvelle lui attirait tant de compliments, la moindre de ses parures enfantines lui valait un tel concert d'admiration, on lui répétait si souVent qu'elle était ravissante , qu'on en fit bien vite la poupée la plus prétentieuse d'Aix et de toute la Provence.

Ajoutez à cela la liberté que lui lais-

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sait sa grand'mère de lire tous les livres qui lui plaisaient, et vous comprendrez qu'avec l'avidité naturelle à l'adolescence, elle dévora une multitude de romans en général peu propres à corriger les vices de son éducation.

Dans ces sortes d'ouvrages, l'héroïne est d'ordinaire coquette ou sentimentale à l'excès , et souvent d'une bizarrerie sans modèle. Pour une page consacrée à l'éloge de qualités raisonnables et bonnes en elles-mêmes , l'on en rencontre mille exclusivement réservées à la louange de l'afféterie , de l'exagération , du romanesque. L'idée première, vraie ou fausse, nulle ou paradoxale,

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