‹ Le toréadorChapitre 6 sur 16 · II · texte numérisé non relu

II

S2 Î.E TORÉAUOR.

ne frappe guère une jeune fille altérée d'aventures , et sautant des yeux tout raisonnement, toute digression pour courir à la poursuite des événements.

Mais si cette idée arrive cependant à captiver l'attention de la lectrice, on peut être certain que ce sera en raison inverse de sa valeur morale.

— Diable! que viens-je d'écrire?...

Les romanciers mes confrères ne vontils pas me prendre aux cheveux?...

n'ai-je point l'air de m'ériger en moraliste , de faire , moi aussi , la guerre aux romans?... Si je dis qu'il y a fagot et fagot , ne m'accusera-t-on pas de aie retrancher insolemment dans

l'exception en laissant mes concurrents dans la règle générale...

— Non ! je ne veux dire qu'une chose, c'est que les meilleurs romans , distractions agréables pour les esprits faits , sont de détestables livres pour l'éducation.

A seize ans , Fénella était la plus adorable petite personne qu'on pût voir :

spirituelle, gracieuse et si bien façonnée au monde , qu'elle y jouissait sans réserve de tous ses dons naturels. Elle ignorait entièrement cette timidité salutaire qui retient dans un embarras muet tant de jeunes tilles mystérieusement voilées comme destleurs sous le

84 LK TonÉvBOn.

feuillage. Elle était là dans son élément; sa grand'mère raffolait d'elle et croyait, la bonne dame, avoir fait n'a chef-d'œuvre.

II est incontestable, en effet, qu'on n'aurait pu mieux atteindre le but que s'était proposé madame de Villeneuve.

Fénella n'était pas de son siècle, elle eût assurément fait Les délices des petits soupers d'autrefois.

Élevée comme une grande dame^ elle ne possédait pas les premiers éléments de ce qui caractérise la 'femme accomplie de nos jours, dont le plus beau rôle est celui de mère de famille; madame de Villeneuve ne s'en apercevait

LK TOUKAbOK. 85

point, et s'en serait, du reste, fort peu souciée, dans tous les cas.

Son enfant gâtée brillait , c'en était assez.

A peine âgée de dix-sept ans , mademoiselle de Marsan était la beauté à la mode ; tous les dandies de la ville étaient épris de Fénella ; elle avait inspiré les vers les plus passionnés, les épîlres les plus brûlantes. Sa grand'mère ne trouvait rien à redire à l'enthousiasme général, perm.ettait la lecture de ces poétiques déclarations et ne donnait qu'un

seul conseil :

— Ne vous enflammez pas, ma petite, vous perdriez to.us vos avantages.

80 LE lOUÉABOn.

11 est un point délicat qui n'a pas encore été effleuré, bien qu'il soit malheureusement aussi essentiel à Thistoire de Fénella , que la lumière l'est au Jour.

Après avoir placé notre délicieuse idole sur un piédestal brillant , il est pénible de descendre à de mesquins détails. Qu'y faire? Les choses de ce monde sont telles , que les grâces , les talents et même les vertus sont insuffisantes pour les appréciateurs du positif; il faut toujours en venir a une règle de trois , à une prose froidement exacte.

LE TOHÉAUOll. 87

Fénella n'avait que tort peu de fortune. *

L'état de maison de madame de Villeneuve était beau , à la vérité , mais la vieille dame avait eu un nombre considérable d'enfants; et, bien que la jeune fille représentât à elle seule une des branches de la famille, l'on ne pouvait lui attribuer qu'un fort modique revenu après le partage des biens entre collatéraux.

Si cette circonstance connue n'empêchait pas de papillonner autour d'elle, les prétendants réels à sa main étaient peu nombreux, trop pauvres eux-mêmes pour ia demander en mariage, ou

88 LE TOUÉADOR.

retenus par d'autres considérations.

Aux yeux de tout homme sensé, Fénella ne devait être k sa place que dans une position semblable à celle dans laquelle on l'avait élevée ; or, bien des cœurs fort inflammables se permettent de glaciales réflexions avant d'aborder de front la question matrimoniale.

Mademoiselle de Marsan ne voyait pas sainement les circonstances où elle se trouvait ; sa légèreté semblait lui suffire; elle savait si bien distribuer les sourires et les menues faveurs , qu'elle s'étourdissait elle-même au bourdonnement llatteur de ses soupirants.

Néanmoins, elle avait fait naître une

Li: iouÉadur. 89

violente passion dans le cœur d'un des moins remarqués, M. Edmond de Sainl- Anfje, jeune officier d'environ vingt-cinq ans, qui venait d'abandonner la cai'rière militaire, à la sollicitation de sa famille.

Edmond avait passé des collèges dans les camps sans aucune interruption.

Les qualités de son esprit disparaissaient sous une contrainte qui voilait péniblement sa physionomie; lorsqu'il se trouvait dans un salon, il y paraissait gauche et emprunté.

Partout ailleurs , au milieu d'hommes graves, au milieu de jeunes gens en joués, on l'écoutait avec plaisir; il montrait de

00 LE TOIIÉADOU.

l'instruction, du jugement OU de la verve; mais là ce n'était plus qu'un être inutile,, ignorant les riens qui servent de bases à des conversations frivoles et convaincu qu'il lui serait toujours impossible d'atteindre à la hauteur des nullités élégantes.

Cette opinion de lui-même lui donnait un air morose ; il prenait en dégoût la société dont il ne possédait pas la science d'habitude ; il n'y paraissait que par condescendance , ne laissant aucune trace de son passage : on l'avait vu sans lui accorder la moindre attention. Il évitait le ridicule par une grande réserve ;

Ll^ TOKliADOll. 94

il ne put échapper à l'influence de l'amour.

Mademoiselle de Marsan , si vive , si légère , si à son aise , excita son admiration ; l'image de Fénella pénétra bientôt dans son cœur. Il ne se défendit pas de cette passion naissante qui fît de rapides progrès ; il rechercha les occasions de voir mademoiselle de Marsan, de se trouver auprès d'elle et, par des efforts inouis de volonté , parvint quelques fois à être aimable. Mais ces élans, violemment obtenus , n'étaient que des éclairs ; il retombait aussitôt dans sa gène accablante.

Tandis que les galants fashionables

02 LL rOKL.VDO;!.

méritaient des encouragements et des sourires , il se sentait dédaigneusement oublié; elle ne paraissait pas l'avoir entrevu. Il mettait cependant tout l'empressement possible à tâcher de lui plaire ; il sollicitait longtemps à l'avance une contredanse pendant laquelle il se promettait d'égaler au moins ses rivaux ; l'instant fatal arrivé , rouge de dépit et mécontent de lui-même , il n'osait dire des riens , ni parler comme il sentait. La présomptueuse confiance du rhétoricien, l'habileté calculée du roué des salons lui manquaient également. Chaque fois un serrement de cœur inexprimable le saisissait, et lorsqu'il reconduisait sa dan-

L!' TORl^ADO». î)o

seuse adorée, le rôle qu'il venait de jouer lui pesait comme un remords. Si par hasard il engageait une conversation insignifiante, la plus douce harmonie l'enivrait ; il n'aurait pu répéter un mot de ce qu'on lui avait répondu , mais il goûtait un bonheur ineffable qui ne faisait qu'accroître sa passion et son invincible timidité.

Fénella crut plusieurs fois s'apercevoir de ce trouble qu'elle faisait naître , son amour-propre seul en fut flatté.

Comment faire cas d'un pauvre honteux qui souffre et se tait, quand on a l'imagination pleine de modèles pétillants d'audace, quand on voit tourbil-

94 LE TORKADOR.

lonner autour de soi un essaim de jeunes héros de quadrilles.

L'on n'ignorait pas qu'Edmond avait été officier et jouissait de la réputation d'homme d'esprit ; on n'avait pas à lui reprocher un extérieur désagréable ; loin de là ; mais il était si peu au courant des petits manèges , des secrets minutieux et des formules décalquées en usage; il était si avare de madrigaux et de compliments stéréotypés, qu'en vérité l'on ne pouvait se préoccuper d'un sentiment nuancé d'aussi pâles couleurs.

Edmond aimait, aimait avec toute la vigueur d'une âme qui n'a jamais été éprise dç rien de digne d'elle. Il aimait

LR TOniÎADOR. 95

un idéal qu'il se représentait dans mademoiselle de Marsan. Ce jeu de physionomie , ces costumes élégants , cette aisance qu'elle possédait , tout lui paraissait divin et inimitable en elle. La jalousie , inséparable d'un amour passionné , ne faisait quaccroitre son mal ; il guettait une parole, un sourire, un regard ; il restait en extase devant Fénella , l'admirait de l'angle opposé du salon , rêvait d'elle le jour, la nuit , à toute heure ; ses tourments croissaient par l'absence ; ils s'alimentaient à la vue de celle qu'il aimait. Rien de tout cela n'était compris. Il aurait à tout prix voulu conquérir un peu de la légèreté vaniteuse de ses ri-

(^6 r.E TORÉADOR.

vaux ; il s'étudiait à une hardiesse qui lui manquait. S'il était seul, les plus délicates pensées s'offraient à son esprit ; près de la jeune fille , tremblant , démoralisé, il n'avait plus que la force de maîtriser son émotion et de se renfermer dans un sang-froid muet.

L'œil clairvoyant d'une mère eût tout deviné , mais Fénella n'avait ni mère, ni sœur, pour l'aider à la recherche du vrai sur l'horizon de flatteries qui l'entourait. Elle n'avait qu'une amie , amie d'enfance , douce , candide et bonne , simple autant qu'elle-même était affectée.

Joséphine de Mérail débutait dans le monde au sortir du pensionnat. Elle ad-

LE toukador. 97

mirait Fénella, mais ne l'enviait point, et sentait convenable , sans pouvoir en préciser" là raison , de ne pas la choisir pour modèle.

On vient de voir, pourtant, que l'esprit juste de la petite pensionnaire l'avait déjà mise sur la voie. Avec quelles réticences , quel embarras , elle risqua , comme elle le disait, le gros et vilain mot de coquette.

Pour Fénella , le mot n'était pas laid du tout ; une coquette, croyez-en les connaisseurs, est une femme piquante, délicieuse , adorable à faire damner.

Fénella le savait de par ses auteurs fa-

voris.

l^jQuand les deux cousines se retrouvaient dans l'intimité, leurs longues causeries avaient trait aux plaisirs ou au bal de la veille. Elles passaient, bien entendu , tous les cavaliers en revue. Un grain de sel moqueur, une petite raillerie espiègle, une analyse délicate, une question enfantine , une réplique doctorale se succédaient alors sans interruption.

— i\fais , ma bonne , tu ne me dis rien de monsieur de Saint-Ange, tu as cependant dansé deux fois avec lui; que te dit-il quand il est près de toi? — demanda Joséphine , — car s'il en est séparé , j'en ai fait la remarque , il a les yeux constamment toui^nés de Ion côté , il te con-

LE TORl':\UOR. 9î)

temple avec l'expression du bonheur, à moins qu'il ne soit plongé dans je ne sais

quelle sombre rêverie.

— S'il danse avec moi , dit Fénella , souvent il ne m'adresse pas une parole ou bien il balbutie, se déconcerte et s'arrête sans terminer sa phrase. Suis-je donc si farouche qu'il n'ose me parler comme le font messieurs de Saint-Hilaire, de Forbin ou tant d'autres ; j'entends aflirmer qu'il ne manque pas d'esprit , il ne m'en donne guère la preuve et ne m'a jamais fait le moindre compliment. Si je lui dis quelque chose , il a i'air de m'écouter avec les yeux, il me

lyO LK TORÉADOR.

répond tout de travers. Que penses-tu de cela ?

— Je crois qu'il t'aime mieux qu'aucun autre.

Cette réponse ingénue fit naître en Fénella une foule de pensées ; elle voulut se rendre compte d'une énigme qu'auparavant elle n'avait pas même entrevue.

Fénella de Marsan avait bon cœur, elle en donnait la preuve dans sa vie privée ; sa douceur envers les domestiques, ses aumônes fréquentes , son obligeance infatigable auraient suffi pour faire adorer une autre qu'elle ; son affectation cons*

LE TORÉADOK. (Ô^

tante détruisait tout le mérite de ses actions.

Les gens de la maison de sa orand'mère l'avaient dérisoirement surnommée la P^^îï^mw^; ses compagnes toujours éclipsées par elle ne lui savaient aucun gré de ses complaisances et s'acharnaient impitoyablement contre son genre un peu théâtral. On l'accusait de prendre des poses dramatiques, de rechercher les" mises étranges , de viser constamment à l'effet et de se singulariser à dessein ; les mauvaises langues la traitaient de coquette.

Coquette!... le mot est élastique; madame de Villeneuve qui avait été jeune

-102 LL TOllÉAUOR.

et jolie dans son temps , l'acceptait en bonne part.

Et Fénella faisait comme sa grand'mère.

Cependant , grâce à cette fâcheuse épithète , un orage s'amassait autour de la trop légère Fénella ; toutes ses amies étaient offusquées , scandalisées même ; elles l'eussent délaissée sans Tintervention de Joséphine. Heureusement celle-ci servait si bien d'intermédiaire et défendait sa cousine si éloquemment , que la rupture n'avait pas lieu.

Fénella ne soupçonnait rien , continuait ses manèges dans le monde et recevait ensuite avec abandon celles qui

prenaient à tâche de ternir l'éclat de ses bonnes qualités par l'énumération de ses

travers.

Le désir excessif de plaire conduit souvent à l'effet opposé ; l'afféterie donne naissance au ridicule, arme terrible dont le faible peut se servir impunément contre le fort , le méchant contre le bon , l'absurde contre l'homme de sens ; Fénella lui avait imprudemment donné prise. Ses attraits ët'S'ôïi esprit en balançaient encore les funestes effets ; les cavaliers admiraient ce qui blessait tant les jeunes filles , trop promptes à juger dans leur propre cause -, les f,ràces naturelles de mademoiselle de Marsan compen-

Page 1